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Patrick Kéchichian, L'écrivain, comme personne. Par Gaëlle Obiégly

édition, été 2023

Articles critiques

Patrick Kéchichian était un critique bien connu du monde littéraire francophone. Il s’est penché sur la littérature pendant quarante ans au Monde des Livres, en particulier sur la poésie. Il est important de le préciser car, pendant de nombreuses années, ce genre fut ignoré des médias. Patrick Kéchichian l’a toujours traité comme un art majeur, affichant déjà ainsi, par cet engagement, une indépendance d’esprit. Aujourd’hui, l’intérêt porté à la poésie renaît. Et Patrick Kéchichian y a certainement sa part. S’il est devenu rédacteur en chef adjoint du journal, l’activité de critique lui importait plus que tout. Il a publié huit livres de son vivant. Il est aussi l’auteur de nombreux articles parus dans des ouvrages collectifs, auteur de préfaces également. Son œuvre témoigne d’une vision de la littérature comme ouverture vers le monde, vers l’autre. Ce n’est pas tant de son métier de critique dont il rend compte ici mais d’un rapport très intense à la représentation de la parole et de la pensée. En tant que lecteur ; en tant qu’auteur.

Écrivain secret, il expose dans ce livre posthume la manière dont il vit l’écriture. Il ne s’agit pas simplement d’agencer des mots. Il en va de l’existence. Le titre de l’ouvrage est intrigant par son ambiguïté. Il a l’air d’un début de phrase. C’est une amorce, il faut entrer dans le livre pour comprendre le double sens qu’il installe. De prime abord, on peut y entendre la volonté d’affirmer la fusion de celui qui écrit et de celui qui vit. Autrement dit, vivre et écrire sont au même degré. Mais on peut aussi entendre dans ce titre la manière singulière qu’il a, lui, Patrick Kéchichian, d’être écrivain. Et la conjonction qui sert à comparer est malicieusement retournée pour souligner le caractère incomparable de sa démarche ; c’est-à-dire sa solitude. C’est un livre grave où, cependant, l’on perçoit la volonté de ne pas peser. Les adresses au lecteur sont nombreuses et toujours faites pour suspendre une introspection qui deviendrait trop abstraite. Ainsi l’effroi est-il émaillé de sourires dans cette méditation. Le texte avance par bonds et retraits, tel un félin. Tantôt mordant, le ton est également d’une grande affection. Le texte est habité mais il n’est pas fou. Poussée par un bel élan, l’écriture se rétracte, et reprend son envol. La nécessité joyeuse de la parole est en contact permanent avec l’infranchissable barrière de l’expression. Il faut vaincre ses réticences tout en maintenant son éthique ; livrer le fond de son âme tout en saluant sa pudeur. Comment se communiquer. Par sa tension, par sa profondeur, ce livre rappelle Les lettres à Didier de Vincent La Soudière*. La question de la foi y est primordiale, comme chez Patrick Kéchichian. Dès le début de L’écrivain, comme personne, on sent l’auteur tiraillé entre l’inhibition et la volonté de traduire la rumeur vocale qui le hante. Hôte d’un flot sonore dont il est à la fois l’émetteur et l’auditeur, il s’enferme dans sa chambre pour, à l’abri des regards, noircir des feuilles de papier. Rien n’y est encore ordonné. C’est l’expression pure qui prévaut.

Avec le temps, on regarde avec tendresse et gêne les choses du commencement. Passé le moment pénible du passage à l’acte, la grande inhibition se résorbe pour laisser cours à un épanchement libre. De cet informe bouillonnant naîtra une continuité : l’écriture. Le livre de Patrick Kéchichian prend appui sur sa première expérience d’écriture, comme on parle de première expérience sexuelle. Elle est d’ailleurs comparée à une pratique onaniste où la découverte du monde coïncide avec celle de soi-même. Le toucher du bout du crayon sur la page quadrillée déchaînant « une transe discrète », il s’agit de canaliser le flot sans le tarir. Et la victoire, victoire sobre, c’est précisément l’écrit procédant d’une confusion de voix. À quoi tient cette victoire ? L’auteur parle de providence, un mot devenu rare. Et le livre que nous avons entre les mains entend témoigner de cette conviction. Il y a donc une sorte de suspens. Orchestrer, a-t-il dit aussi. Et nous progressons dans la lecture, conduits par la musicalité du texte. Le lien entre l’adolescent, le jeune homme et l’homme mûr est manifeste. Le feu des tout débuts décrits dans la première partie ne s’éteint pas, sauf quand survient la mélancolie. Autrement, il est là, de bout en bout, extrêmement contenu. Il parle d’un fil reliant « fidèlement » l’enfant, l’homme et le vieillard qu’il ne sera jamais ; la mort l’ayant pris brutalement et précocement.

Les métaphores abondent, non pas pour ornementer le propos mais pour en montrer la dynamique. La métaphore est un outil. L’auteur l’utilise, comme une échelle, pour hisser haut l’expérience. En l’occurrence, celle de l’écriture. Le champ sémantique se renouvelle à chaque chapitre. Tantôt nous sommes dans la conscience de l’auteur comme dans des fonds marins, tantôt nous sommes au pied d’une montagne à escalader. Infatigable critique, Patrick Kéchichian déploie son esprit pénétrant dans sa propre littérature, créant un genre : l’essai de fiction. S’il utilise abondamment toutes sortes de métaphores, il s’interroge sur l’effet de la métaphore, se demandant si elle est réellement sans danger. Par exemple, le verbe sombrer, qui fait surgir des tableaux de périls, est-il moins terrible transposé dans l’espace supposément réduit de la conscience ? Perdre pied dans l’océan et perdre pied en soi-même procure la même sensation d’engloutissement. Comparé au naufrage, le péril intérieur n’est pas moindre. L’appel vers les grands fonds agit comme une mélopée. Il faut lui résister, tout en intégrant sa vibration. La métaphore marine et le refus du désespoir complaisant rappellent l’énergie vitale du Cimetière marin de Paul Valery. Il y a sans doute d’autres invités dans le livre de Patrick Kéchichian qui, dans la seconde moitié du livre, sonde les rapports entre l’écriture et la lecture. Le « je » de l’auteur, très présent au début, s’évapore et se change en troisième personne. Cette subtile métamorphose ne dénature pas le texte. Au contraire, cela permet de saisir la complexité de cet homme qui lit, qui écrit, qui existe et se regarde exister.

Quand l’auteur emprunte au vocabulaire des chiffonniers, c’est pour énumérer les matériaux dont sont faits les textes. Notamment, « dispersions, digressions, les nobles pensées traînées dans la boue, poussières élevées au rang de pensées, fleurs de rhétorique fanées, bouquet d’idées noires ». L’écriture transfigure sans discriminer les sujets. Il ne s’agit pas de magie, pas tellement de providence, mais d’un travail. Un effort surhumain qui aboutit à la représentation éclatante du monde dans ses moindres aspects – par l’action du verbe. Lorsqu’on sort de ce très beau livre, on a l’heureuse surprise de tomber sur plusieurs pages qui énumèrent les œuvres précédant celle-ci. Patrick Kéchichian a relaté dans La défaveur* sa relation à la spiritualité et au catholicisme. L’écrivain, comme personne aborde par un autre versant l’aventure de l’esprit.


* Vincent La Soudière, Lettres à Didier, édition présentée, établie et annotée par Sylvia Massias. Tomes 1, 2 et 3. Éditions du Cerf, 2010, 2012, 2015.
** Patrick Kéchichian, La défaveur, Paris, Ad Solem, coll. « Art Littérature », 2017

Photo de Patrick Kéchichian par Jérôme Laurent

Patrick Kéchichian
© Jérome Laurent, 2022