Florilettres

« Marabout de Roche » de Karine Miermont. Par Corinne Amar

édition septembre 2021

édition septembre 2021
Articles critiques

C’est une écriture de la mémoire, pudique, instinctive, chaleureuse, de celles qui parlent de l’intime et de l’ami devenu, quand ce dernier est mort, et qu’on le fait revivre intensément par les images, les bribes de conversations, le souvenir de sa présence. Dès les premières lignes, le ton et le décor sont bien là. « Dans la cour de la Fabrique deux bancs se font face. C’est un endroit où l’on se parle les uns ou les autres, habitants de la Fabrique, cet ancien bâtiment de travail en briques rouges devenu bâtiment d’habitation, découpé en neuf logements vers 1979. Quand nous y arrivons en 1996, ça fait douze ans que ses habitants y habitent ; en 2015, dix-neuf ans que nous y habitons. » Et 2015 n’est pas une date anodine : c’est l’année de la mort de Denis Roche dont l’auteure fut la voisine, près de vingt ans, à La Fabrique. Denis Roche (1937-2015), connu, et qu’elle connaissait relativement peu sinon par leur proximité géographique et une curiosité, la sienne, à elle, puis, la sienne, à lui, aussi ; éditeur qui créa et dirigea pendant trente ans la collection Fiction & Cie aux éditions du Seuil, photographe, écrivain, poète, traducteur, auteur d’une œuvre où l’écriture et la photographie ne cessaient de se croiser, diariste volontiers, qui se représentait très souvent en train de se photographier. 

Dans un hommage rendu à Denis Roche quelques jours après sa mort dans un article pour Art press, (09/09/2015), intitulé Denis Roche, son ami Jacques Henric évoquait ce lieu d’habitation, La Fabrique, et sa naissance.

1980. Aventure de la Fabrique. Une ancienne marbrerie dans le 12e arrondissement de Paris, où nous nous installons, Catherine Millet et moi, avec un groupe d’amis, dont Paule Thévenin, Claire Paulhan, Bernard et Martine Dufour. Denis Roche et Françoise Peyrot sont, avec Catherine et moi, les premiers à occuper les lieux.

Quand Karine Miermont arrive en famille dans ce lieu habité, dans cette copropriété où tout est partagé entre voisins, depuis les questions d’entretien jusqu’à la santé des arbres de la cour, ce ne sont pas des étrangers qui l’accueillent. Chacun, son escalier, sa verrière, même dehors est un tableau ou une page, comme dessiné. Avec cette famille agrandie, dans cet îlot où la nature a aussi sa place, elle fait davantage attention aux oiseaux, découvre d’autres arbres, sympathise avec les uns et les autres. Ses voisins sont des chercheurs. « (…) Trois fois il nous arriva de nous asseoir côte à côte et seuls sur l’un de ces bancs avec Denis, deux fois pour parler d’écriture, une fois pour parler de maladie. » Une tumeur lui a été détectée, c’est grave, Denis Roche le sait. Il continue de sourire, parfois même, il en parle. Elle lui confie son goût de la lecture, son besoin d’écriture. À ses côtés – même de loin, là et pas là, proche et distant, passé, présent — elle repense l’écriture au sens de création artistique, de recherche, au sens de courage, elle se plonge dans son œuvre à lui, note des phrases, les met bout à bout — sorte de Marabout-bout-de ficelle… Elle veut son avis, elle voudrait des conseils, sensible à la beauté elle aussi, elle écrit : pourrait-il lire ce qu’elle écrit, lui qui espère « qu’elle ne lit pas que de la littérature » ?

Dans un entretien en ligne réalisé par  Pascale Mignon et Marina Stéphanoff, pour Cairn.info (2006), intitulé Denis Roche, les temps du photographe, Denis Roche avait souhaiter inscrire en exergue cette phrase de Nietzche, « La beauté est une flèche lente », et évoquait l’un de ses livres qui avait pour titre Le boîtier de mélancolie, ce recueil d’écrits à partir de photographies faites par d’autres photographes. Il y parlait de la notion du temps en photographie et de ce je ne sais quoi, cette façon, avec la photo, d’arrêter quelque chose de manière très abrupte, ces rencontres avec des anonymes, des photographes secondaires, mais qui avaient fait une photo extraordinaire sur laquelle il avait quelque chose à dire. C’était cela, selon lui, le tri essentiel : avoir quelque chose à dire. Dans Conversations avec le temps (Castor astral, 1985), il parlait encore de la photographie, comme de cette rencontre d’un temps qui passe sans s’arrêter et d’un temps qui ne passe pas, qui ne ressemble à rien parce qu’il ne nous appartient ni de le matérialiser, ni de le commenter. Des photographies qu’il prenait, il ajoutait qu’il s’agissait d’états, de formes qu’il rencontrait quand il circulait, quand il était dans la rue ou en voyage et qu’alors, il saisissait ce qui était devant lui, sans recherche de mise en scène. Parfois, l’auteure le rencontre dans la cour, parfois, elle le voit de sa fenêtre, debout devant la sienne, elle lit ses livres, elle cite – nous voilà dans son œuvre, pêle-mêle, lorsqu’elle introduit vingt et un extraits de textes de Denis Roche, en un montage de citations, un choix parfaitement subjectif – je relis le tout, en me fichant de savoir qui a écrit quoi. J'accepte l'apparent coq-à-l'âne, le côté décousu – non chronologique, sans source, sorte d’autoportrait en filigrane du portrait sous « une forme adaptée à la situation. » Puis, aidée de ses souvenirs, elle procède par mots ou bouts de mots s'associant les uns aux autres, se succédant par rapprochements, glissements, heureux tissages…

« Décidément, les phrases viennent d’elles-mêmes, vous vous réveillez, une phrase, vous marchez vers le métro, une phrase, vous regardez le paysage défiler depuis un train ou une voiture, une phrase. Et de la phrase notée vous tirez le fil. Métaphore du fil, de la trame du texte, image du fil qui hante les textes et certains écrivains. » Réflexions sur soi, sur son devenir d’écrivaine, images resurgies de fragments de conversations, de ses rêves de tissages, signes de la vie la plus quotidienne dans ce qu’elle a de plus extraordinaire, dans ce lieu d’échanges si singulier, en plein Paris et pourtant, à l’écart, au calme, et dont le lecteur éprouve toute la magie.

Pour l’auteure, c’est un troisième texte, publié aux éditions de L’Atelier contemporain, après L’année du chat, un premier roman en partie autobiographique, paru au Seuil en 2014 – un journal de deuil en quatre saisons, dans lequel une jeune femme racontait la maladie de Nina, son animal domestique. Grâce, l’intrépide (Gallimard, 2019), venait ensuite, en un roman comme un reportage, une enquête, minutieuse, empathique, le roman de Grace, une prostituée nigériane, dans les allées sombres et passantes du bois de Vincennes…

Alors interviewée à propos du lien, de la continuité entre ces trois textes, elle évoquait l’écriture, bien sûr, le fait de sortir de soi et de passer par les mots pour raconter, élaborer un récit ; elle disait aussi la quête d’absence de pathos, la recherche d’une écriture qui se tiendrait à une certaine distance de ce qui se produit, et des mots pour le dire – en tous cas, pour essayer. Il y avait son travail aussi, l’audiovisuel, qu’elle avait voulu quitter pour s’occuper de sujets plus essentiels quoique moins lucratifs ; la lecture, l’écriture, la famille, une forêt dans les Vosges, la nature… Ainsi, avec Marabout de Roche, regardant de près, c’est la juxtaposition de deux portraits-autoportraits qui nous apparaît ; celui de Denis Roche, photographe, éditeur, écrivain et voisin, et celui de Karine Miermont, lectrice et écrivaine.