Florilettres

Extraits choisis - exposition « Figure d’artiste »

édition janvier 2020

édition janvier 2020
Lettres et extraits choisis

Catalogue de l’exposition
« Figure d’artiste »
© Louvre éditions / Seuil, 2019

 

L’artiste : un artisan de génie

Théophile Gautier « L’art », Émaux et camées, 1860, « Poésie », Gallimard, 1981.

Oui, l’œuvre sort plus belle
D’une forme au travail
Rebelle
Vers marbre, onyx, émail.

Statuaire, repousses
L’argile que pétrit
Le pouce
Quand flotte ailleurs l’esprit ;

Lutte avec le carrare
Avec le paros dur
Et rare
Gardiens du contour pur ;

Peintre, fuis l’aquarelle,
Et fixe la couleur
Trop frêle
Au four de l’émailleur ;

Les dieux eux-mêmes meurent
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisèle ;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant !

 

L’œuvre classique et la consécration de l’artiste

Horace, « Épître aux Pisons », « Art poétique », vers 18 av. J.-C., Œuvres, GF Flammarion, 1967.

Si un peintre voulait ajuster sous une tête humaine un cou de cheval et recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes, de sorte qu’un beau buste de femme se terminât en laide queue de poisson, à ce spectacle, pourriez-vous mes amis, ne pas éclater de rire ? […] Un poème est comme un tableau : Ut pictura poesis

 

Autoportraits

Regard d’écrivain

Théophile Gautier, Le Moniteur universel, 17 novembre 1864.

Delacroix, que nous rencontrâmes pour la première fois quelque temps après 1830, était alors un jeune homme élégant et frêle qu’on ne pouvait oublier quand on l’avait vu. Son teint, d’une pâleur olivâtre, ses abondants cheveux noirs, qu’il a gardés tels jusqu’à la fin de sa vie, ses yeux fauves à l’expression féline, couverts d’épais sourcils dont la pointe intérieure remontait, ses lèvres fines et minces un peu bridées sur des dents magnifiques et ombrées de légères moustaches, son menton volontaire et puissant accusé par un méplat robuste, lui composaient une physionomie d’une beauté farouche, étrange, exotique, presque inquiétante : on eût dit un maharajah de l’Inde, ayant reçu à Calcutta une parfaite éducation de gentleman et venant se promener en habit européen à travers la civilisation parisienne. (…) Il savait adoucir le caractère féroce de son masque par un sourire plein d’urbanité. Il était moelleux, velouté, câlin comme un de ces tigres dont il excelle à rendre la grâce souple et formidable, et, dans les salons, tout le monde disait : « Quel dommage qu’un homme si charmant fasse de semblable peinture ! »

 

La vie d’artiste : un témoignage de son génie

Giorgio Vasari, Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Dédicace à Cosme 1er, t. I, Actes Sud, 2005.

J’ai rapporté, les vies, l’activité, les styles et les conditions de tous ceux qui ont ressuscité les arts tombés en léthargie, puis les ont progressivement élevés, enrichis et portés enfin à ce degré de solennelle beauté où ils se trouvent aujourd’hui. Presque tous étaient toscans, la plupart florentins, et beaucoup d’entre eux ont été soutenus et stimulés à l’ouvrage avec toutes sortes d’avantages et d’honneurs par vos illustres aïeux : on peut donc dire que votre pays, et votre maison fortunée ont vu renaître ces arts qui ont rendu au monde noblesse et beauté.

 

Michel-Ange, L’Œuvre littéraire de Michel-Ange, sonnet XXXVIII, Paris, Delagrave, 1911.

Sous tes crayons et tes pinceaux, l’art sait égaler la nature. Que dis-je ? tu lui ravis presque la palme en embellissant ses ouvrages. Mais quand ta docte main s’applique à un travail plus noble encore, à écrire, ton triomphe devient complet : tu donnes l’immortalité à des hommes.
Que si jamais, dans aucun siècle, l’art put rivaliser avec la nature, tôt ou tard ce qu’il a produit doit périr, et la nature triompher ;
Mais toi, arrachant de l’oubli des souvenirs éteints, tu la forces à voir vivre autant qu’elle des noms qui iront, avec le tien, à l’immortalité.

 

Le peintre : héros romanesque

Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu, 1831, GF Flammarion, 1981.

La mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer ! Tu n’es pas un vil copiste mais un poète ! s’écria vivement le vieillard en interrompant Porbus par un geste despotique. […] Assurément, une femme porte sa tête de cette manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s’alanguissent et se fondent avec cet air de douceur résigné ; […] C’est cela et ce n’est pas cela. Qu’y manque-t-il ? Un rien mais ce rien est tout. Vous avez l’apparence de la vie, mais vous n’exprimez pas son trop-plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe.

 

Les Salons

Diderot, Essais sur la peinture, Pour faire suite au Salon de 1765, Hermann, 2007.

Mais que signifient tous ces principes, si le beau est une chose de caprice, et s’il n’y a aucune règle éternelle, immuable du beau ? Si le goût est une chose de caprice, s’il n’y a aucune règle du beau, d’où viennent donc ces émotions délicieuses qui s’élèvent si subitement, si involontairement, si tumultueusement, au fond de nos âmes, qui les dilatent ou qui les serrent, et qui forcent de nos yeux les pleurs de la joie, de la douleur, de l’admiration, soit à l’aspect de quelque grand phénomène physique, soit au récit de quelque grand trait moral ? Apage Sophista (Arrière Sophiste !) : Tu ne persuaderas jamais à mon cœur qu’il a tort de frémir, à mes entrailles, qu’elles ont tort de s’émouvoir.

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Élisabeth Vigée Lebrun, reçue académicienne grâce à l’appui de la reine Marie-Antoinette (1774-1793), présente le tableau intitulé La Paix ramenant l’Abondance (huile sur toile, 1,03 x 1,33m) lors de sa réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1783. Le sujet choisi, une allégorie, relève de la peinture d’histoire, le genre le plus noble dans la hiérarchie fixée par l’Académie, traditionnellement réservé aux hommes. Vigée Le Brun se libère ainsi de la tradition qui cantonnait les artistes femmes dans les genres du portrait et de la nature morte.

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Barthélemy Mouffle d’Angerville, « Lettre I sur le Salon de 1783 », dans Louis Petit de Bachaumont, Les Salons de Bachaumont, éd. Fabrice Faré, Paris, Librairie des Arts et Métiers, 1995

J’ignore dans quelle classe l’académie a placé Mme Le Brun, ou de l’histoire ou du genre ; mais elle n’est point indigne d’aucune, même de la première. Je regarde son tableau de réception comme très susceptible de l’y faire admettre. C’est La Paix ramenant l’Abondance, allégorie aussi naturelle qu’ingénieuse : on ne peut mieux choisir pour les circonstances. La première figure, noble, décente, modeste comme la Paix que la France vient de conclure, se caractérise par l’olivier, son arbuste favori ; elle en montre une branche dans sa main droite dont elle enlace mollement la seconde qui la regarde avec complaisance et paraît céder sans effort à son impulsion. Celle-ci s’annonce avec des épis de blé qu’elle tient à poignée dans sa main gauche et qu’elle est prête à répandre. De l’autre, elle verse avec profusion d’une corne d’abondance les différents fruits de la terre. Des outres remplies de vin complètent toutes les jouissances nécessaires aux premiers besoins du peuple sur qui les bénédictions de la paix sont principalement appelées.
Du reste le personnage qui représente l’Abondance est une femme superbe, à la Rubens, dans ses fortes proportions, indices de la santé, de la vigueur et de la joie. (…)
Examine-t-on ensuite ces figures en artiste, on les juge groupées supérieurement ; on admire les formes larges, les contours moelleux, l’attitude pittoresque de l’Abondance, savamment posée, tandis que la Paix, fille du ciel, est dessinée d’un trait plus précis ; elle porte répandus sur sa figure cette douceur, ce calme, ce repos des habitants de l’Olympe ; son vêtement uni et sévère contraste avec merveille avec le brillant des étoffes que laisse flotter négligemment sa compagne, tout à fait terrestre.
(…)

Reproduction d'un tableau d'Elisabeth Vigée Le Brun : La Paix amenant l'Abondance

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, La Paix ramenant l’Abondance, 1780,
Salon de 1783, huile sur toile, 1,03 x 1,33 m, Paris, musée du Louvre,
département des Peintures, INV 3052

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Philippe Fuzeau