FloriLettres

Dernières parutions, édition mars 2026. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition mars 2026

Dernières parutions

Romans

Simonetta Greggio, Le Souffle de la forêt. Sur les traces de Simona Kossak. « C’était un volcan d’énergie : vive, tranchante, avec une repartie terrible. Elle était sarcastique, parfois impitoyable – mais toujours d’une grande rapidité d’esprit. » Simona Kossak (1943-2007), biologiste et zoopsychologue polonaise, a consacré sa vie à la défense du vivant. Simonetta Greggio, dans un récit mêlant à la fois reconstitution imaginaire, témoignages de proches et extraits d’interviews, retrace l’étonnante trajectoire de cette scientifique singulière. Son enfance dans une famille d’artistes de Cracovie est marquée par la brutalité de sa mère et l’absence de son père mais aussi par le réconfort qu’elle trouve auprès des animaux. Après des études scientifiques, elle accepte un poste de biologiste à Białowieża. En mars 1971, à son arrivée à la Dziedzinka, une maison forestière sans eau ni électricité, elle pressent qu’une expérience unique l’attend au cœur de cette forêt primaire, une des dernières d’Europe, à la frontière biélorusse. Elle partage sa passion pour toutes les formes du vivant et ses nuits avec Lech Wilczek, un photographe animalier, venu lui aussi s’installer à la Dziedzinka. Pendant plus de trente ans, elle fait corps avec la faune et la végétation, veille sur toutes sortes d’animaux. « Ses enfants, son peuple muet. » Pionnière de l’éthologie, elle considère depuis toujours que les animaux sont dotés d’émotions, et noue avec eux des liens étroits. « Elle touche les bêtes avec la délicatesse qui vient du fond de l’enfance. Cette tendresse dont elle a manqué. » Lech immortalise ainsi dans ses photographies, sa complicité avec la laie Żabka, avec le corbeau Korasek, avec les élans Pepsi et Cola ou encore avec le lynx Agata. Toute frêle qu’elle est, elle s’oppose avec véhémence à la coupe des arbres, à des collègues jugés cruels dans leur observation des lynx et se voit dénigrée, calomniée. Mais aucune hostilité ne peut la détourner de sa mission. « Pour Simona, Białowieża n’était pas seulement un paysage, mais une leçon : un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu’il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais à l’écouter. » Éd. Arthaud, 208 p., 21 €. Élisabeth Miso

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Mariana Alves, La classe et la fonction. Mariana Alves a grandi dans le très cossu XVIe arrondissement de Paris. À la différence de ses camarades de classe qui résidaient dans de spacieux appartements bourgeois, elle a eu pour décor domestique une minuscule pièce, accessible depuis « une petite porte discrète. Si discrète qu’elle en est invisible, comme une petite poussière qu’on a vite fait d’évincer. Un petit coup de balai, zou, effacée. » Ses parents, des immigrés portugais, arrivés en France dans les années 1980, étaient les gardiens d’un magnifique immeuble Art-déco. Le personnage de la « Grande petite », double de l’autrice, raconte à hauteur d’enfant ce que l’espace exigu de la loge lui a enseigné de la réalité du monde, des rapports de domination sociale. Derrière la porte vitrée de la loge, point d’intimité pour elle et les siens. « Les Autres », les habitants de l’immeuble, pouvaient observer leurs moindres faits et gestes, s’autorisaient à entrer ou à solliciter ses parents à toute heure du jour ou de la nuit. La « Grande petite » a très tôt rêvé « d’un espace à soi. D’un endroit où personne ne viendrait regarder, un lieu impénétrable. » Durant toute sa scolarité, elle a pris la mesure de ce qui la distinguait de ses camarades privilégiés et du système à l’œuvre pour perpétuer l’entre-soi. Très bonne élève, elle a tracé son chemin en ayant toujours à l’esprit de rester à sa place, de ne pas troubler l’ordre des choses. Grâce à la littérature, elle a repoussé les murs oppressants de la loge, s’est projetée dans des espaces sans frontières, dans d’autres modes de pensée. Des écrivains, comme Annie Ernaux, ont su identifier la honte et le sentiment d’invisibilité qui l’accompagnaient depuis l’enfance. « Annie a été un déclic. La Honte a été une claque brûlante sur mes joues déjà échauffées par une colère qui ne trouvait pas ses mots. Je me suis mise à lire. Beaucoup. À chercher des réponses dans la voix d’autres que moi. » Dans ce premier roman, Mariana Alves sonde, avec une infinie pudeur et une intelligence aigüe, une histoire familiale façonnée par la violence des rapports de classe. Éd. Chandeigne & Lima, « Brûle-frontières », 112 p., 18 €. Elisabeth Miso

Récits

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Loïc Merle, Les Précurseurs. Loïc Merle rend ici hommage aux deux figures, l’une familiale, l’autre littéraire, qui l’ont le plus inspiré. Pendant le confinement de 2020, des proches disparus sont venus occuper les pensées de Loïc Merle, et plus particulièrement Augusta, sa grand-mère maternelle, tant aimée. Depuis son plus jeune âge, Augusta a été un repère constant pour lui. « Sacrifiant tout à ses descendants, ma grand-mère fut de ces femmes qui n’accomplirent pas de prodiges certifiés par les instances religieuses, mais dont la grâce spéciale ne s’exerçait que lorsqu’elle était gaspillée au profit des autres. » L’écrivain brosse ici le portrait d’une femme lumineuse, aux origines modestes, qui a conquis âprement son autonomie et veillé avec dévotion sur les siens. Née dans une famille paysanne de Lozère, viscéralement attachée à son territoire, c’était une femme volontaire, rompue aux difficultés de la vie, qui ne s’est jamais laissé aller à se plaindre. Veuve à trente ans, elle est devenue infirmière et s’est démenée pour se bâtir un avenir sûr à Mende, écartant de toutes ses forces la possibilité d’une régression sociale. Elle ne comprenait pas l’ambition de son petit-fils. « (…) exercer un métier dit intellectuel, ainsi que j’y aspirais, revenait déjà à prétendre qu’on valait mieux que les autres et qu’on n’avait pas l’intention de travailler dur, c’est-à-dire d’épuiser son corps (…) » Ce désir d’ailleurs, de quitter un horizon étriqué et de consacrer son existence à l’art, il l’a cherché dans les mots des autres. Il s’est plongé dans nombre de journaux d’écrivains, mais c’est celui de Jean-Luc Lagarce qui a le plus résonné en lui. La trajectoire du dramaturge et metteur en scène, la manière dont il s’est extrait de son milieu, sa quête littéraire et d’expériences humaines, le sillon qu’il a creusé sur les thèmes de l’éternel retour et des origines, l’ont fortement marqué. Loïc Merle fait se rejoindre transmission familiale et transmission artistique pour évoquer ce que le passé, les liens que nous tissons, notre origine sociale déposent en nous. Éd. Actes Sud, 176 p., 19 €. Elisabeth Miso

Biographies

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Béatrice Gurrey, Marguerite Duras, Dévorer tout. « S’il est absurde de reprocher à une romancière de puiser dans son imaginaire, il n’est pas interdit de relever la hardiesse avec laquelle Marguerite Duras « arrange » la réalité. » Duras ne se contente pas d’observer, elle absorbe, transforme et restitue la réalité à travers son écriture. Dans une biographie qui révèle autant les zones d’ombre que de lumière, l’auteure explore les multiples époques de Marguerite Duras dans sa volonté de tout vivre intensément : excès, contradictions voire destructions, tant dans sa vie personnelle que dans ses relations aux autres. Dans une quête incessante de sens et d’absolu, Duras réinventait tout, depuis le secret de ses origines et la question fondamentale de son identité. Je mens, je dis la vérité, était la fameuse réplique de l’actrice Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour et sans doute, y voit-on là, la devise de l’écrivaine. Chez Marguerite Duras (1914-1996) née en Indochine dans un univers colonial et une enfance là-bas, après la mort du père, un quotidien difficile et une mère violente et autoritaire, tout est affaire de désir. Désir d’écrire, d’aimer, de ressentir, mais aussi de comprendre et de saisir le monde dans toute sa complexité. Cette volonté de tout dévorer traduit un rapport au réel engagé : des restes de traumatismes, sa terreur devant son frère aîné impulsif et maltraitant, son amour inconditionnel pour son jeune frère Paul, pour son fils Jean Mascolo, son rapport au féminisme, à la Shoah, au cinéma et à l'adaptation de ses œuvres, comme ses relations passionnelles avec les hommes ; son mari, Robert Antelme, ses compagnons, Dyonis Mascolo, Yann Lemée. Rebaptisé Yann Andréa, il fut, de 1980 à 1996, le dernier amant. Duras avait un style, souvent fragmenté et répétitif, qui reflète une écriture habitée par l’urgence et l’émotion. Elle eut une manière d’habiter le monde, sans retenue, sans compromis, qui n’appartenait qu’à elle, et que l’auteure restitue. Éd. L’Aube, 220 p., 20 €. Corinne Amar

Autobiographies

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Anthony Feneuil, Rien de caché. Chercheur, spécialiste des rapports entre théologie et philosophie, l’auteur évoque un point sensible de son histoire : l’adoption sous X. Il propose, dans un texte presque court et pourtant dense, réfléchi et pourtant, comme écrit dans l’urgence, une réflexion sur notre rapport au monde, à ce qui se cache sous la vérité, à la vérité et à ce qui se donne à voir. Sous un titre volontaire, il interroge une idée simple en apparence : et si rien n’était réellement dissimulé, mais simplement mal compris ? « Il m’a fallu presque trente ans pour découvrir que j’avais été abandonné. Trente ans pour apprendre ce que je savais déjà. Je m’étais toujours su adopté. Parce qu’on me l’avait toujours dit, je pensais l’avoir accepté comme on accepte tout ce que nous donnent nos parents. » La transparence n’empêche pas l’énigme. À l’heure où il va lui-même avoir un enfant, où il se souvient avoir été aimé de ses parents adoptifs, de sa « mamie, Paulette » grâce à qui, il n’a jamais été X, il tourne autour de son acte de naissance incomplet et de cette lettre de l’alphabet : X. L’équilibre s’est fissuré. C’est quoi être né sous X, c’est quoi la DDASS, c’est quoi ce dossier sur sa naissance qu’on peut demander à dix-huit ans ? Les autres n’ont pas de vrais parents, ils ont seulement des parents : l’auteur, lui, a été désiré, on lui a dit qu’on l’aimait. Il faut avoir souffert de vouloir désespérément un enfant, et souffert d’être un enfant adopté, pour savoir ce que sont « de vrais parents ». Dans cette quête absolue d’identité, le récit fait aussi la part grande au fait qu’un traumatisme peut n’être pas visible, que même sans souffrance initiale, une absence peut devenir une question existentielle tardive et obsédante, notamment au moment de devenir parent soi-même. Elle nous dit aussi à quel point nous sommes faits d’histoires et faits de récits : familiaux, sociaux, bureaucratiques, cohérents et incomplets. Éd. Bayard, 168 p., 16, 50 €. Corinne Amar