FloriLettres

Entretien avec Elisa Shua Dusapin. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition décembre 2023

Entretiens

Née en 1992 à Sarlat-la-Canéda d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Elle est diplômée de l’Institut littéraire suisse de Bienne. Son premier roman, Hiver à Sokcho (Zoé, 2016, Folio 2018) obtient les prix Robert Walser, Alpha, Régine-Desforges, Révélation SGDL. En 2021, sa traduction anglaise reçoit le National Book Award for Translated Literature. Plusieurs fois adapté au théâtre, le livre est en cours d’adaptation au cinéma par le réalisateur Koya Kamura, avec Roschdy Zem dans le rôle principal. Suivent Les Billes du Pachinko (Zoé, 2018, Folio 2020), prix suisse de littérature et Alpes-Jura, et Vladivostok Circus (Zoé, 2020, Folio 2022), sélectionné pour le prix Femina. Ses trois romans sont traduits dans plus de 35 langues.


Que représente pour vous le prix Wepler Fondation La Poste qui a couronné le mois dernier Le Vieil Incendie, votre quatrième roman paru aux éditions Zoé ?

Elisa Shua Dusapin De manière générale, c’est un grand honneur pour moi que mon travail soit reconnu. Quant au Prix Wepler Fondation La Poste, il est une distinction littéraire que j’estime beaucoup, particulièrement parce que la composition de son jury change chaque année, contrairement à d’autres grands prix. Il compte parmi ses membres à la fois des professionnels du livre, notamment des libraires, et des lecteurs de différents horizons. Il a une forme d’aura, de respect par rapport au lectorat. Et le fait que la Fondation La Poste soutienne ce prix est symbolique car La Poste est un vecteur de communication entre les êtres. Enfin, pour moi qui suis franco-coréenne et qui ai principalement grandi en Suisse où j’ai aussi fait mes études, recevoir de la reconnaissance depuis la France me touche beaucoup, non seulement quant à mes origines mais aussi d’un point de vue littéraire. Lorsqu’on vient de Suisse romande, c’est extrêmement important d’être présent en France pour pouvoir défendre son écriture. Je suis donc très émue et heureuse de recevoir ce prix.

Vous avez travaillé, dans vos précédents ouvrages, sur la notion de frontières, le passage d’une langue à l’autre, les questions du lien et de la difficulté à communiquer. Dans le Vieil Incendie, vous avez choisi pour vos personnages, une seule langue, le français, mais l’aphasie d’une des sœurs rend encore une fois la communication peu commode. Pourquoi faire parler un personnage qui ne parle pas et en quoi cela vous intéresse-t-il ?

E.S.D. Le thème de l’aphasie est arrivé tard dans le processus de l’écriture, deux ou trois mois avant la remise du manuscrit à mon éditeur, alors que je travaillais sur le projet depuis des années. Quand j’écris, je me laisse guider par mon intuition et mes émotions, je ne sais jamais vraiment sous quelle forme cela va arriver, même si au préalable, je fais des plans et dresse des portraits (assez vagues) de personnages pour essayer de me rassurer. Dès les premières phrases, l’écriture me mène ailleurs. Je ne sais pas ce qui adviendra. Au départ, l’histoire de ce livre se passait à New York, entre Agathe, qui était violoniste, et sa professeure. Un texte qui n’avait donc rien à voir avec Le Vieil Incendie. Je voulais quand même qu’il y ait une petite sœur dans cette histoire parce que dans mes trois premiers romans, les narratrices sont toutes des filles uniques et je me demandais pourquoi je n’arrivais pas à leur donner des frères ou des sœurs alors que j’ai moi-même trois sœurs cadettes avec lesquelles je m’entends très bien. Je pense que l’écriture est aussi une manière de sonder son inconscient, car je me suis aperçue que le thème principal devenait ce lien sororal et que New York et sa frénésie commençaient par conséquent à m’encombrer. L’histoire que je commençais à écrire se situait plus près du huit clos que de la mégalopole, et le violon devenait largement secondaire au point que je me suis dit que ça mériterait que j’en fasse un autre roman.
Aussi, mes personnages s’exprimaient jusqu’alors dans diverses langues sauf en français, bien que ce soit la langue dans laquelle j’écris. Dans Le Vieil incendie, pour une fois, j’ai voulu créer des personnages franco-français, pour qui la langue, ou le monolinguisme, n’est pas un enjeu. En plus, en tant qu’écrivaine, j’étais à juste titre assignée à l’Asie puisque mes autres romans se passent là-bas et que je suis franco-coréenne, mais je crois que ça a réveillé mon envie d’explorer ma part occidentale, francophone, française. Au même moment, c’était en juin 2021, j’étais invitée à un festival littéraire à Saint-Léon-sur-Vézère, en Dordogne, pas très loin de Lascaux et de Sarlat où je suis née. Je n’y étais pas retournée depuis 20 ans, et j’ai été bouleversée de découvrir les grottes ancestrales, les peintures rupestres, cette région dont la nature me fait beaucoup penser à la Corée et que mes parents ont choisie pour me donner naissance. Je crois que la question du gouffre faisait écho à ce ventre de Agathe, vide à la suite de sa fausse couche, mais aussi à cette difficulté qu’elle a de dire à sa sœur ce qui lui importe. Les dialogues que j’avais écrits me paraissaient faux et emplis de clichés. Étonnamment, j’ai eu l’impression qu’en ôtant la parole à Véra, la petite sœur, j’aurais plus de facilité à faire communiquer les deux protagonistes. En fin de compte, Agathe qui vit à New York est scénariste et doit écrire en anglais. Quant à sa sœur, Véra, restée en Dordogne, elle est donc aphasique ! Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à créer des personnages pour qui la parole est le premier vecteur de communication. J’exprime plutôt les choses à travers la description des corps, des perceptions physiques et sensorielles.

« J’aimerais être capable de transfuser mes ressentis par le silence et sans le secours des mots », avez-vous dit dans votre discours de réception du prix Wepler Fondation La Pose, le 13 novembre, alors que c’est justement la langue qui est votre outil principal…

E.S.D. Bien sûr, j’ai un amour immense pour la langue, pour les mots, et plus encore pour la musique de la langue. Je crois que cela vient du fait que j’ai grandi avec le coréen, le français, les dialectes suisses alémaniques, l’anglais. Dans chacune de ces langues, je sais qu’il y a une part de moi qui n’existe pas, une part manquante dont je suis consciente et qui peut être exprimée ou non par telle ou telle langue.
J’étais la seule dans ma famille qui comprenait à la fois le coréen, le français et l’allemand. Première petite-fille de la deuxième génération, je devais traduire pour tout le monde ce que des membres de la famille qui ne s’aimaient pas voulaient transmettre. Il me fallait donc beaucoup mentir parce que je ne pouvais pas traduire ce que j’entendais. C’était quelque chose de douloureux d’autant plus que j’étais une enfant. Mais cela m’a rendue consciente du pouvoir de la langue au niveau affectif, politique, familiale. Je me disais que les mots pouvaient être du poison et quelque chose de très beau à la fois. J’étais une petite fille solitaire qui lisais énormément et qui avait du mal à se faire accepter par les enfants de l’école qui se moquaient de moi parce que je parlais coréen. J’en avais honte et j’ai dû m’approprier le français pour cacher ce que je ressentais. Évidemment, en grandissant, j’ai compris à quel point être multiculturel ou plurilingue est une chance magnifique. J’ai gardé en moi cette conscience intime de l’altérité, de l’étrangéité. J’aime les mots et la langue française mais j’aurais adoré être éthologue pour étudier le comportement des animaux. Je suis fascinée par la communication non verbale, par le mime et aussi par la danse, le cirque, le sport, la musique, le dessin, tous ces arts qui permettent de transmettre des sensations, des émotions, de créer des images sans le prisme de l’intellect.

Le roman s’apparente à un journal qui court sur 9 jours, du 6 au 13 novembre. Agathe, la sœur aînée, en est la narratrice. Aviez-vous déterminé au préalable la forme que prendrait votre texte ?

E.S.D. Le fait de découper le roman en 9 jours est arrivé comme l’aphasie de mon personnage : deux ou trois mois avant la fin de la remise du texte. La forme du journal s’est imposée car c’était la première fois que je travaillais sur autant de strates temporelles et j’avais besoin de me rassurer avec un découpage jour après jour, un cadre rigoureux et à la fois très simple.

Dans votre écriture, la parataxe domine, les phrases sont courtes, syncopées, il y a peu de propositions subordonnées. Est-ce une intention de rythmer le récit à l’instar d’une partition musicale ? D’ailleurs, vous pratiquez le violon, n’est-ce pas ?

E.S.D. J’ai commencé à pratiquer cet instrument à l’âge de cinq ans et j’en ai beaucoup joué jusqu’à mes 23 ans. Mais en effet, je pense que c’est l’école du violon qui a été une part de mon école d’écriture : le rythme, la notion de justesse, le phrasé, toutes ces choses qui sont indicibles. Comment dire quand on sent qu’un paragraphe arrive à sa fin ? Comment savoir si on a trouvé le bon mot, le point final et pas le début d’un chapitre ? Comment articuler un livre ? On peut l’analyser de manière universitaire et académique, mais ce ressenti est pour moi plus évident avec le vocabulaire musical. Je ne calcule rien quand j’écris, en revanche, mon écriture est très influencée par la musique et la poésie que je lis beaucoup, par l’oralité du théâtre aussi pour lequel je travaille.

Est-ce qu’il y a une part autobiographique dans votre roman ? Est-ce que les deux sœurs, Agathe et Véra, sont une partie de vous-mêmes ?

E.S.D. Absolument tout ce que j’écris – romans, textes pour le cinéma ou pour des spectacles – est imprégné de ma vie et de ma sensibilité, mais rien n’est autobiographique dans un sens où mes personnages vivent leur propre vie. Je leur prête des émotions, des parts de vécus personnels parfois, mais tout est mêlé et je ne pourrais pas dire d’où vient telle ou telle inspiration. L’histoire du Vieil Incendie ne correspond en rien à ma vie, mais en même temps c’est mon texte le plus intime. Paradoxalement, il est sûrement plus proche de moi-même que si j’avais essayé de faire un récit autobiographique. Lorsqu’avec le temps des événements de la vie réelle ont pu se décanter, ils deviennent un jour signifiants dans un agencement romanesque, à travers des personnages et des situations fictives. Je ne peux pas écrire autrement qu’en étant au plus près de mes personnages. Je m’immerge dans les univers respectifs de mes romans, en me rendant sur place, en m’investissant physiquement. J’ai un rapport physique à l’écriture, beaucoup de choses passent par le corps, je dois ressentir les odeurs, les textures, les ambiances, la température, les goûts.

Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?

E.S.D. Je suis habitée et traversée au quotidien par énormément d’émotions. Je pense que je suis extrêmement sensible au monde qui m’entoure. Je vis ces émotions de manière tellement forte, voire violente, que je ne peux pas ne rien en faire. Je dirais que c’est un besoin physique, voire thérapeutique, d’extérioriser, d’exprimer ce que je ressens. L’écriture fait partie des éléments qui m’aident à vivre mieux et à mieux comprendre le monde.

Avez-vous commencé un autre roman ?

E.S.D. Je suis en train de travailler un cinquième roman mais je reçois toujours plus de sollicitations pour la promotion de mes livres ce qui me demande de nombreux engagements, des voyages, et je passe plus de temps loin de chez moi qu’à écrire. Ce qui me contraint à protéger mon espace d’écriture et à trouver des moments d’isolement. Au Printemps 2024, ce sera la promotion des trois premiers romans qui seront traduits en 35 langues.Et puis il y a l’adaptation au cinéma, par le réalisateur Koya Kamura, de Hiver à Sokcho avec Roshdy Zem dans le rôle principal.


Discours des lauréats de la 26e édition du Prix Wepler Fondation La Poste | Fondation la Poste