« En 1971, Tragny ne ressemble pas vraiment au jeune homme délicat et assuré, bien coiffé, rasé de près, du 17 mars 1978, que nous pouvons revoir dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot. Il se cache derrière une barbe dure, des lunettes à monture épaisse, se tient un peu voûté. J’ai vingt-quatre ans, lui trente et un mais il me paraît vieux. Décalé. » Tragny ne s’appelait pas encore Emmanuel Hocquard, mais Tragny, né en 1937 ou 1940, mort en 2019, poète, traducteur, éditeur, créateur de réseaux littéraires, qui renouvela une certaine manière d’écrire et de penser la poésie à partir des années 1970. Celle qui écrit et qui l’aima amoureusement sans être sa femme ni sa compagne, qui se souvient, qui exhume des lettres conservées dans des boîtes, cinquante ans après, s’appelle Françoise de Laroque. Grâce à elle, les quatre-vingt-treize lettres qu’il lui écrivit entre 1971 et 1983, et qu’elle fait précéder d’une préface lumineuse voire solaire dans un recueil intitulé À distance. Lettres – Récits – Lectures (1), sont réunies. Les lieux de leur cohabitation amoureuse, elle les appelle leur île. Et si le personnage, complexe, ténébreux, ne se laisse pas « enfermer » – il lui avouera douze ans plus tard : « Je t’envie de savoir avec une telle certitude ce que tu veux. J’en suis incapable. Je vis les situations amoureuses comme de vives mais brèves flambées qui retombent vite. Après, je me sens très mal à mon aise dans les habitudes qui s’ensuivent » (2) –, elle n’en est pas moins prête à prendre le risque de l’amour et du désir sans condition. « La force (et la faiblesse) de notre île, c’est ce présent sans perspective, toujours recommencé. La fin avait été inscrite dans le commencement. »3
Qui est Emmanuel Hocquard, qui brouille si volontiers les pistes, à commencer par la date et le lieu de sa naissance, à Paris, à Cannes ou à Tanger, et dont l’indétermination sur la toile n’a pas été corrigée – comme le précisent Jean-François Puff et Abigaïl Lang, dans leur introduction à Emmanuel Hocquard, La poésie mode d’emploi (4) ? Pour commencer, évoquons l’héritage culturel avec des parents professeurs ; un père enseignant en philosophie et musicologue célèbre, spécialiste de l’œuvre de Mozart, une mère, latiniste.
Il passe son enfance en partie à Tanger, et la ville marque durablement son imaginaire, dans une œuvre située à la frontière de la poésie, du récit et de l’essai, caractérisée par une attention très précise aux mécanismes du langage. Dans Une grammaire de Tanger, une longue lettre adressée à une femme, Élise initie le début : « Tanger, le 3 novembre 2006, Chère Élise, vendredi dernier, j’ai (été) déménagé à la kasbah, dans une maison blanche plus grande dehors que dedans. (…) Je concentre mon attention sur la vie des autres terrasses, où la principale activité visible est l’étendage des lessives. Je prends des photos, je me fais des relations. » Il décrit la vue depuis sa terrasse, le ciel, sa couleur changeante, il développe son projet d’écriture à Tanger. La lumière à Tanger est insaisissable, la jeune voisine sur la terrasse d’à côté lui parle en arabe et lui offre « un verre de thé de la main à la main ». Il ajoute : « J’ai un jour eu l’impudence d’écrire, dans une lettre, en parlant de Tanger : « Cette ville, c’est moi. » Je voulais simplement dire qu’au fil des années durant lesquelles j’ai habité Tanger – et même au-delà – la forme de la ville et de ma pensée ont tendu à ne plus faire qu’une. »5 Influencé notamment par la philosophie de Wittgenstein et par la poésie objectiviste américaine — comme celle de George Oppen ou Charles Reznikoff — il cherche à produire une écriture minimaliste, descriptive, analytique, qu’il qualifie parfois d’« élégie inverse ». Ses livres, un rien hybrides, explorent la relation entre les mots, les choses et la perception. Parmi les plus connus, Un privé à Tanger (1987), Les Élégies (1990) ou Ma haie, Un privé à Tanger II (2001). Dans ce dernier, il analyse ce que représente le livre pour lui au moment où il écrit, il dit sa recherche exaltée d’une autre grammaire à l’inverse de la traditionnelle, son rapport aussi au désordre comme un penchant. Ou un besoin. Et ce grand dossier dans son ordinateur qu’il a intitulé ma Haie et dans lequel il puise les éléments de son livre : « C’est là. Là que gisent pêle-mêle, une quantité de documents inclassables, sans liens entre eux, sorte de rhizome incontrôlé (amorces de textes, bouts de journal, notes, blaireaux, Dernières nouvelles de la cabane, lettres privées…) » (6)
Emmanuel Hocquard n’est pas seulement un écrivain, il est un organisateur central de la vie poétique de son époque. Au début des années 1970, avec la peintre Raquel Levy, il se lance dans une aventure éditoriale, à la fois collective et expérimentale : il fonde la petite maison d’édition artisanale Orange Export Ltd., qui sera active de 1973 à 1986. Elle publie notamment des poètes qui participent de ce que Hocquard appellera la « modernité négative ». Leur trait commun ? Le refus d’une conception attendue de la poésie au profit d’une écriture qui construit son propre espace. Dans l’atelier de Raquel, à Malakoff, ils impriment eux-mêmes des livres de poésie à très petit tirage, publiant plus d’une centaine de titres d’auteurs qui deviendront importants dans la poésie française contemporaine — Claude Royet-Journoud ou Jean Daive ou encore Pascal Quignard, entre autres auteurs… Dans À distance, Françoise de Laroque, traductrice et critique, et dont la relation avec Emmanuel Hocquard est aussi un long dialogue intellectuel durable, nourri par la correspondance et par une même attention aux transformations de la poésie, raconte la genèse de l’entreprise. Elle décrit l’homme d’action qui a besoin du groupe autour de lui, participe elle-même à cette effervescence, lit avec lui les poètes contemporains français et américains, encourage l’enthousiasme des découvertes, malgré les tâtonnements, les angoisses et les colères. « Emmanuel a cessé d’errer et pourtant Orange Export ressemble encore à un « chantier », souligne Françoise de Laroque. Mais ce chantier est exaltant, rapporte-t-elle, consciente d’assister à la naissance de l’écriture. Puisque le propre de la poésie au fond, est de naître non seulement de l’amour et du désir, mais de ce tissu dense de conversations, de traductions collectives, de petites éditions artisanales et de relations personnelles qui constituent, ensemble, un laboratoire de pensée et d’écriture. Ainsi, se forme autour de Hocquard, un réseau de poètes, traducteurs et critiques attentifs aux avant-gardes américaines. Dans ce milieu choisi, restreint, telle une constellation intellectuelle, les relations personnelles – amitiés, amours ou collaborations éditoriales – se confondent parfois avec les échanges poétiques : les lettres, les traductions collectives, les lectures publiques ou les revues deviennent les lieux d’une élaboration commune du langage. Une liberté aérée : « Écrire est cette ouverture ». (7)
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