Qui était Madame de Sévigné ? Comment son nom nous est-il tant connu alors que son œuvre est faite de ses seules lettres intimes ? Il est vrai que sa famille a laissé sa marque dans le paysage urbain et intellectuel parisien, mentionne Geneviève Haroche-Bouzinac dans le catalogue (1) qui accompagne l’exposition « Lettres parisiennes », présentée au musée Carnavalet et consacrée à Madame de Sévigné dont la parenté s’inscrit dans l’histoire de Paris. Mais comment des lettres, par essence objets éphémères et périssables, ont-elles pu acquérir la permanence du livre (?), interroge l’universitaire Nathalie Freidel dans son édition des Lettres choisies de Madame de Sévigné (2). La première lettre qu’on lui connaît date de 1648. Elle avait vingt-deux ans et du style : Madame de Sévigné a fait de sa correspondance (notamment à sa fille qu’elle aimait passionnément) une œuvre littéraire qui portait la marque du génie. Les spécialistes recensent aujourd’hui près de 1 372 lettres, ce qui constitue un ensemble impressionnant. C’est à la fois le témoignage d'une passion maternelle exacerbée, la chronique mondaine du règne de Louis XIV, mais aussi une méditation sur le sens de la vie ou encore, l’exemple d’un demi-siècle de culture lettrée féminine qui sut placer les femmes au premier plan de la vie littéraire. Il suffit de penser aux romans fleuves de Mlle de Scudéry ou à l’œuvre de Mme de Lafayette, voire au travail d'élaboration d'une nouvelle sensibilité littéraire porté par les Précieuses.
Le nom de naissance de Madame de Sévigné est Marie de Rabutin-Chantal, née sous le règne de Louis XIII en 1626, à Paris, dans une famille noble bourguignonne. Elle est orpheline très tôt. Enfant, elle est élevée par ses grands-parents, puis par son oncle, le célèbre abbé de Coulanges. Le milieu est cultivé, qui la forme aux exercices de l’esprit. Contrairement à beaucoup de jeunes filles de son époque, elle reçoit une éducation telle, qu’elle lui permettra l’accès aux différents salons parisiens où elle affinera son goût et son autorité.
Bien née par son père, riche par sa mère, elle épouse en 1644, Henri de Sévigné, marquis breton. Le couple mène alors une existence élégante à Paris où la vie mondaine occupe une place essentielle. Madame de Sévigné participe aux réceptions, aux fêtes et aux rencontres organisées dans les grands salons littéraires. Ces lieux privilégiés influencent profondément son goût pour l’écriture, l’ironie et les formules brillantes, et développent son sens de l’observation et son talent pour raconter.
Derrière cette existence mondaine, se cachent néanmoins des difficultés personnelles. Henri de Sévigné mène une vie légère, accumule dettes et infidélités. Madame de Sévigné en souffre, même si elle conserve sa dignité et son indépendance d’esprit. En 1651, son mari est tué lors d’un duel, à la suite d’une affaire amoureuse. Veuve à vingt-cinq ans, avec deux enfants de cinq et trois ans, elle décide de ne jamais se remarier. Cette épreuve la marque profondément et la conduit peu à peu à se consacrer davantage à sa famille et à l’écriture. Passée « en peu de temps du statut de jeune mariée à celui de jeune veuve-mère, elle a été très tôt adoptée par ces cénacles dans lesquels on apprécie son intelligence, sa parfaite civilité et son art d’animer les conversations » (3).
Très attachée à sa fille aînée (1646-1705), elle vit difficilement leur séparation lorsque celle-ci épouse le comte François Adhémar de Monteil de Grignan qui vient d’être nommé par le Roi lieutenant général en Provence. Françoise de Sévigné, comtesse de Grignan, part le 4 février 1671 : le 6, sa mère commence la première lettre d'une correspondance qui en compte plus de sept cents et témoigne d’une véritable passion pour la lettre ainsi que pour sa destinatrice.
Ses lettres ressemblent à des petits reportages. Elle cherche à captiver sa fille, en créant du suspense ou en racontant les événements étape par étape. Pendant près de vingt ans, Madame de Sévigné rédigera des centaines de lettres. Certaines sont écrites plusieurs fois par semaine, mais n’ont pas vocation à être publiées. Elles sont privées, spontanées, pourtant, leur qualité littéraire est exceptionnelle. Elle y raconte la vie quotidienne, les événements politiques, les fêtes de la cour de Louis XIV, les scandales mondains, les deuils, en témoin ravie de la société du Grand Siècle. Le 3 février 1672, elle écrit à sa fille : « Cette nuit, Mme la princesse de Conti est tombée en apoplexie. Elle n’est pas encore morte, mais elle n’a aucune connaissance ; elle est sans pouls et sans parole. On la martyrise pour la faire revenir. Il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison ; on pleure, on crie. Voilà tout ce que j’en sais jusqu’à l’heure qu’il est (4). » Plus loin, elle termine avec humour et par des mots d’amour, toujours brûlants : « J’embrasse M. de Grignan. Ne vous adore‑t‑il pas toujours ? Est‑il encore question des grives ? Il y avait l’autre jour une dame qui confondit ce qu’on dit d’une grive. Et au lieu de dire : elle est soûle comme une grive, elle dit d’un ton niais que la Première Présidente était sourde comme une grive ; cela fait rire. Je vous dirai son nom vendredi. Ma bonne, je vous aime, ce me semble, bien plus que moi‑même. » (5) Plus elle écrit, plus elle prend conscience que se séparer de sa fille, c’est faire le constat que c’est, en souffrant davantage, l’aimer mieux. Puisque c’est encore et surtout, la possibilité de lui écrire, à elle qu’elle nomme une fois pour toutes « l’unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie » (6). C’est aussi le moyen pour elle d’attendre et de revivre la joie éperdue des retrouvailles. La comtesse de Grignan retourne souvent chez sa mère, et celle-ci lui rend de longues visites à Aix-en-Provence et au château de Grignan. Entre ces intervalles (elles furent séparées un peu plus de huit ans), l’écriture seule comble l’insoutenable absence. Elle affine un style reconnaissable, dans un mélange des genres allié à la variété de ses sujets, dans lesquels elle plonge avec jouissance. « La fiction pénètre dans les lettres, transformant leur lecture en jeu de piste littéraire. La lointaine Provence de Mme de Grignan est comparée au royaume inaccessible de Micomicona dans Don Quichotte (lettre 24, p. 128) », souligne Nathalie Freidel dans sa préface aux Lettres. Madame de Sévigné a les mots de son temps : ceux du bel esprit, ceux des salons, ceux de la préciosité, mais aussi des tournures raffinées qui n’hésitent pas à jurer avec des expressions proverbiales, cocasses, ajoutant à la verdeur comique des images. Autant de variations sur le thème de l’amour maternel inconditionnel, mais aussi, des histoires drôles dans lesquelles elle juxtapose « du brio de l’expression et de la médiocrité du lexique, du contrôle et du laisser- aller » (7). Chez elle, il arrive que les chandelles « brillotent » ; les « gueules » sont « enfarinées », les cavaliers ont « les culs sur la selle », et la frontière est mince, entre la méconnaissance de l’usage et son détournement habile. Il est vrai qu’elle adorait La Fontaine et ses propos gaillards, et vénérait Corneille. Elle affectionnait tout autant les modernes poètes de cour comme Isaac de Benserade, dont les vers plein d’esprit avaient un air si galant, qu’ils l’emportaient sur tous les autres. Absolument libre, Madame de Sévigné était une réfractaire à tout endoctrinement.
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- Madame de Sévigné, Lettres parisiennes, catalogue d’exposition. Paris Musées, Musée Carnavalet – Histoire de Paris, 2026
- Madame de Sévigné, Lettres choisies Texte établi par Roger Duchêne, édition présentée et annotée par Nathalie Freidel, Gallimard ; Folio, 2016.
- Nathalie Freidel, David Simonneau, Anne-Laure Sol, Madame de Sévigné et Paris : un nouveau regard, dans catalogue d’exposition. Paris Musées, Musée Carnavalet – Histoire de Paris, 2026, p., 9.
- Madame de Sévigné, Lettres choisies. Texte établi par Roger Duchêne, édition présentée et annotée par Nathalie Freidel, op. cité, p., 112.
- Madame de Sévigné, Lettres choisies, op. cité, p., 114.
- Jean Cordelier, Madame de Sévigné par elle-même, « Écrivains de toujours », Seuil, 1962, p. 87.
- Madame de Sévigné, Lettres choisies, op. cité, préface, p. 29.