Françoise de Laroque et Emmanuel Hocquard
© Éric Pesty éditeur, 2026
D'une destinataire
J’ai rencontré Emmanuel Hocquard en 1971. Était-ce bien lui ? Il ne portait pas ce nom. On l’appelait Tragny. Du nom d’une commune de Lorraine où se situait une propriété que sa famille avait vendue. À son grand désespoir ? Si cette perte était une blessure, pourquoi porter un nom qui fait souffrir ? Emmanuel n’a jamais voulu donner de raison. Tragny, parallèlement à Raquel qui elle non plus ne portait pas de nom de famille. Ni prénom ni nom, ou les deux confondus, une pratique courante chez les artistes, Tragny, c’est ainsi que son entourage proche s’adressait à lui. Notre première vision du personnage – celle du poète Claude Royet-Journoud et la mienne – coïncide à peu près. Ce n’était pas ensemble ni dans le même lieu ni à la même époque. Claude, avant leur vraie rencontre à Paris, avait déjà aperçu Tragny par deux fois, il ne sait plus quand exactement, en rendant visite à Nice à Raquel. C’était celui qui montrait (et d’ailleurs les encadrait) les toiles dans l’atelier en annonçant avec un sérieux imperturbable lieu et année. Quant à moi, c’était à Paris, chez Denise D. un soir de juin 71 où elle recevait des amis de longue date. Amie nouvelle, j’étais restée un peu à l’écart. Lorsque Denise m’a expliqué que Tragny qui accompagnait ce soir-là Raquel allait, après les vacances d’été, se joindre à nous, j’ai répondu que j’avais bien vu Raquel mais n’avais prêté aucune attention à son compagnon. Cet homme de l’ombre ou du second plan ne supportait plus, disait-elle, la Côte d’Azur et avait obtenu pour la rentrée, un poste de professeur d’histoire-géographie à Provins. Il prendrait l’air de Paris, chez Denise, en milieu et fin de semaine. C’était exactement le contrat que j’avais passé avec elle un an plus tôt.
Lettres d'Emmanuel Hocquard
Saint Malo, jeudi. 24.3.77
[carte postale]
Drôle d’endroit ! Je ne parviens pas à prendre pied. Je flotte. Aucun acte volontaire possible. Même habiter mon propre corps. Ici c’est nulle part. La ville en mon corps : Le même lieu en perte d’un centre. Ici ça a dû être la mer, une fois. A présent c’est très loin, de toute évidence. Même les mouettes et la mer. Il fait beau, lumineux et humide. Rien dérive à perte de temps. Un lent ensablement. Je ne pense pas que j’arriverai à écrire ; j’ai l’impression – sans pouvoir me rattacher à quelque chose dehors – de couler à pic au-dedans. Plus pratiquement : je viendrai te chercher à la gare (loin de la ville) demain soir. J’ai pris les billets pour Jersey (réservé samedi matin à 9 h 30 : je sais que c’est un peu tôt, mais, après, le seul départ est à 17 heures et ça c’est peut-être un peu tard). Je suis atterré par les prix. Tout est cher !
E.
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Samedi 1er novembre 1980
Surprise de ton appel, hier après-midi.
Tu paraissais si gaie, d’une gaîté tellement insolite brusquement qu’elle rendit à mes oreilles un son presque faux dans mon habitude du décalage grandissant entre la vie et la correspondance, la voix et l’écriture, le présent et le temps si particulier qui instaure peu à peu l’échange, quotidien mais différé, des lettres dans la distance.
Un roman, mes lettres, disais-tu malicieusement ? C’est peut-être vrai à la lumière de ta réflexion. C’est peut-être vrai qu’insensiblement je suis à nouveau entré dans le labyrinthe, personnage comme malgré moi voué à tisser incessamment entre la vie et l’écriture le récit chatoyant dont je fabrique au jour le jour les motifs d’ombre ou de lumière dans le jeu de navette de nos lettres.
Au fond, ai-je jamais procédé autrement ? Mais avant du moins n’entraînais-je aucun compagnon de voyage dans les jeux d’écritures. Les circonstances – l’éloignement dans le temps et l’espace –, d’un côté ton amour et ton désir de partage, de l’autre mon consentement comme mon besoin de me sentir moins seul ont fait que te voici devant la porte ouverte sur le conte, tenant entre tes mains l’autre bout de l’étoffe chatoyante où l’irruption de ton rire et de ta voix ont fait hier soudain comme un accroc de réalité.
Je m’en suis rendu compte dans les heures qui ont suivi, complètement désemparé de nouveau. Sans le vouloir, mais probablement par un réflexe instructif de défense, tu venais de « déchirer l’enveloppe protectrice » : ton rire dans le silence du lagon. Même le petit Cranach devant moi sur la table n’était plus qu’une carte postale glacée. Hasard ? Hier justement c’était Halloween, la fête des citrouilles et des morts, fête nocturne où les maisons illuminées, décorées de guirlandes de papier et de squelettes en carton, restent ouvertes aux esprits des morts et à la mascarade des vivants, déguisés et fardés de hideuses couleurs, tandis que les enfants, eux-mêmes grotesquement grimés, parcourent les rues de la ville, frappant aux portes ou interpellant les passants aux cris de trick or treat, sinistres petits croassements pleins de menaces, au bruit desquels ils mendient des pièces d’argent ou des bonbons qui leur pourriront les dents. Saturnales nocturnes mi-païennes mi-protestantes où la fête a besoin de se parer des habits macabres et les visages de se dissimuler sous des masques grimaçants ou des maquillages blafards.
Je comptais bien m’abstraire de ces tristes réjouissances et passer la soirée chez moi à t’écrire, seul avec toi, ajouter quelques pages à notre « roman par lettres », assis à ma table qui donne sur les arbres sous le ciel étoilé. Mais à cause de l’irruption de ta voix et de ton rire, je ne pouvais plus et je me suis décidé à me rendre à une party où j’avais été invité pour fêter cette horrible occasion.
(...)
J’embrasse tes paupières.
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16 novembre 1980
Madame, ma dame,
devant le bois mort.
mais l'écriture où je te dis que je t’aime, c’est, comprends-le, une écriture assez particulière. Ce n’est pas l’écriture deux fois intransitive d’un livre. Je ne voulais pas du tout être le « héros de mon roman » selon ton expression. C’est tout autre chose que je te proposais. Pourquoi te raidir dans la position d’un lecteur extérieur ? D’un lecteur qui connaît « le narrateur » dis-tu ? Tu me parles de mes lettres comme si tu étais en dehors. Je pensais que tu aimerais jouer, entrer dans le récit comme un vrai personnage. Pas de « mon roman »,
mais de « notre roman ».
(...)
Je t’écris ceci devant le bois mort. Mais que veux-tu, ma Françoise, que veux-tu que nous fassions de loin, pris dans le décalage des heures et des semaines, sinon jouer à deux cette vie décalée. La vie par lettres. Le plus follement, le plus érotiquement possible. Peut-être est-ce un jeu décadent, mais dans la distance et l’éloignement il n’y a que l’oubli ou l’érotisme de la situation comme possibilités. Ce va-et-vient entre nous deux de ces gestes véritables où le corps de l’autre est adressé directement dans son absence alors que l’écriture d’un livre n’adresse pas le corps du lecteur.
La situation décadente a ceci de beau : elle permet sans impudeur la convocation de la mémoire. Le décalage est le seul lieu où la mémoire a sa place. Songe combien il serait impudent de tenir quelqu’un entre ses bras et de lui dire « Quels moments merveilleux j’ai passé avec vous il y a “x” temps, à tel endroit… ». Pour une fois c’est moi qui te prends en défaut de vivre ton présent. Tu m’écris comme si nous avions une conversation de vive voix au lieu de me donner la réplique dans le temps particulier de la distance qui nous sépare.
(...)
Emmanuel