Récits
Patti Smith, Le pain des anges. Traduction de l’anglais (États-Unis) de Claire Desserrey. Seize ans après Just Kids où elle relatait son lien indestructible avec Robert Mapplethorpe et leur ascension artistique mutuelle, Patti Smith se penche sur sa trajectoire ardente, constellée de littérature, de musique, d’art et d’amour. Née en 1946, elle a grandi à Philadelphie dans une famille ouvrière avide de lectures. Héroïne de sa sœur Linda et de son frère Todd, qu’elle protège contre vents et marées, elle partage avec eux d’exaltantes aventures imaginaires. Dès son plus jeune âge, l’icône du rock a eu soif d’indépendance, de littérature, d’explorer le vaste monde et ses pensées foisonnantes. « Je refusais de grandir. Je n’aspirais pas à faire partie du monde des adultes avec ses responsabilités infinies. Je voulais être libre de vagabonder, de bâtir pièce après pièce l’architecture de mon propre univers. » Enfant, souvent malade, elle passe de longues périodes d’isolement et de convalescence entourée de livres. À quinze ans, éblouie par Rimbaud, elle désire plus que tout « mettre (s)es pas dans les siens sur ce chemin spirituel fracassant. » À vingt ans, déterminée à dévouer son existence à l’art, elle débarque à New York. Ses rencontres décisives avec Robert Mapplethorpe, Sam Shepard, William Burroughs ou Allen Ginsberg et l’effervescence de « l’underground » new yorkais de la fin des années soixante la poussent à se produire en public. Les albums Horses (1975) et Easter (1978) marquent son entrée dans la légende du rock. En 1979, en pleine gloire, elle s’éloigne de la scène, pour se consacrer à l’écriture et à son histoire d’amour avec Fred « Sonic » Smith, le guitariste de MC5. Au début des années 1990, son monde vacille avec la perte de Robert Mapplethorpe, de son pianiste Richard Sohl, de son mari et de son frère. Dans ce captivant récit autobiographique, Patti Smith rend hommage à tous les êtres chers, vivants ou disparus, proches ou créateurs inspirants, qui l’ont accompagnée dans sa quête poétique. Toute sa vie, attentive à la beauté et à la magie des choses, elle n’a cessé de vouloir capturer « (…) un soudain éclat lumineux qui contient la vibration d’un moment particulier. » Éd. Gallimard, Hors-Fiction, 304 p., 23 €. Élisabeth Miso
Luis Torres de la Osa, Du revers. Quand le tennis devient littérature, mélancolie et beauté du geste. Traduction de l’espagnol (Espagne) de Delphine Valentin. « Je veux écrire un livre sur le tennis, mais qui soit en même temps une enquête sur tout le reste : la beauté, le sexe, la mélancolie, les désirs, le temps, l’amitié, la douleur, la mort. » Sur les traces de Vladimir Nabokov et de David Foster Wallace, les deux écrivains selon lui à avoir commis les pages les plus mémorables sur le tennis, Luis Torres de la Osa déroule une réflexion intime, esthétique et philosophique autour de la beauté éphémère de ce sport. En cinq sets littéraires, enlevés et précis, l’ancien jeune espoir du tennis espagnol sonde ce que cette discipline sportive lui a révélé de lui-même, la direction qu’a pris sa vie ou la fugacité de notre passage sur cette terre. Il sait exactement décrypter ce qu’un corps en mouvement sur un court, ce qu’un geste parfait (le revers à une main de Roger Federer ou de Stanislas Wawrinka), traduit d’intensité physique, de volonté, de combat intérieur, de maîtrise de soi mais aussi de pure poésie. Il convoque les plus grands tennismen, ses jubilations de spectateur ou ses exploits personnels, tel ce Championnat de la Communauté valencienne remporté à douze ans, en 1991, face à Juan Carlos Ferrero, futur numéro 1 mondial. Il se souvient des moments partagés avec son père lors des matchs de compétition, du regard des filles qu’il cherchait systématiquement quand il jouait, s’interroge sur « ce désir insatiable de fasciner qui a dirigé (s)a vie comme un gouvernail invisible (…) ». Il arrête le tennis à seize ans, curieux de bien d’autres satisfactions. Luis Torres de la Osa parle donc de tennis, de jeu d’échecs, de musique, de littérature, d’amitié, d’amour, du sens que nous cherchons à donner à notre existence, du moindre éclair de beauté qui « nous transforme à jamais, même si c’est de manière infinitésimale», de ce qui nous échappe, de la « douleur aiguë, incertaine, à se rappeler ce que nous fûmes et ne serons jamais plus. » Éd. Métailié, 288 p., 19 €. Élisabeth Miso
Essais biographiques
Mathilde Girard, Adrien Borel. « Il ne sait pas encore ce qui va le lier au jeune écrivain très torturé qu’il écoute et qui s’appelle Georges Bataille. Il est heureux de voir arriver un écrivain en analyse, il aime écrire, lui aussi, même s’il n’est pas poète, il a déjà une plume. » Membre fondateur de la Société psychanalytique de Paris, Adrien Borel (1886-1966) a participé à l'introduction de la psychanalyse en France tout en conservant une position originale, souvent en marge des orthodoxies théoriques. Ce qui l’intéresse, dans son cabinet, c’est ce qu’il arrache à ses patients de cette tension entre la linéarité et la destruction, c’est l’expérience du sacré, de la violence, de l'érotisme. Mathilde Girard ne livre pas simplement une biographie du psychanalyste, elle met en avant le rapport entre psychanalyse, littérature et politique, au cœur des bouleversements intellectuels des années 1930. Dans le cabinet d’Adrien Borel, défilent des écrivains ; Georges Bataille, Michel Leiris ou leur amie, la bouleversante Colette Peignot, dite Laure, à l’écriture happée par le supplice et la mort, Raymond Queneau… Borel y cristallise les grands tourments de l'époque : le désir, la révolution, la montée du fascisme, les transformations de la subjectivité moderne. L'érotisme occupe une place centrale dans cet horizon intellectuel. Avec la psychanalyse, il ne se réduit pas à la seule sexualité, il désigne une expérience dans laquelle le sujet sort de lui-même et accepte de perdre momentanément la maîtrise de son identité. Adrien Borel est fasciné par les expériences limites : les passions, les croyances, les états de crise, les pulsions, les conduites de transgression. À ses yeux, l'être humain ne peut pas être compris uniquement à travers les mécanismes de l'adaptation sociale. Pour l’auteure, psychanalyste, écrivaine et cinéaste, la psychanalyse n'est pas seulement une pratique thérapeutique, elle représente un lieu où se révèlent les fractures d'une société. Elle fait alors apparaître le cabinet de Borel comme une « chambre d'écho » où les tourments individuels rencontrent les crises collectives. Éd. Gallimard, 114 p. 16 €. Corinne Amar
Christian Merlhiot, Sur les pas de Dazai. Il fut l’écrivain de la déchirure intérieure, aux multiples tentatives de suicide, et l’un des romanciers les plus célèbres au Japon. Ce n'est pas un essai universitaire sur Osamu Dazaï, né en 1909, mais plutôt un récit de voyage, de lectures de son œuvre, de transmission littéraire. L’auteur suit les traces géographiques et spirituelles de Dazaï, au Japon, poursuit sa présence dans les lieux qu'il a traversés. Il interroge ce qui, aujourd'hui encore, nous attache à cet écrivain pourtant méconnu et maudit. Osamu Dazaï, « l'ange noir de la littérature japonaise » s'est suicidé en 1948, dans la banlieue de Tokyo. Sa vie fut folle et désespérée. « Que suis-je venu chercher au pays de Dazaï ? La maison de Dazaï s’est construite pour moi à travers les fragments qui évoquent le monde espiègle de l’enfance ou le retour du fils au chevet de la mère malade. » Lecteur assidu de Dazaï, il sait que l'écrivain de La Déchéance d'un homme ou de Cent vues du Mont Fuji est cet homme dont l’œuvre fut difficilement dissociable de la vie. Comment une œuvre continue-t-elle d'habiter des lieux, des paysages et des lecteurs ? Dazai apparaît comme une figure de l'errance, de l'inadaptation au monde, de la fragilité existentielle. Son écriture est marquée par le sentiment d'être étranger aux autres, thème central de La Déchéance d'un homme. Le roman tragique et féroce, largement autobiographique et écrit peu avant son suicide, livre un vœu ultime : ne plus mentir. « Je suis devenu bouffon. C'était mon ultime demande adressée aux hommes. Extérieurement, le sourire ne me quittait ... » Quand il quitte le Japon, son voyage achevé, l’auteur emporte peu de choses, sinon ce sentiment trouble que certains écrivains ne sont pas faits pour être compris entièrement. Ils existent pour nous accompagner un moment dans nos propres zones d’ombre. Parti sur les traces de Dazai, il n’a finalement trouvé ni révélation ni réponse. Seulement une voix humaine, vivante, persistante, assez proche pour continuer de résonner bien après le périple. Éd. Arléa, 126 p. 19 €. Corinne Amar
Romans
Eduardo Halfon, Saturne. Traduction de l’espagnol (Guatemala) de David Fauquemberg. Saturne, le premier texte d’Eduardo Halfon, paru en 2003 au Guatemala, fait l’objet d’une nouvelle traduction. Lauréat du prix du meilleur livre étranger en 2018 pour Deuils et du prix Médicis étranger en 2024 pour Tarentule, l’écrivain guatémaltèque y expose déjà toute la matière qu’il va sculpter de livre en livre : cette subtile exploration de la mémoire, de la judéité, d’une identité aux origines cosmopolites, de la transmission, du pouvoir de l’imagination et de la littérature, d’une écriture tout à la fois nourrie de réel et de fiction. Le narrateur de cette novella adresse une longue lettre pleine de ressentiment à son père, un homme froid et impitoyable, qui ne lui a jamais manifesté la plus petite marque de tendresse. Inspiré par sa propre relation dévastatrice avec son père, Eduardo Halfon compose ici un jeu de miroirs entre ses tourments personnels et ceux d’écrivains qui ont tous choisi de se suicider. Un fil de souffrance le relie ainsi à Klaus Mann, Ernest Hemingway, Virginia Woolf, Sylvia Plath, Cesare Pavese, Stefan Zweig, Yukio Mishima ou encore à Yasunari Kawabata. Longtemps Eduardo Halfon a espéré un regard, une parole de ce père insensible et tyrannique, mais n’a obtenu qu’indifférence et silence. « Seuls vos cris brisaient le silence. Vous souvenez-vous de ces cris ? Vous souvenez-vous de ce silence ? Le temps, en votre présence, s’interrompait, il cessait d’avancer. Votre fureur, père, m’a appris à ne pas parler, père. » Le fils s’est finalement soustrait au silence familial, aux injonctions paternelles, en s’emparant de la littérature, des mots, un monde totalement inaccessible à ce père hostile. « Vous n’aviez pas la moindre idée de ce que je faisais, père. Cela ne vous intéressait pas. Vous ne me lisiez pas. Vous n’avez jamais voulu comprendre que tout ce que j’écrivais était sur vous ; je n’y faisais, père, que pleurer ce que je n’ai jamais pu pleurer sur votre poitrine. » Éd. La Table Ronde, Quai Voltaire, 80 p., 12,50 €. Élisabeth Miso