Françoise de Laroque est retraitée de l’enseignement, critique et traductrice. Elle a publié dans diverses revues des textes concernant les œuvres d’Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud, Pascal Quignard, Emmanuel Hocquard, entre autres. Elle a passé deux ans à New-York (1981−1983) où elle a rencontré la plupart des « Language poets ». Elle a traduit Paul Auster, Rosmarie Waldrop, Keith Waldrop, Ted Pearson, Tom Raworth, Michael Palmer, Barbara Einzig, Helena Bennett… Elle a publié en 2022 chez Éric Pesty Éditeur Chambre jaune, son premier livre de création. En 2026 paraît À distance – lettres, récit, lectures.
Dans ce livre qui rassemble les lettres qu’Emmanuel Hocquard vous a écrites entre 1971 et 1983, vous racontez en préambule votre rencontre, votre histoire amoureuse. Quelle lecture faites-vous de cette correspondance, cinquante ans plus tard ?
Françoise de Laroque : Comment je lis ces lettres ? Elles n’ont cessé de s’éloigner depuis la première lecture, en situation, une lettre après l’autre, sans connaître la suite. Puis longtemps après, la redécouverte de l’ensemble. La transcription dans un jardin où le vent emporte soudain une feuille pendant que la main frappe le clavier. La disparition de l’écriture manuelle au profit du Garamond sur l’écran. Le passage à l’impression. La correction des épreuves. Enfin À distance paraît. Je ne suis pas encore prête à lire les lettres comme appartenant au seul livre. Il y a toujours une émotion : je reconnais Emmanuel alors que dans son œuvre, je reconnais l’écrivain. Reconnaître Emmanuel c’est retomber sous son charme et curieusement après tout ce temps, au bout du ravissement, il y a ce même mouvement de défense un peu douloureux parce que je sais que les déclarations d’amour du poète se déploient sur un plan qui ne doit pas être confondu avec ce qu’on appelle la vie. Précaution inutile étant donné que maintenant, il n’y a plus de doute : ce plan c’est la littérature. Les lettres ne sont plus adressées à moi. Mais l’intérêt n’est pas comment je les lis, c’est plutôt comment le lecteur lit ces lettres. Même s’il s’intéresse surtout aux débuts d’un écrivain, est-il sensible à l’histoire d’amour, à l’imbrication des sentiments, de l’écriture, de la lecture ? Est-il intrigué ? Se demande-t-il si l’écrivain aime vraiment la destinataire, comme s’il s’agissait d’un roman ?
Une précision sur la composition de ce livre dont l'ensemble a été établi par David Lespiau ?
F. de L. : Les trois parties ont leur identité : Récit, Lettres, Lectures, mais elles fonctionnent ensemble. Dans la première une femme qui se définit comme une destinataire, quarante à cinquante ans après leur rencontre et peu de temps après la mort de l’écrivain qu’elle a aimé, cherche à voir ce qui s’est passé. Le choix du verbe a son importance, « voir » ; elle raconte sobrement, le plus objectivement qu’elle peut sans intention de juger, d'établir un bilan ; elle interroge cette histoire qui pourrait être banale comme toutes les histoires d’amour, singulière comme toutes les histoires d’amour, si les questions d’écriture ne venaient avec leur complexité l’étoffer. Les lettres sont un deuxième témoignage, la pièce maîtresse du dossier ; elles témoignent en l’absence de leur auteur et en décalage par rapport au récit, dans un temps où l’histoire est en devenir. On suit l’écrivain dans cette relation amoureuse qu’il maintient et dont il veut se dégager à la fois ; on le voit chercher « un champ » celui de son écriture. Les débuts sont difficiles, mais on sent sa détermination. Si l’œuvre ne fait que commencer, la ligne est cependant trouvée. Ces lettres sont la répétition (E.H. souligne souvent que la création ne suit pas l’ordre classique : « J’ai cassé mon deuxième livre / qui était le premier ») de ce qui se dégagera plus tard. Dans la troisième partie on retrouve le regard de la destinataire des lettres, mais cette fois sur l’oeuvre. La première lecture est sa découverte de l’écrivain qui n’a publié que deux livres et avec qui elle vit. Le second est proche dans le temps et dans la situation. Le troisième est écrit après leur rupture. Le dernier après la mort d’E.H. Pourquoi insister sur la temporalité des textes ? Ils n’ont pas été écrits pour qu’elle soit perçue. Pour souligner la continuité. Pour montrer qu’une relation peut dépasser la vie commune, la relation des corps, l’amour quand les mots parlés, écrits participent à l’amour dès l’origine. L’écriture, la lecture permettent ce prolongement.
Est-ce que le corpus de lettres d'Emmanuel Hocquard (les vôtres ne sont pas publiées) est exhaustif ? Des coupes ont-elles été effectuées ?
F. de L. : Le corpus n’est pas exhaustif. Il a subi les aléas de la conservation. Même si je n’étais pas aussi négligente qu’Andrea (« Sur le rebord intérieur de la fenêtre, mes lettres en vrac, hors de leurs enveloppes, celles du dessus tachées par la pluie et déjà couvertes par la poussière. » p. 103), j’ai par exemple perdu, sauf une, les lettres de 1983. Même si Emmanuel m’écrivait moins, comme il avait passé chez moi deux semaines à New York, sur le même modèle que l’année précédente, il avait nécessairement annoncé sa venue, puis commenté ma nouvelle installation dans un autre quartier, face au musée d’Histoire Naturelle ainsi que son séjour. Je me souviens aussi d’une lettre antérieure (ou aérogramme) reçue Poste restante à Katmandu où il racontait la rencontre de Claude Royet-Journoud avec Michèle Cohen, la voix qui annonçait son émission sur France Culture, « Poésie ininterrompue ». Et également de sa réponse amusée mais concernée à une lettre mi-sérieuse, mi-joueuse où je lui proposais un mariage secret qui nous laisserait une liberté entière. Toutes les lettres retrouvées sans exception figurent dans le livre et n’ont subi aucune coupe, sinon ce que David Lespiau signale dans sa lettre post-scriptum : « des marques de l’intimité, que nous n’avons pas toutes gardées dans ce livre, que nous n’avons pas toutes gommées ; leur espacement, plutôt que leur répétition de lettre en lettre, transposant une tonalité autre, plus distante, plus lente pour un lecteur découvrant ces pages de correspondance sans délai, sans attendre. » Les quelques « coups de griffe » à des amis écrivains sont conservés ainsi que des considérations financières sans grand intérêt.
J’ai exclu l’idée de publier la correspondance complète, c’est-à-dire avec mes lettres. Cela aurait été un autre travail, un gros travail. Je voulais que le projecteur soit braqué sur Emmanuel, sur ses tourments, sur l’écriture, sur notre relation vue par lui. Je l’ai laissé seul. Mes lettres sont « tournées vers le monde » comme l’apprécie Emmanuel : « Pourquoi j’aime tes lettres ? Parce qu’elles me parlent de tout ce qui me manque : la possibilité de vivre ou de dire le moment au jour le jour. La lumière, les couleurs, les incidents de la vie quotidienne. Bref, la vie, la simple vie de tous les jours alors que je n’arrive à vivre qu’en différé. » Elles auraient déconcentré le lecteur.
On devine, à la lecture des lettres et de votre récit, l’équilibre difficile que vous avez dû trouver dans cette relation particulière… Dans quel contexte vous êtes-vous rencontrés ?
F. de L. : Je crois avoir raconté notre rencontre dans mon récit. Je présente chacun des protagonistes, notre hôtesse Denise et ses deux invités comme « en désarroi » pour des raisons diverses que j’indique. Il est vrai qu’en ce qui concerne Emmanuel, sa détestation de la Côte d’azur, – plus tard il déclarera aussi avoir détesté Paris – son désir de changer de vie au point d’accepter un poste d’enseignement qui ne le ravit pas n’est pas très explicite. Mais je n’en sais pas plus. Emmanuel n’était pas du genre à rendre des comptes.
Vous parlez d’équilibre difficile en ce qui concerne notre relation. Je confirme. Les intermittences du cœur d’Emmanuel – ses flambées d’amour parfois suivies d’ennui – s’accordaient mal avec le modèle conjugal qu’avait pris notre relation du moins de 1973 à 1980, presque classique sinon qu’Emmanuel rentrait librement à la maison avant ou après dîner, que nous passions assez rarement les vacances ensemble, qu’il travaillait le samedi et le dimanche. Mais il a beaucoup exagéré l’importance de ces intermittences pour justifier sa volonté d’indépendance. Il y avait de longues périodes douces et jamais de disputes. Parfois des larmes, des demandes déçues mais pas d’éclats. Comme si nous étions, à égalité, malheureux des mêmes impossibilités. Emmanuel pouvait être saisi de rages, de colères difficilement contenues mais leur origine était toujours à l’extérieur. Il avait cependant instauré entre nous une lutte, un curieux jeu : il s’agissait de chercher chacun de son côté son indépendance. Je ne semblais pas avoir l’avantage même si Emmanuel déclare dans sa lettre du 18 avril 1982 : « c’est sans doute moi qui ai plus dépendu de toi que l’inverse. » Jeu exigeant voire cruel d’autant que nous tenions l’un et l’autre à la qualité des moments partagés. Finalement, nous avons réussi longtemps à faire entrer dans notre entente ambiguïtés et paradoxes sans la casser. Jusqu’au jour où j ’ai « frappé un grand coup » en choisissant la maternité.
C’est le moment – celui de ma décision et du départ d’Emmanuel – soit, même non orchestrée, d’une double trahison, de considérer la « confiance absolue et continue » que David Lespiau dans sa lettre-postface perçoit entre nous dans toute la correspondance. Je crois que si elle n’avait pas existé, nourrie par une assez bonne lecture l’un(e) de l’autre – je dis dans la lettre posthume qu’amour et lecture ont des points communs –, il n’y aurait pas eu de « réconciliation » possible. Certes, sept ans de silence, c’est beaucoup. Sept ans pour accepter de ne pas avoir été seul maître dans l’attelage amoureux. J’emprunte l’image à Emmanuel dans la même lettre que précédemment : « Dans la poussière chaque bœuf regarde ses propres pieds. Nous en sommes bien là tous les deux, quelle que soit par ailleurs la réalité de l’attelage. »
Emmanuel Hocquard a créé avec Raquel Levy la maison d'édition, Orange Export Ltd. qui a publié Georges Perec, Denis Roche, Paul Auster, Michel Deguy, pour ne citer qu’eux... Pouvez-vous nous parler de cette activité ? Il était à la fois éditeur et imprimeur...
F. de L : Je ne peux témoigner des activités d’Orange Export Ltd auxquelles je n’ai jamais pris part même si j’ai lu les livres et écrit des textes critiques sur des auteurs de la maison : Anne-Marie Albiach, Claude Royet-journoud, Joseph Guglielmi, Alain Veinstein, Pascal Quignard… J’ai cependant vu Emmanuel imprimer, les cheveux rassemblés en queue de cheval, et il a souvent parlé du réapprentissage de la lecture et de l’écriture que constituait la fabrication à la main d’un livre, de la composition au façonnage, en passant par l’impression. Assister à cette fabrication, tout au moins à l’une de ses phases m’a rendue plus sensible à l’espace, au volume du livre dans lequel le texte n’est pas tout.
J’ai eu l’occasion de me le rappeler lors de la fabrication d’À Distance même s’il n’est pas un livre artisanal. La couverture cependant est composée en typographie et l’on peut admirer le soin qu’Éric Pesty apporte à la disposition des deux noms d’auteurs l’un au-dessous de l’autre avec des deux côtés le décalage d’une lettre, à l’emplacement du titre et sous-titre en rouge, un peu plus haut que le centre de la page – le mot Récit encadré pour raison d’euphonie des deux mots en L : Lettres, Lectures. C’est à lui qu’on doit aussi les pointillés qui séparent les lettres, les fleurons typographiques qui signalent les intervalles longs entre les lettres, les années qui circulent dans le titre courant soulignant le passage du temps. David Lespiau, en amont, s’est appliqué à renforcer le modèle épistolaire par la disposition typographique et sa postface en forme de lettre. Il m’a fait intégrer dans le récit, sous le titre que j’ai trouvé, « Ça ressemble à un aller-retour », ma présentation des lettres qui se tenait maladroitement à l’extérieur entre récit et lettres. Il m’a demandé de réfléchir à la différence, à peine sensible, entre futur et conditionnel dans la dernière phrase de ma lettre posthume : « Je me servirai de toute manière de la même expression, de la même construction grammaticale. » ; et c’est bien sûr plus beau de terminer cette communication par-delà la mort par un futur. Il a complété les notes un peu hasardeuses de l’auteur avec un véritable sérieux bibliographique, a constitué un deuxième jeu de notes en fin d’ouvrage pour les lettres qui ainsi ne sont pas interrompues. Les épreuves ont été rigoureusement corrigées ; un sans-faute n’existe pas, dit-on, mais cette fois ça lui ressemble.
Si je donne ces détails et la liste n’est sûrement pas exhaustive, c’est pour montrer la complexité, le raffinement du travail de finition d’un livre. L’éditeur doit être un fin lecteur, un homme de goût comme le sont Éric Pesty et David Lespiau. Comme l’était Emmanuel Hocquard qui a pu, en plus, grâce aux petits tirages, aux livres courts, susciter l’écriture en commandant des livres à ses amis auteurs.
Le mot « distance » – qui donne son titre au volume – a beaucoup d’occurrences dans les lettres. Emmanuel Hocquard parle notamment « du temps si particulier qu’instaure peu à peu l’échange, quotidien mais différé, des lettres dans la distance », et votre lettre posthume du 9 juin 2022 commence par ces mots : « avec toi, j’ai fait l’expérience de la distance… » Quel est le rôle de la correspondance dans l’œuvre d’Emmanuel Hocquard ?
F. de L : La distance, c’est le leitmotiv du livre. À distance en est le titre que je n’ai pas trouvé, qu’a trouvé David Lespiau. Une fois énoncé, il semble une évidence. À condition bien sûr de suivre la définition que j’en donne dans la lettre posthume, c’est-à-dire que le mot est un éventail qui s’ouvre de la plus grande intimité jusqu’au « centre de l’Australie, la terre Adélie ou le Grand Nord canadien », lieux vers lesquels E. H. prétend vouloir fuir dans sa lettre du 29 mai 73. « J’ai appris incidemment que c’est le désespoir au coeur que tu t’apprêtes à quitter l’Aisne pour Paris. On tâchera de te rendre l’appartement vivable d’ici-là. Quant à moi, si les choses continuent d’aller comme elles font, je songe sérieusement à disparaître de l’horizon. » Emmanuel ne s’est pas exilé mais nos affectations au sens scolaire du terme, mes départs en vacances, les colloques ou diverses manifestations littéraires, nos amours américaines, notre mise à l’épreuve décidée à deux (mes deux ans à New York), nous ont fait vivre l’amour de loin. Les lettres sont alors le grand remède. Je décris ainsi dans la lettre dite posthume l’amour par lettre avec un certain optimisme : « Sans qu’elle s’en contente non plus, elle a aimé la distance qui s’écrit, l’amour de loin, un espace qu’on croirait troué d’absence, d’intermittence alors que l’échange des rôles, l’un écrit pendant que l’autre lit, additionné d’attente, ne laisse pas de vide » (« elle » remplace « je » parce que dans la grande distance temporelle, je ne me reconnais pas toujours). À propos de distance temporelle, elle entretient aussi l’écriture. Mais plutôt que de se souvenir, c’est sa vie qu’Emmanuel doit « refaire » puisqu’il dit et le regrette ne savoir vivre qu’en différé. L’écriture, y compris celle des lettres, exige la solitude. Mais Emmanuel a besoin de compagnie, surtout féminine, si bien qu’une femme au loin, à condition qu’elle réponde au courrier, permet même en cas de marasme poétique d’entretenir une « petite langue » d’où sortira peut-être plus tard un projet.
Le modèle épistolaire convient à Emmanuel Hocquard puisqu’il introduit des lettres dans Ma haie. Ce ne sont pas nécessairement des lettres envoyées mais le format est conservé, l’adresse à des amis bien réelle, l’incitation une idée, une anecdote à communiquer.
J’aurais pu dans ma réponse à la première question – comment je lis les lettres d’Emmanuel – parler de nostalgie non pas tant de ma jeunesse que des lettres. Nous n’attendons plus rien de nos boîtes à lettres. Nous sommes en passe de perdre une de nos identités, notre écriture manuelle. J’imagine Emmanuel à son bureau devant le petit Cranach, un verre de bourbon à proximité. Je ne le vois pas sur écran me donnant des nouvelles. Rapidité, vision. Plus de solitude, de retrait, de concentration, de lenteur, d’attente, d’absence. Ce n’est plus la même façon d’aimer à distance.
Dans ses lettres, E.H. questionne le travail d’écriture… Souvent, il dit traverser une crise du point de vue de son écriture. Il vous fait part de ses tourments, et parfois, non sans humour et dérision d’ailleurs... Dans la lettre du 19 octobre 1980, il revendique « la notion de littérature mineure ». Pourriez-vous nous en donner quelques explications ? Qu’entend-on par « modernité négative » ?
F. de L : Vous l’avez sûrement remarqué d’après mes « lectures », je ne suis pas une théoricienne. Je vais quand même tenter de vous répondre. Ce sera simpliste parce que la modernité négative a vécu ; elle n’est plus très moderne et toutes les notions comme celles de littéralité ont été savamment étudiées. Par exemple, Laure Michel dans À la lettre (Sorbonne Université Presse, 2024) confronte la « représentation et littéralité chez Emmanuel Hocquard et Jean-Marie Gleize » ; Jean-Marie Gleize vient juste de mourir. Partons de ce que j’ai appelé une distance intérieure (p. 222) : « Celle instaurée par l’apprentissage de la langue, cette médiatrice censée donner le contact avec le monde et qui le garde. Que tous nous partageons mais que certains investissent en écrivant. » La poésie perd alors son panache. Elle ne peut plus prétendre s’attaquer à l’indicible et parvenir à de brillantes percées à l'aide de symboles, de métaphores, d’images. Elle doit se débrouiller comme tout le monde avec cet outil imparfait qu’est le langage mais dans lequel nous vivons. Sans illusion mais en démontant tous les édifices qui prétendent détenir la vérité absolue. D'où l’adjectif « négative ». D’où l’humour qui fait tomber les idoles et protège le monde contre l’adversité et contre soi-même. J’aime beaucoup quand le grammairien Emmanuel Hocquard s’en prend à notre système en français du « sujet-verbe-complément », qui oblige constamment à déterminer des sujets et des objets, soit des dominants et des dominés. Ou encore quand il critique la catégorie « verbes d’action » qui comprend des verbes comme respirer, dormir… comme si « je » était vraiment maître de son action.
Mais la modernité (de cette époque) n’est pas uniquement négative. La littéralité a ses avantages. Sur la page on peut faire rentrer tout ce que l’on veut, comme dans Ma haie ; l’index à la fin du livre montre la richesse et l’éclectisme des sujets traités, des objets choisis, des plantes, des animaux, etc., qui ont peuplé l’ouvrage. Tout peut entrer dans un texte mais coupé de la causalité, de la chronologie, de la hiérarchie. Une « mise à plat » est requise, un renoncement à toute enflure sociale ou esthétique. La littéralité gagne en liberté. Puisqu’est abandonnée la prétention de représenter la vérité absolue ; le « vrai » réel reste le vaste champ de tout le langage, de toute la littérature. On y puise sans vergogne, on joue avec les oeuvres les plus prestigieuses, on peut emprunter, faire des collages… Lecture et écriture s’associent, estompent leur frontière. La littérature mineure circule entre les oeuvres du passé. Son travail peut en modifier la lecture, leur offrir une nouvelle vie.
Emmanuel Hocquard écrit le 6 novembre 1980 qu’il « ne rêve plus que de la plus grande dispersion d’objets hétéroclites impossibles à réunir jamais en livre... » Il semble qu'À distance constitue un tel livre…
F. de L : Quelqu’un m’a dit qu’Emmanuel ne serait pas content de ce livre. Si la critique concernait le récit, je m’étonne que la retenue, le souci d’objectivité n’aient pas été perçus. Si la publication de lettres privées le heurtait, j’ai dit mes scrupules dans la dernière partie du récit, « Ça ressemble à un aller-retour », et la façon dont je m’en suis délivrée. Et pour reprendre la Foleymétaphore du mort encore sensible, comment ne serait-il ravi d’être ressuscité sous la forme d’un jeune écrivain même tourmenté ? Je crois qu’Emmanuel est content. De relire ces lettres oubliées, de constater qu’il avait si tôt conçu l’essentiel de ce qu’il allait développer plus tard. Et qu’il est content de moi. Parce que je reprends notre jeu et fais preuve d’audace. Lorsque nous nous sommes séparés, Emmanuel m’a rendu mes lettres. Blessée de cet effacement des traces de mon existence, j’ai répliqué que je ne lui rendais pas les siennes, qu’elles m’appartenaient. Aujourd’hui, je les lui rends.
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Françoise de Laroque
Emmanuel Hocquard
À distance. Lettres. Récit. Lectures
Ensemble établi par David Lespiau
Éric Pesty Éditeur, 11 mars 2026
Avec le soutien de la Fondation La Poste