Bernard Bourrit, né en 1977, vit à Genève. Il est l’auteur de textes brefs sur l’art brut, les portraits funéraires, les reliques, les doubles dévorants, le scepticisme, l’anarchisme, la photographie documentaire, les arbres. Publié dans les revues Critique, La Part de l’Œil, L’Homme, Revue d’histoire des religions, The Black Herald, Poétique, Littérature, il a écrit des essais, Fautrier ou le désengagement de l’art (L’Épure, 2006) et Montaigne, pensées frivoles et vaines écorces (Le Temps qu’il fait, 2018). Il est aussi co-traducteur de Zheng Yi, Tsering Woeser, Ge Fei et Jia Pingwa. Détruire tout (Inculte, sept. 2025) est son premier récit.
Vous avez reçu le prix Wepler-Fondation la Poste 2025 – dont nous avons fêté la 28e édition le 10 novembre –, pour Détruire tout, paru aux édition Inculte en septembre dernier. Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de cette distinction littéraire ?
Bernard Bourrit : J’entretiens un rapport ambigu, disons prudent, à la distinction. Derrière la médaille qui reluit, celle qu’on épingle au revers du veston, subsiste toujours la question inapparente (voulant dire que chacun, par des arrangements bien ordonnés, oublie opportunément de la remarquer), la question des instances : qui décerne, en vertu de quelles options, par quelles opérations, des questions qui sont les forces innervant tous les groupements humains, dont je me sens totalement absent, et qui rendent le verdict moins net. Je dis cela tout en ayant un incroyable respect pour le jury du prix Wepler, qui est, comme on le sait, un jury indépendant et tournant, ce qui n’est pas là le moindre gage de désintéressement. Je reste néanmoins prudent, car je ne peux me considérer écrivain qu’à l’instant exact où j’écris. Ni avant ni après, quoiqu’on puisse en penser.
À dire vrai, je ne comprends pas bien la logique, c’est-à-dire je ne la comprends que trop, consistant à mettre en scène le fabricant pour louer son savoir-faire, au lieu de se contenter de manipuler ses fabrications, si possible pour des usages imprévus. Si j’ai parfois quelque chose à dire, je me contente de l’éclaircir dans le flot de mon écriture opaque, ainsi il ne dépend pas de moi, je ne voudrais pas qu’il dépende de moi que cela intéresse quelqu’un.e.
Pour assembler mes morceaux, j’occupe un trou où je me tiens caché. Je dirais introuvable. Or, contre toute conjecture, ce prix est venu à ma rencontre. Que voulez-vous alors que je ressente ? De l’incrédulité certainement, avant toute chose. Pourquoi moi ? Il y a tant d’autres livres, et de meilleurs. Puis, malgré ce que je viens de dire, peut-être plus intensément à cause de ce que je viens de dire, de l’encouragement, à l’âge que j’ai, dilettante comme je suis, parce que n’ayant rien fait pour être vu, ni lu, sans artifice extralittéraire, c’est-à-dire qui ne viendrait pas du texte lui-même, un pâle rayon a été dirigé vers le fond du trou où ma pensée s’agite. Ce que j’interprète ainsi : des lecteurs existent.
Jusqu’à ce premier récit, vous étiez l’auteur de nombreux articles et essais, notamment sur la peinture de Jean Fautrier, sur Montaigne, et aussi le traducteur d’écrivains chinois. Qu’est-ce qui a motivé l’écriture d’un « roman » ? Dans quelles circonstances avez-vous fait la découverte du fait divers dont il est question ?
B.B. : Vous mettez des guillemets de précaution au mot « roman » et c’est une attention prévenante, car, sauf à penser que le roman est la forme où viendraient se dissoudre toutes les formes, ce qui n’est pas complètement inexact, Détruire tout n’en est pas un. Mais faut-il au juste qu’il soit quelque chose ? Si l’on me posait la question, je dirais que c’est un « texte », puisque je n’ai écrit jusqu’à présent que des textes, une même pâte de texte mâchée et remâchée. Franchement, je me fiche de savoir ce qu’il est. Où il faudrait le ranger pour faire propre, ce texte mal rangé, qu’on ne reconnaît pas, dans la grille, dans la pharmacie des genres et des sous-genres, bâtie dans une logique rassurante d’inventaire. Détruire tout s’inscrit dans la parfaite continuité des écrits qui le précèdent, en ce qu’il explore encore et toujours les rapports impossibles de la violence et de ses conséquences sur la vie : les martyrs, les otages, les axolotls, Fritz Zorn, Lorenzo Lotto, etc. Il y a une fraternité très lumineuse qui relie toutes ces figures. Si Détruire tout marque une rupture, c’est moins dans le renouvellement de ses archaïques motifs obsessifs, que dans le déplacement, la tentative de déplacement de la polarité de l’écriture qui essaie de passer, pour le dire vite, de « penser » à « raconter ». Il s’agit d’une transition en cours. Encore incomplète. Mais je vais vous narrer la véritable genèse de ce texte. On verra qu’elle relève purement de l’accident.
J’étais un jour, devant une fenêtre, à songer que les luttes sociales ne trouvaient plus à se coaliser (d’autres fois il m’arrive de songer aux oiseaux ou bien au moyen de ne pas oublier systématiquement ce que je suis en train de lire). Me disant en mon for intérieur : il n’en a pas toujours été ainsi. De là, j’ai pensé aux actions de la lutte armée durant ce qu’on a appelé les années de plomb. En Italie, en Allemagne, en France. Incidemment je me suis demandé (c’est comme ça qu’on songe, par incises et incidentes) : et en Suisse ? Après de sommaires recherches, j’ai été peu surpris de découvrir que, dans ce minuscule pays dépourvu de passions politiques, l’acte de protestation le plus énergique avait été le dynamitage d’un pylône. J’ai pensé en silence : Suisses, encore un effort ! Et je suis tombé sur l’histoire de ce type qui, par une nuit d’été, avait soufflé un immeuble entier.
Au commencement, il y a cette erreur. J’ai brièvement cru tenir un acte politique. Avant de me documenter et de parvenir en recoupant les informations écrites disponibles à reconstituer l’événement. Comment peut-on trimbaler avec soi 35 kilos d’explosifs militaires ? Bien sûr, c’était aussi politique. Mais pas de la manière escomptée.
Dans votre discours de réception, vous dites que c’est « à force de vous demander comment vous y prendre pour ouvrir le récit à sens unique qu’avait produit la presse de l’époque que la réponse s’est imposée d’elle-même : en multipliant les échos et les points de vue...» En effet, plusieurs points de vue sur l’événement se côtoient, se juxtaposent, donnant à la forme du contenu un côté fragmentaire. Était-ce une façon de déjouer le simple enchaînement des faits afin de mieux les analyser ?
B.B. :Détruire tout n’est pas un texte fragmentaire. La notion de fragment évoque immanquablement les restes ou les vestiges d’un tout préexistant. Or, ici, rien ne préexiste au texte que le texte. C’est pourquoi je préfère à la rigueur parler métaphoriquement d’éclats, de morceaux ou de blocs. C’est indifférent.
Mais vous avez absolument raison d’indiquer que l’étoilement est une conséquence nécessaire de la posture analytique que j’emprunte. On sait que « analyser » signifie étymologiquement dissoudre, défaire ce qui était tramé ou bouloché. On peut aller plus loin : analyser, c’est détisser, déchirer parfois l’objet hermétique qui résiste au désir d’en voir l’intérieur. Voilà une expérience très banale, absolument pas intellectuelle. Pensez par exemple au geste de l’enfant avançant vers le dossier du canapé une paire de ciseaux à la main en disant : « Ich werde es zerreissen. » (Sarraute)
Donc, quand je découvre dans le journal ce fait divers, puis, dans un premier temps, que je collecte les informations disponibles en les réorganisant dans la chronologie de leur dévoilement, à la lettre, je n’y comprends rien. C’est-à-dire que je peux comme tout un chacun me représenter les actes tels qu’ils sont relatés, même supposer qu’ils sont guidés par une certaine cohérence. Mais ce qui rend possible cette violence, les conditions auxquelles la violence susceptible de se déchaîner, cela reste tu.
Je m’en explique dans le livre : je ne fais pas crédit aux explications psychologiques, aux motivations intérieures, aux antécédents héréditaires, à toute la volition inconsciente ; je ne nie certainement pas leur existence, pour autant je me méfie de leur puissance d’élucidation, car elle se fait jour systématiquement après coup. Devenant par là une justification rétroactive. Pour qu’un acte se produise, il faut seulement qu’il le puisse. Le corps social sécrète un maillage serré d’empêchements dont la fonction spécifique consiste à comprimer les actes pour qu’ils ne surviennent pas. Pour comprendre ce qui se passe, il suffit alors de guetter aux points de facture ou d’examiner les accrocs.
Puisque je ne raconte pas d’histoire, je n’adopte pas de point de vue. Je me contente de harceler la réalité, en demandant à tous égards : « Qu’est-ce qui rend possible ? » Ce qui, de facto, multiplie les perspectives et les voix.
Les jeux lexicaux dans le texte – parfois différents sens sont à trouver, différentes réalités –, les jeux de sonorités et de répétitions, de rythme aussi, montrent le tragique et le grotesque des situations, soulignent avec humour l’absurdité de certaines réactions, procédures et conventions…
B.B. : En restreignant l’argument de Détruire tout au récit d’un féminicide, comme on le présente souvent, on passe sous silence les énormes ratés de l’enquête pénale, l’incroyable amateurisme des équipes, les manquements individuels, la veulerie, la bêtise crasse qui se manifeste jusque dans les moindres détails. Tout cela que j’ai volontairement essayé de caricaturer pour mieux révéler son absurdité grotesque, c’est-à-dire le décalage abyssal qui existe entre la lecture de l’événement et sa réalité. Il y a indéniablement un aspect « Petit Quinquin » chez tous ces enquêteurs, une niaiserie que voulait servir, ou, mettons, restituer la théâtralisation de leurs échanges. De toutes parts, chez les médecins, les juges, les policiers, les avocats, on trouve des arrangements lâches ou retors avec la vérité qui seraient risibles s’ils n’étaient coupables.
On omet également de mentionner, c’est pourtant l’un des acquis du livre, qu’il existe une défaillance de l’État et que cette défaillance n’est pas pour rien dans la mort épouvantable de cette jeune fille. Ainsi, les enquêteurs n’ont jamais pris au sérieux la détermination du protagoniste. Après l’avoir appréhendé sur la base d’indices graves et concordants, ils l’ont délibérément relâché. Les responsabilités sont collectives : l’assassinat aurait pu être évité. On en revient à la dimension politique.
Comment vous est venue cette écriture qui utilise l’aposiopèse ? Des phrases interrompues qui semblent évoquer une voix intérieure, en pleine réflexion. Comme si cette voix narrative se disait que cela ne vaut pas la peine d’aller au bout de sa pensée. Le lecteur interprétera.
B.B. : Comme Monsieur Jourdain, je fais des « aposiopèses » sans que j’en susse rien.
Plus sérieusement, ma phrase cavale derrière la pensée qui la pense, toujours en retard, jamais assez vive, et parfois, en bout de course, elle s’essouffle. Il y aurait d’une part le souhait de ne pas se soumettre aux exigences du style comme à un mauvais maître disant toujours : sois fort, afin de suivre le chemin capricant et libre de mes voix intérieures, on peut dire aussi : pensée. Ce serait en ce sens, si l’on veut, couper la langue pour venger celles ou ceux dont la langue aussi a été coupée. D’autre part, sur un plan pratique, la phrase, au sens commun, forme une unité de sens, je préfère dire une totalité, à l’intérieur de laquelle je redoute de me laisser enfermer. L’attendu, la norme, le didactique, le déjà-dit, le trivial, il y a dans la syntaxe réglementaire toutes sortes d’enkystements qui sont des postures de repli, signalant la défaite de la vitalité et de la spontanéité des mots qui veulent être dits. Peut-être enfin, si la voix se brise, c’est qu’elle ne peut aller au-delà de ce point et qu’elle fait appel à la charité interprétative du lecteur, en même temps main fraternellement tendue et aveu de faiblesse.
Est-ce que l’absence de majuscule en début de phrase, de paragraphe et de chapitre, est une façon d’exprimer le flot de la pensée ? De lier, de fluidifier les différents « blocs » de prose, de rendre sensible une continuité ?
B.B. : Je le vois comme un geste de simplification. Une sorte d’attaque équanime, une entame toujours la même, qui permet d’entrer avec une égale neutralité dans chacun des blocs disjoints par une belle marge de blanc, mais unis par le même souffle. Je ne déteste pas l’idée que j’aurais pu, plus ou moins consciemment, désirer faire sentir par ce détail infime mon dégoût des prétentions majuscules. Quoi qu’il en soit, c’est un dispositif à usage unique dont je ne saurais faire recette.
Quel rôle ont les photographies qui s'immiscent dans le récit ?
B.B. : La peinture et la photographie, mais l’image en général, me fascinent (je pense soudain à cette phrase vertigineuse de Saint-Augustin sur la vision : « les petits enfants ne parlent pas, mais déjà ils regardent, leurs yeux tiennent lieu de mains… ») et souvent, très souvent, c’est une image qui amorce un texte parce que dans l’image, muette par définition, il y a quelque chose en attente d’être dit, un secret, souvent (encore) c’est un fantôme, une ruine, un paysage effacé, parfois c’est un mort, un enfant qui ne parle pas, l’indice d’un drame, d’une souffrance inexpressive, d’autre fois, c’est encore bien plus émouvant, il n’y a rien, ce qu’il y avait n’est plus là, et ce vide, ce manque à voir est criant : il crie. En l’occurrence, c’est à partir du moment où j’ai découvert la photo du visage de cette jeune fille (il en existe deux), à partir du moment où son regard m’a apostrophé qu’il a été interdit de me soustraire. Quel rôle ont alors les photographies dans mon texte ? Il est incantatoire. Chacun est invité à exalter fidèlement la puissance magique de ces reliques.
Une question revient dans le texte « et maintenant on fait quoi ? », « que fait-on ? », qui évoque une problématique sous-jacente du récit. Pouvez-vous nous en parler ?
B.B. : Vous avez raison, il est une question qui traverse souterrainement le texte, c’est la question de l’impuissance et de l’empêchement : que fait-on quand on ne peut rien faire ? Le lion en cage rase pathologiquement les murs en affûtant ses griffes. Je suis certain aussi qu’il médite. Si nous ne ressentons pas de colère à la vue d’un tel spectacle, de quel droit s’indigne-t-on que l’animal évadé provoque un carnage ?
Dit autrement, il y a bien des façons de tuer : « On peut planter le couteau dans le ventre de quelqu’un, lui retirer le pain, ne pas le soigner s’il est malade, le confiner dans un taudis, le pousser au suicide, l’emmener faire la guerre, etc. » (Brecht) Il y a des violences qu’on perçoit difficilement comme violentes et, en proportion, des ripostes qu’on feint de ne pas savoir expliquer. J’interroge cette distorsion.
Quels sont les écrivains que vous aimez lire, qui vous accompagnent ?
B.B. : Je suis très curieux de tout, quoique fort peu systématique (mon dilettantisme). En vérité, les piliers qui structurent ma bibliothèque mentale ne sont pas tellement nombreux. Ils ont en commun d’être sceptiques, de douter de leurs forces et de la puissance de figuration du langage, de traverser la vie accompagnés de tristes pensées et d’écrire contre eux-mêmes. Je ne les présente pas : Montaigne, Dostoïveski, Bernhard, Sebald, Kertész…