C’est dimanche, je marche au hasard des rues en compagnie d’un Argentin. Un jeune homme qui s’appelle Ivàn. Il fait ses études à Paris. Il est également photographe. Nous avons en commun le souhait de faire un voyage au Japon. Il me propose de faire ce voyage ensemble. Ce serait dans deux ans. Avoir des projets d’avenir est, dit-on, un signe de bonne santé. Ça témoigne d’un élan. Mais planifier un voyage contrarie la volonté d’être libre, c’est-à-dire sans emploi du temps, sans démarche administrative, sans cadre. Voyager vous donne de nombreuses contraintes, vous soumet à des contrôles, et même à une auto surveillance. Oui, en voyage, on se surveille. On fait attention à ne pas commettre d’impair. Ailleurs, il peut être grossier d’être généreux, offensant d’avoir de la pitié, dangereux d’être gai. Etre ici banalement soi-même passerait ailleurs pour une démonstration de liberté. Ce qui pourra susciter ou l’admiration ou la haine. Je pense à tout cela en aspirant tout de même au voyage au Japon avec mon camarade argentin qui arbore un tote bag estampillé « antifasciste ». Pour le passeport, que j’ai à renouveler ces jours-ci, on exige une photo d’identité conforme. Toute expression du visage doit être neutralisée. Celui-ci doit être dégagé, sans coiffure, sans lunettes, sans col. Comme pour entrer au bloc opératoire. L’administration vous demande pour produire des papiers d’identité de masquer expressément votre identité. C’est ce qu’on nomme la conformité. Il en résulte que nous sommes tous représentés par un visage grincheux et/ou apathique. Cet être-là, où l’on est une version rabougrie de soi-même, peut circuler à travers le monde. On est ainsi équipé pour aller librement où l’on veut. Mais est-on libre d’aller où l’on veut ? Je ne le crois pas. D’ailleurs, mieux vaut éviter de penser à la liberté si l’on veut se sentir libre.
N’avoir aucune obligation d’aucune sorte, c’est cela être réellement libre. Toutefois, les contraintes n’empêchent pas de se sentir libre. Parfois même, l’autorité excite la franchise. Et la règle vous fait aimer la marge. Comme il arrive qu’un animal indifférent s’exprime soudain dans l’excès, la liberté fait des bonds. Elle sursaute, elle réagit, elle se débat. Ce sont des accès, des effusions, des sentiments. Le débordement de la liberté intérieure crée une force qui vous augmente. Grâce à laquelle on est plus joyeux, plus vrai. C’est ce que j’aimerais exposer à l’ami argentin avec lequel je chemine sans but. Mais je ne le peux pas. Il me manque les mots. Car nous parlons en espagnol. C’est dans sa langue que nous visitons ma ville. Chaque dimanche, Ivàn et moi nous retrouvons dans un endroit différent, à Paris. Je la lui fais connaître en échange de conversations en espagnol. Nous conversons librement et marchons au hasard. Il m’enseigne ; je le guide. La limite de mes moyens linguistiques est chaque semaine repoussée par le besoin de dire tout ce qui me passe par la tête, plutôt que de répéter les phrases d’un manuel ou de dialoguer artificiellement dans une situation fictionnelle. Je suis donc à la fois libre et contrainte ; chez moi et dépaysée.
On franchit le pont Louis-Philippe, la liberté me frôle de sa grande aile. Jadis, quand la vie était enivrante, je sortais beaucoup dans ce quartier. Sur l’île Saint-Louis, une nuit de mes vingt ans, je me suis mise à marcher sur le parapet du pont, non pour sauter par désespoir mais prête à plonger follement. Sans doute pour plaire à quelqu’un. Oui, sans doute puisque se montrer libre vous rendait désirable. On vous choisissait. Que vous acceptiez ou non l’étreinte prévisible, c’était le triomphe. Je demande à Ivàn comment se passe ses études. Chaque semaine, il doit écrire un texte à partir d’un mot qui lui est attribué. Je lui dis que j’ai un texte, moi aussi, à faire ces jours-ci, un texte à partir d’un mot. Libertad, lui dis-je. En espagnol, le mot me vient alors que je ne l’ai encore rencontré ni au cours de nos conversations ni dans mes lectures fastidieuses. Puis un autre mot fuse lui aussi. Alors que souvent je cherche, je bâtis mes phrases avec effort. C’est regalo qui a suivi libertad. Ce qui me permet de dire dans cette langue étrangère que la liberté est un cadeau d’amoureux. J’explique : quand on aime une personne il faut lui offrir la liberté. Ma phrase n’appelle aucune correction de la part de mon jeune ami. Je ne sais si elle est grammaticalement correcte. Ce serait étonnant, car je parle mal. Cette fois, il ne rit de mes fautes ni ne les corrige. Est-ce ma première bonne parole ? Je crois plutôt qu’il acquiesce à mon propos plus qu’à sa formulation aussi malhabile que spontanée.
Au cours de nos promenades dominicales, il est arrivé plusieurs fois que nous soyons ravis par des faits incontrôlables. Des rencontres, des accidents, des surprises. Par exemple, un oiseau vert qui nous fonce dessus et nous contourne en pépiant. La familiarité de l’oiseau vert nous fait l’effet d’une poésie. C’était en hiver, dans le jardin des plantes.
L’oiseau vert, que nous appelons El Paj
ro verde, est devenu le nom de l’instant de grâce pailleté de joie, d’amitié, de liberté. Nous le mentionnons chaque dimanche dans nos conversations. Nous le guettons en sachant très bien qu’il est imprévisible. Nous l’invoquons en sachant qu’il n’écoute que lui-même. C’est lui, la vraie liberté.
Dans mon enfance, j’avais un chien. On l’appelait Moïse. Il était épris de liberté. Tous nos efforts consistaient à le maintenir dans l’enclos de notre vie familiale. En ce temps-là, je ne comprenais pas pourquoi il fallait à tout prix canaliser la fougue de ce chien. Que risquions-nous à le laisser courir à sa guise par-delà une clôture qui servait moins à repousser les intrus qu’à créer une prison pour Moïse ? Ce chien déployé dans la plaine et furetant dans les buissons nous aurait-il causé du tort par le seul fait d’être tout à son élan ?
Moïse cherchait sans cesse à s’échapper. Quand il parvenait à se faufiler entre les jambes de mon père ouvrant le portail, le chien partait en trombe et disparaissait en quelques secondes. Il n’était pas méchant. Nul n’avait rien à craindre de lui. Il battait la campagne. Repenser à son besoin de liberté, plus fort que celui de manger, cela me met les larmes aux yeux. Tout comme les chants et les corps qui se déploient dans les manifestations, les êtres alors s’animent d’une force qui les poussent à exister davantage. Parfois, au péril de leur vie.
Où je vis, c’est-à-dire dans ce pays qu’est la France, en 2026 la liberté n’est plus un combat. Si nous marchons dans les rues, en criant tous ensemble, c’est par solidarité avec les peuples opprimés, agressés, exterminés. D’autres causes nous appellent, bien sûr. Pourtant, elles ne concernent pas notre liberté d’agir, de penser, de nous exprimer, de circuler, de nous vêtir comme bon nous semble. Si bien que ce mot liberté, je l’associe non pas à ma vie mais à celles de mes ancêtres et de contemporains inconnus dont j’ai lu les témoignages, à des fictions aussi. A des livres, à des films - Le Salon de musique, notamment. Un film adoré que j’ai vu plusieurs fois. La séquence finale montre le personnage principal au désespoir se lancer dans un acte ultime. C’est un homme d’un raffinement extrême qui ne peut se soumettre à la société moderne dont il méprise les personnalités et les usages. Après avoir dépensé le reste de sa fortune dans un concert qui, une dernière fois, a fait vibrer son salon de musique et, du même coup, tout l’univers, il s’en va au hasard à califourchon sur son très beau cheval. Un cheval blanc qu’il pousse au galop. Et les deux, l’homme et l’animal, comme une seule créature, foncent vers l’horizon.