Florilettres

Léo Gausson - Maximilien Luce : Portrait croisé. Par Corinne Amar

édition avril 2019

édition avril 2019
Portraits d’auteurs

Alors qu’une exposition* rend hommage, au Musée de Lagny-sur-Marne (ville natale de Léo Gausson), en Ile de France, à deux artistes phares du mouvement néo-impressionnisme, Maximilien Luce (1858-1941) et Léo Gausson (1860-1944), le catalogue** nous est précieux qui met en lumière autant l’œuvre méconnue de l’un et de l’autre que leur rencontre, leur amitié, et surtout, leur correspondance. L’ensemble donne à découvrir sinon approfondir la personnalité de deux hommes qui mirent l’art au centre de leur aventure existentielle.
Maximilien Luce est l’aîné. Ils naissent l’un et l’autre dans des milieux modestes, et chez l’un comme chez l’autre, se manifeste dès l’adolescence ce vœu et cette gageure de l’accès au monde de l’art, cette passion pour la peinture. Leur formation artistique commencera par la gravure.
Luce grandit dans un quartier ouvrier de Paris, attaché à sa famille (un père fonctionnaire, une mère lingère) et à un milieu dans lequel il viendra, plus tard, en témoin attentif du monde ouvrier, puiser ses sujets de prédilection. Ses parents l’encouragent, le métier de graveur est rémunérateur. À l’âge de quatorze ans, il fait son apprentissage chez un graveur sur bois, suit des cours du soir de dessin. Quatre ans plus tard, en 1876, il entre comme ouvrier graveur chez le peintre Eugène Froment. Pour assurer sa subsistance, il adopte dans un premier temps le métier d’artisan graveur. Ses premiers tableaux connus néanmoins, datent de cette époque déjà où il peint la vie quotidienne de son entourage et les paysages qui lui sont familiers.
En 1887, il expose pour la première fois au Salon des Artistes Indépendants. C’est ainsi qu’il fait la rencontre décisive de Seurat, de Pissarro et de Paul Signac qui lui achète un tableau qui date de cette année, La Toilette. Un homme, torse nu dans un angle de chambre, au-dessus d’un baquet posé sur une petite table, fait sa toilette – corps musculeux et blanc, vêtements épars, chambre misérable, sombre, un rai de lumière perce d’une lucarne ; contraste lumineux des tons – comme une façon de donner plus d’impact à la couleur.
De l’ensemble de son travail – des paysages de jeunesse aux bords de Seine peints à Rolleboise – non loin de Giverny, on dira de lui qu’il était un travailleur acharné, excellait dans les portraits (réservant ses talents à ses amis) et les grands tableaux d’histoire, qu’il était aussi un grand coloriste, un fin dessinateur soucieux du sens de l’image, un affichiste et un illustrateur remarqué.
Aussitôt qu’on approche l’œuvre de Léo Gausson avec ses paysages radieux de verts, ses couleurs, leur évolution – l’évidence d’une sensibilité exaltée, romanesque, éprise de nature, qui ne peut qu’émouvoir – on s’étonne que son nom ne soit pas davantage connu.
Il est issu d’une lignée de commerçants, une famille aimante, et la ville dans laquelle il grandit, Lagny-sur-Marne, est fréquentée par des artistes qui déjà vont guider son œil et son esprit. Il perd son père à l’âge adolescent, emménage à Paris pour y étudier, mais se rend rapidement compte à la fin de ses études de commerce qu’il veut faire de la peinture son métier. Il reçoit d’abord une formation de sculpteur, étudie le dessin, puis fréquente l’atelier de gravure d’Eugène Froment où il rencontre Maximilien Luce et Cavallo-Péduzzi. Ensemble, ils s’intéressent aux principes scientifiques appliqués à l’art, au moment où s’élabore le néo-impressionnisme dont les peintres de l’époque, Georges Seurat et Paul Signac guidés par le maître Camille Pissarro, forment le noyau. Avec ses amis, Lucien Pissarro, Maximilien Luce et Cavallo-Péduzzi , Gausson fonde le « Groupe de Lagny », où ils organisent des salons de peinture à partir de 1899 (jusqu’en 1902).
Toute sa vie de peintre, Gausson s’inspire du paysage natal et des villages des bords de Marne. Expérimentant le principe de « la loi du contraste simultané des couleurs », dont il connaît intimement la théorie, c’est à Émile Zola (1840-1902) qu’il s’en ouvrait dans une très longue lettre à la fois ingénue et d’une prodigieuse maturité – pour un jeune homme de vingt-six ans – qui commençait par dire au maître son admiration, bien que n’ayant pas encore tout lu de lui avant d’entamer sa confession. « Je n’achète point vos livres parce que la vie restreint forcément mes moindres dépenses, mais je les ai à ma disposition. […] La lecture de vos livres de critique m’a ouvert des horizons nouveaux. En même temps qu’elle m’a donné la clef de vos œuvres que j’avais d’abord admirées d’instinct. (…) »
À cette missive impétueuse qui souhaitait une rencontre, Zola répondra qu’il reconnaît en Léo, la jeunesse impatiente et orgueilleuse de sa génération. Il refuse de le voir mais il l’engage à travailler, à enrager, à avoir du génie pour gagner en retour l’admiration de l’écrivain. Zola lui avoue, en fin, qu’il termine un roman qu’il a intitulé L’Œuvre. 14ème roman de la saga des Rougon-Macquart où le destin d’un grand peintre raté, Claude Lantier, impuissant et pétri d’orgueil qui finit, désespéré, par se pendre à l’échelle de son atelier. Le roman sera publié en 1886 – quelques mois après cette lettre – et Zola confie à Gausson que des personnages y disent précisément ce qu’il vient de lire du jeune artiste.
Luce lira L’Œuvre, qui écrira à Gausson, dans une lettre datée de cette même année : « Je viens de lire L’Œuvre de Zola, épatant, épatant, superbe, c’est pour le moins aussi beau que Germinal. Je ne vous en dis pas plus car je suis encore sous [l’impression] de cette lecture et incapable de dire autre chose que le mot admirable. Je vous serre la main et vous attends un de ces jours. »***
Gausson lui répondra peu après, tout aussi subjugué (25 juin 1886) : « J’ai lu L’Œuvre : admirable. C’est beau, très beau. C’est le premier livre d’une réelle valeur qui ait été écrit sur la peinture et sur les peintres modernes. Pauvre Claude. J’ai pleuré sur ses souffrances. Vous avez raison, il y a quelques ressemblances avec moi. Nous en recauserons.****. » Échange amical et fin qui montre combien les deux hommes se connaissaient, s’appréciaient, s’estimaient.
Léo Gausson est un fin lettré qui fréquente tôt les milieux littéraires, publiera un recueil de contes, est aussi un fervent sportif – nageur, habile à manier les canoës, marcheur infatigable qui parcourt la forêt de Fontainebleau aisément, une cinquantaine de kilomètres par jour, connaît en familier la nature de Lagny, et va, l’âme lyrique, jusqu’à parler aux arbres. Mais il mène une vie précaire et décidera de quitter la France pour la Guinée française. On est en 1901, il est commis dans l’administration coloniale, y vivra six ou sept ans, est l’un des premiers peintres de l’Afrique Noire. Le dernier échange épistolaire connu de Maximilien Luce et de Léo Gausson date de novembre 1896 – ultime lettre de Luce qui reçoit de Gausson le faire part du décès de sa mère, s’en attriste pour lui, l’assure de son amitié de « vieux camarade », et l’exhorte à chasser son chagrin par le travail. « Du courage mon vieux et plongez-vous dans le travail c’est je pense le seul moyen non pas d’oublier car cela est impossible mais de pouvoir continuer à vivre. […] Je vous serre la main et vous embrasse Votre vieux camarade. »

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*Exposition « Léo Gausson, Maximilien Luce. Pionniers du néo impressionnisme », jusqu’au 26 avril 2019, Hôtel de Ville de Lagny-sur Marne ; reprise 27 mai-16 août, au musée de l’Hôtel Dieu de Mantes-la Jolie

** Catalogue de l’exposition, « Léo Gausson, Maximilien Luce. Pionniers du néo impressionnisme », Édition Silvana Editoriale.

*** et ****, Catalogue, Correspondance, op.cité