Florilettres

Lettres choisies - Léo Gausson & Maximilien Luce

édition avril 2019

édition avril 2019
Lettres et extraits choisis

Léo Gausson & Maximilien Luce
Catalogue de l’exposition
© Silvana Editoriale

 

Léo Gausson
Lagny-sur-Marne

À Monsieur E. Zola, [fin de l’année 1885 ou début de 1886 - non datée]

Cette lettre est bien longue, mais de grâce lisez la toute, quitte à la jeter ensuite au panier. Il ne vous souvient certainement pas d’un jeune peintre qui, lors de l’exposition Manet, vous écrivit une lettre pleine d’enthousiasme. (Léo Gausson).

La sympathie instinctive qui m’attirait alors vers vous s’est encore accrue depuis par une connaissance un peu plus étendue et surtout mieux comprise de votre talent, et cependant je n’ai pas encore tout lu. Je n’achète point vos livres parce que la vie restreint forcément mes moindres dépenses, mais je les ai à ma disposition.

Plus spécialement attiré vers le paysage, j’ai dû quitter Paris où j’ai laissé un frère épris de littérature et c’est par lui que je connais votre œuvre qu’il possède presque entière et qu’il complète lentement.

(…)

Perdu dans mon coin, travaillant cherchant, désespérant parfois, glissant à l’inaction, au découragement dans les longs jours de doute, j’ai éprouvé comme tout jeune artiste, le besoin de me montrer.

(…)

Les bribes de métier, trucs, procédés, appris à droite et à gauche ne m’ayant point satisfait, j’ai dû me créer presque seul, devant la nature une méthode de travail, d’observation tout au moins, une méthode de coloris que j’ai basée sur les travaux du savant Chevreul. (Son livre est presque introuvable aujourd’hui, de plus il doit se vendre cher, j’ai dû me contenter de quelques notes.)

Les quelques explications qui vont suivre sont le côté mécanique et pratique de la couleur raisonnée. Cela est en dehors du tempérament artistique. Ce n’est peut-être pas neuf et j’ai souvent pensé depuis qu’il est presque impossible que Manet (que je n’ai pas connu) ait produit son œuvre sans s’être appuyé sur une méthode à peu près analogue, sinon la même. Pour la question des valeurs comparées, vous la connaissez, Manet les possédait à fond : c’est une affaire de justesse de coup d’œil, cela dépend d’une plus ou moins grande sensibilité de la rétine, c’est de l’observation pure, de l’analyse.
Pour l’harmonie des couleurs, le terrain est ici plus solide, surtout en pleine nature où les influences si diverses de l’homme deviennent nulles en face des lois physiques. Ici, le soleil est maître absolu, le spectre solaire seul préside. Nous entrons dans une logique, cela est fait de déductions qui s’emboîtent mécaniquement les unes dans les autres.
Chevreul pose ses bases toutes scientifiques. (Sans en douter un seul instant qu’un peintre en pourrait tirer parti un jour pour maîtriser sa palette, j’en ai eu la preuve matérielle depuis.)

Je simplifie :

Étant donné les 3 couleurs primaires, jaune, rouge, bleu qui donnent les 3 couleurs secondaires, orange, vert, violet. De là partent une série infinie de gammes. (…)
Deux couleurs complémentaires juxtaposées se font valoir réciproquement, s’exaltent mutuellement par leur voisinage et si l’une des deux est dominante, elle aura plus d’influence sur l’autre. Si cette dominante est modifiée dans son aspect, elle modifiera sa voisine dans le même rapport par influence complémentaire. De plus dans un ensemble de nature, les couleurs agissent les unes sur les autres par reflet ou par complémentarisme. (...)

Pardonnez-moi cette trop longue confession, si je vous ai ennuyé, vous oublierez qu’un importun vous a dérobé quelques minutes.
Mais cet importun restera quand même votre admirateur passionné.

Léo Gausson chez M et Mme Gausson, 3 place de la fontaine à Lagny-sur-Marne.

P.S. Si vous consentez à me voir je dois ajouter que je suis un peu… timide, j’aimerais assez que vous n’eussiez pas de monde. De toute façon je me suis livré à vous.


Léo Gausson, lettre à Maximilien Luce, 3 juin 1886

Voyez le fashionable des boulevards avec ses modes absurdes. Il veut avoir du chic : désinvolture ! La plus grande peur est d’avoir l’air d’un homme simple. Désinvolture, oh ! désinvolture maudite. En art, c’est la même chose.  Avant d’être sincère, on veut tout d’abord se singulariser quitte à marcher sur la vérité et sur la raison au besoin. Voilà le mal. De la bonhommie, de la bonhommie, j’en demande à grands cris. Et voilà pourquoi à chaque nouvelle visite au Louvre, inconsciemment attiré presque malgré moi, je dédaigne tout ou presque tout pour courir aux primitifs. De plus en plus je suis pris pour eux d’une immense tendresse. Tendresse pour leur dessin si expressif où le peintre avant d’avoir voulu la désinvolture, le chic, le peintre a voulu traduire d’abord la pensée, et la nature comme il la comprenait. Tendresse pour leurs coloris où avec l’ignorance de leur époque ils ont su, grâce à la naïveté de leur œil, arriver presque du coup à la couleur savante que nous recherchons aujourd’hui car notre œil, hélas ! Depuis eux a été gâté par 3 siècles d’art prétentieux. O Rubens, comme je te hais de plus en plus. Pour revenir à nos impressionnistes, malgré tout je les approuve car eux au moins ils cherchent, et chercher c’est un grand pas vers la simplicité : si l’exposition est encore ouverte nous y retournerons ensemble. Vignon m’a fait beaucoup plaisir, et c’est un des plus naïfs d’entre eux.
J’aime aussi Pissarro. J’ai admiré encore des natures mortes et quelques paysages : j’ignore les noms. Degas m’a laissé presque froid. Signac ne sait pas les lois, les lois harmoniques de la couleur sont outrageusement violées dans ses études, en voici la raison : d’abord il ne sait pas mais cela ne serait rien car il n’est peut-être pas absolument nécessaire de savoir, il manque de naïveté ; il peint beaucoup moins avec son œil qu’avec le désir bête de se singulariser : désinvolture qui dégénère en charlatanisme. (…)
Tout ceci, vieux Max, va vous paraître sévère, prétentieux et doctoral ; ne le croyez pas, c’est le langage d’un petit garçon assoiffé de vérité, de simplicité. En m’en retournant rue Laffitte, j’ai retrouvé à la vitrine d’un marchand, une toile de Manet que je connaissais déjà : un coin de jardin bourgeois avec la maison dans le fond. J’ai goûté un plaisir indicible à revoir cette chose. Décidemment jusqu’à présent, c’est le maître à tous. Quelle justesse dans l’observation, quelle simplicité dans la facture. Clarté, concision dans le rendu. Rien d’obscur, rien d’amphigourique, pas d’emphase.
(…)


Maximilien Luce, lettre à Léo Gausson,
Mardi 12 juillet 1887

Mon vieux Gausson, excusez-moi d’être resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles ; je pensais aller vous voir le 14 juillet mais les fonds sont tellement bas, tellement bas que cela m’est impossible. Mme Joséphine doit être inquiète de son portrait : rassurez-la à ce sujet ; et dîtes lui que sitôt que cela me sera possible j’irai lui terminer sa ressemblance. Je travaille de ce moment à Gentilly où j’ai trouvé des motifs réellement épatants, malheureusement l’on est emmerdé d’une façon colossale par les gosses et quelques « gnoufeurs » du pays. Les mômes sont surtout remarquables par leurs réflexions : Oh ! Ces petits points ! Oh ! C’est rien plus bathe que l’autre : Y’a de toutes les couleurs – Oh ! C’est rigolo faites-nous notre portrait eh m’sieur, enfin ça n’en finit plus c’est à en foutre sa démission. Le troquet où je dispose mes bibelots m’a dit l’autre jour ça doit bien se vendre les paysages de par ici car il vient souvent des artistes. Enfin l’on entend les réfléxions les plus bizarres que l’on puisse imaginer. Mais assez parler de moi, et vous mon vieux que faites-vous j’espère que vous avez travaillé comme un nègre par ce temps si admirable.

Combien d’études êtes-vous content ça marche-t-il comme vous le désirez. (…)

Recausons un peu peinture. J’ai fini dernièrement 2 études de chiffonniers dont je me servirai pour faire mon tableau des Indépendants j’espère que cela marchera. J’ai aussi commencé une étude de vue de ma fenêtre rue Cortot 6 car il faut vous dire que je suis déménagé depuis le 8. Vue admirable mon cher. Je découvre depuis le Mont Valérien jusqu’à St-Denis et des jardins au premier plan. Voyez là-dessus les coups de soleil et les passages de nuages vous devinez quels effets cela peut donner. (…)

Bonjour à la maman Léo Gausson, à la dame au petit menu plaisir ainsi qu’à Georges. Embrassez les gosses pour moi. Je vous serre la main. Luce. À bientôt je pense. Bonjour à Papillon ainsi qu’à Péduzzi et à André.


Camille Pissarro, lettre à Léo Gausson
Paris – 10 juillet 1888

Cher Monsieur Gosson [sic]

Luce m’a annoncé que vous avez l’intention de venir à Éragny le 15 juillet, la présente a pour but de vous encourager dans ces bonnes dispositions. Moi et ma famille nous serions très heureux de votre visite.

Recevez, cher Monsieur Gosson [sic], mes cordiales salutations.

C. Pissarro

NB trains à 6h15 matin et 10h20 matin. Celui de 6h15 s’arrête à Éragny l’autre à Gisors qui est à 1/2h de marche. En demandant son billet bien spécifier Éragny Bazincourt au chemin de fer St Lazare.