FloriLettres

La vie d'Yvonne Jean-Haffen. Biographie de Geneviève Haroche-Bouzinac. Par Gaëlle Obiégly

édition mai-juin 2026

Articles critiques

C’est l’histoire d’une femme libre. Une femme qui a joui d’une liberté de créer, d’une liberté de mouvement et de cœur à une époque où pour elles ce genre de vie était le fruit d’une lutte. Mais à Yvonne Jean-Haffen, la liberté est donnée. Notamment par un époux d’une générosité exceptionnelle. L’autre homme qui a marqué la vie d’Yvonne est le peintre Mathurin Méheut. Elle lui doit beaucoup ; et réciproquement. Geneviève Haroche-Bouzinac retrace son parcours, sa pratique, sa carrière et sa vie sentimentale dans une biographie dont les panoramiques alternent avec les gros plans sur les œuvres et les expressions des différents personnages de cette fresque. 

La biographie couvre une centaine d’années, épousant la longue vie d’Yvonne née Haffen le 27 octobre 1895. Nous la suivons tout au long du XXème siècle dont Geneviève Haroche-Bouzinac retrace les événements historiques et culturels en les articulant à son héroïne. La tournure romanesque de l’ouvrage vise à colorer les archives, à les animer. Ce sont de petites touches ajoutées çà et là à des faits anodins pour attirer le lecteur dans la réalité d’Yvonne. Les moments de tendresse, d’amour avec son amant Mathurin Méheut sont mis en scènes. Ils sont nombreux, surviennent dans des contextes et des époques diverses. Pendant la Seconde guerre mondiale, notamment. Alors qu’Édouard est mobilisé, Yvonne retrouve son amant. Mathurin a fait la guerre de 14, comme Édouard, mais pour celle-ci il est trop âgé. Il vit à Rennes, où il enseigne à l’École des beaux-arts. Yvonne s’est réfugiée à Dinan, dans sa résidence secondaire. Les trains et les autocars circulent encore et lui permettent de retrouver les bras de Mathurin. La biographe imagine leurs retrouvailles. « Yvonne gravit allègrement les marches derrière la maison. Les gonds de la porte du haut grincent. Elle bondit sur le chemin menant à la gare. » Il y a quelque chose de cinématographique dans cet ouvrage aussi documenté qu’imaginé. Il y est question d’une femme dont la vie est placée sous le signe de l’art et de l’amour. C’est de ce constat que part le récit. Puis le rideau s’ouvre sur le décor où commence l’existence d’Yvonne. 

La première partie du livre raconte sa jeunesse parisienne et plus particulièrement sa scolarité. Elle est inscrite à l’école Edgar-Quinet dans le 9ème arrondissement. Dans cette école où les enseignements sont variés, Yvonne apprend l’anglais. Des matières artistiques et manuelles sont également proposées aux élèves âgées de treize à dix-huit ans. Dans cet univers scolaire rassurant, Yvonne s’épanouit. Sa biographe consacre des pages captivantes à la description précise du cadre scolaire. Elle nous montre l’adolescente et ses camarades dans les couloirs de l’établissement. Elles « aperçoivent les oiseaux empaillés dormant dans des vitrines, tandis que les squelettes de la classe de Sciences naturelles se balancent à leur patères ». 

Depuis son enfance, Yvonne, toujours un crayon à la main, portraiture les membres de sa famille.  Son frère Gérard en écolier désinvolte ; la mère, corseté. Les dessins de l’adolescente révèlent un sens de l’observation. C’est cette précision du regard et la sensibilité du trait qui la rendront si importante comme assistante du peintre Mathurin Méheut. Pour l’heure, elle n’a pas encore réussi à convaincre ses parents de la laisser s’inscrire à l’École des beaux-arts de Paris où une classe destinée aux jeunes filles a enfin été ouverte. On apprend ici que Paris ne fut pas pionnière en ce domaine. C’est l’École des beaux-arts de Nancy qui, la première, accueillit des femmes. 

Ses parents s’opposent à ces études mais Yvonne ne renonce pas à sa vocation. Les cours de l’académie de la Grande Chaumière à Montparnasse l’attirent. Les filles y sont admises. Les tarifs varient en fonction des ateliers. Pour payer ses cours de dessin, Yvonne coupe sa chevelure et la vend à un perruquier. Elle adopte la coiffure à la garçonne bien avant que ce ne soit à la mode. Avant-gardiste capillaire, elle sera une artiste conventionnelle. Elle choisit le cours d’Édouard Cuyer pour y apprendre la technique indispensable à la professionnalisation. Et, de fait, elle gagnera sa vie en réalisant des commandes et, surtout, en assistant son mentor et amant, Mathurin Méheut. 

Le récit de la vie d’Yvonne est dans cet ouvrage produit de deux manières. Son parcours est retracé en même temps qu’est abordée son existence dans son épaisseur. Nombre de situations, d’instants, de faits sont décrits de façon détaillée. Et parfois, c’est concis. En cela, l’écriture de Geneviève Haroche-Bouzinac reprend le style graphique très fourni de Yvonne Jean-Haffen mais aussi la touche légère de Mathurin Méheut. Les vacances de la famille Jean, en 1927, donnent lieu à une évocation où s’entremêlent vues du village, des berges de la rivière, du jardin, du mobilier, des promenades, des gouaches. Ce sont probablement des lettres et des cartes postales qui ont permis certaines reconstitutions. L’autrice a exploité un grand nombre de documents de divers natures. 

L’évocation historique, les mœurs, les décors, les goûts des époques vécues par la peintre-graveur intègre des faits plus anodins ; ce qui fait la matière d’une vie. On lit dans cette biographie ce qu’est concrètement le métier de peintre à travers la figure d’Yvonne, au service d’un artiste qui répond à des commandes émanant surtout d’armateurs. En effet, Mathurin Méheut a réalisé les décors de paquebots de croisière. Et Yvonne est devenue son indispensable assistante.

Au printemps 1928, elle accompagne Méheut en Bretagne. Ils se sont rencontrés à Paris, à Montparnasse, quartier des immigrés bretons. Méheut est né en Bretagne, il aime passionnément sa terre natale. Et cette passion, il la transmet à Yvonne qui s’offrira une maison à Dinan. Un lieu important pour elle et sa famille. Lors de sa découverte de la Bretagne avec Mathurin, Yvonne le suit dans le Trégor. Le but de ce voyage tient à une commande qu’il a reçu. On lui a demandé d’illustrer Mon frère Yves, le roman de Pierre Loti. Il va dessiner les lieux où a vécu le héros de Pierre Loti. La collaboration entre les deux artistes devient si étroite que lui ne peut plus se passer d’elle. Leur relation repose sur une complicité artistique et amoureuse. Si la première est officielle, l’autre est clandestine. Édouard Jean, l’époux de Yvonne, donne son accord aux nombreux déplacements professionnels qui sont aussi l’occasion de séjours tendres. Édouard Jean ignore-t-il vraiment la liaison amoureuse de sa femme avec Mathurin Méheut ? Il lui offre, en tout cas, une totale liberté. 

Pendant quelques années, les deux couples, celui de Mathurin et celui d’Yvonne se fréquentent. Mais un jour, Marguerite Méheut découvre l’adultère. Elle signifie à Yvonne son courroux dans un billet bref et sec. Il n’est plus question de rencontres amicales. La biographie ne fait pas l’impasse sur ce vaudeville à l’arrière-plan d’une carrière artistique qui, certes, doit beaucoup à l’amant. Car, c’est grâce à lui qu’elle a trouvé une certaine liberté dans son style et qu’elle a pu faire des voyages, des découvertes, améliorer sa technique. Tandis qu’elle a su lui procurer par son trait précis et son sens de l’observation le document nécessaire à ses grandes compositions. L’alliance d’Yvonne a deux anneaux. L’un est conjugal, l’autre est artistique. Si elle doit à Édouard la liberté qui lui a permis de faire carrière, elle doit à Mathurin d’être devenue une artiste.