FloriLettres

Jacques-Émile Blanche & Jean Cocteau. Correspondance. Par Gaëlle Obiégly

édition avril 2026

Articles critiques

Jean Cocteau a rencontré Jacques-Émile Blanche en 1910. Celui-ci est de trente ans son aîné. Jean Cocteau est alors un jeune homme de vingt-trois ans. Blanche est le peintre de la mondanité. Mondanité à laquelle le nom de Cocteau est spontanément associé, bien plus qu’aux arts dans lesquels il a excellé. Ces lettres témoignent de son esprit fin et vivace autant que d’une relation amicale fortifiée par la guerre. En effet, l’éloignement géographique favorise leurs échanges épistolaires. Chacun offre à l’autre un aperçu de sa réalité. Le style reflète la vie qu’ils mènent, c’est-à-dire les relations, les images, le milieu, les activités et le temps consacré à la peinture, à la lecture, à l’écriture. Ce sont parfois davantage que des lettres. Elles dépeignent, enregistrent, formulent avec une singularité propre. L’un et l’autre déplient un art de la représentation adressé. Il est certain que la destination des lettres est un excitant. Sans doute conçoivent-ils le message en fonction d’attentes qu’ils veulent satisfaire chez l’ami auquel on chuchote sa vie sur le papier. Jacques-Émile Blanche tenait l’art épistolaire pour un genre littéraire majeur. Ainsi s’explique la richesse et la variété de cette correspondance avec Jean Cocteau. Elle comprend soixante-quinze lettres de Jean Cocteau et trente et une de Blanche, et s’étend de 1912 à 1939. 

En 1914, Cocteau trépigne. Il aimerait partir à la guerre. Au mois d’août, celle-ci vient d’être déclarée. Le jeune homme patiente dans « une ville pavoisée, inerte, fébrile » qui ressemble à son état intérieur. On lui refuse de partir. Il est réformé pour raison de santé. Il doit faire des démarches pour obtenir une permission spéciale qui lui permettrait d’aller au front. Un sentiment nouveau l’anime. Il le révèle ainsi à celui qu’il surnomme alors Blanchie : « j’ignorais cet appel irrésistible du feu, du drap militaire. » Dans cette période d’espoir d’être admis sur le front, Cocteau est moralement mobilisé. Et Blanche n’est pas le seul auquel il parle de cela. Il veut partir. Il est prêt à tout perdre. Il voit la mort d’un autre œil. Il est animé par, dit-il, « l’esprit d’assimilation ». C’est une autre façon de nommer le patriotisme, il s’agit du sentiment de faire partie d’un ensemble, d’être lié au sort de la France. À l’inverse, Jacques-Émile Blanche, pour échapper aux nouvelles cataclysmiques voudrait se mettre la tête sous l’oreiller. De toute façon, en raison de son âge, il ne pourrait se faire soldat.  Le jeune Cocteau ne se décourage pas, il croit fermement qu’il finira par rejoindre le front. Et cette foi en son départ prochain est tellement impressionnante qu’elle est même relevée et commentée par Gide dans son journal, cité dans les notes de la réédition de cette correspondance. À la date du 20 août 1914, il raconte : « il s’est vêtu presque en soldat et le coup de fouet des événements lui donne bien meilleure mine…l’étrange, c’est que je crois qu’il ferait un bon soldat. Lui l’affirme, et qu’il serait courageux. Il y a chez lui l’insouciance du gavroche. » 

Cocteau finit par pouvoir s’engager. Il est ambulancier. Il va chercher les blessés au front et les ramène en ville où ils sont pris en charge dans des hôpitaux. Il roule « nuit et jour entre la bataille et la ville éteinte. » L’observation des soldats, en contradiction avec l’immense folie meurtrière, le laisse ahuri. Les « Boches et les Français » prennent le café d’une tranchée l’autre. Alors ? L’absurdité de la guerre lui apparaît d’emblée. Il aime son métier malgré tout. Comme d’autres écrivains avant lui, « je pense à Whitman et à Nietzsche, ces ambulanciers poètes. Whalt Whitman, avait abandonné sa carrière de journaliste pour aller soigner les blessés des deux camps durant la guerre de Sécession. Nietzsche, lui, il s’était engagé comme ambulancier volontaire durant la guerre franco-prussienne de 1870. Plus tard, Beckett s’engagera auprès de la Croix-Rouge pour secourir les blessés en Normandie pendant la Seconde Guerre mondiale. L’intérêt de cette correspondance consiste notamment à transformer l’image que l’on se fait de Cocteau. Les lettres révèlent son intensité, sa drôlerie, son audace et son courage. Il décrit de manière vive et saccadée tout ce qu’il voit au front. Il saisit les scènes, les phénomènes, il les capture dans leur violence, leur fugacité, leur effusivité. 

Pendant cette « guerre de taupes et de fatigue », dont les actions sont confuses et sans résultats, les pertes humaines sont importantes. Cocteau minimise la bravoure que son aîné lui prête pour s’être fait envoyer au front. Pour lui, l’horreur véritable, c’est l’ennui. Sans doute est-ce pour inciter son ami à lui écrire des lettres divertissantes. Ou, tout au moins, pour qu’il n’éprouve aucune gêne à lui raconter des frivolités. Au contraire, il l’encourage à exposer la vie telle qu’elle se déroule loin du front, à Paris et à Offranville, où séjourne principalement le peintre. Blanche écrit donc des lettres à Cocteau où il raconte dîners, spectacles, vêtements, etc. Et Cocteau les lit volontiers. Ce sont ses divertissements. « J’ai reçu votre lettre si amusante – c’est le biscuit du soldat – l’œuvre du superflu essentiel. » 

Alors, le peintre et auteur d’un journal des années de guerre qui deviendra Les cahiers d’un artiste déploie les plaisirs de la vie quotidienne sur fond de guerre et de morts au front. C’est l’été 1915 à Offranville. Il mentionne les pâtisseries nouvelles, la plage, le ciel et les champs, les moissons, la joie des collégiens en vacances. Soudain un détail fait apparaître la guerre. Le soldat mort au combat que son épouse, « l’épicière sans moral », a déjà remplacé par un réformé. Puis il compte « Vingt et un jeunes hommes morts dans le bourg ; mais les plantes et les fleurs du jardin n’en sont que plus denses, tout a grandi, les cailloux sont ratissés, les pelouses tondues, les légumes empiétant sur les plates-bandes. » Pendant la mobilisation, la correspondance des deux hommes rend compte aussi bien de la vie culturelle, des projets de chacun, de l’écriture, des publications que de la guerre. Mais la guerre par bribes. Ce sont principalement les hommes, la vie sociale, la vie qui les intéressent, sans s’appesantir. 

Leur relation continue jusqu’en 1939. Les lettres s’espacent cependant et sont parfois le lieu d’altercations. Cocteau reprochant, notamment, à Blanche de divulguer dans un livre des propos qu’il estimait privés. Ce sont des amis intimes, cela ne fait aucun doute. Le ton des lettres du plus jeune a évolué avec le temps. On voit s’estomper sa déférence envers Blanche. Leur relation s’équilibre en 1917. Ils se fréquentent alors assidûment. Ils échangent sur un même pied. Le jugement de l’homme expérimenté ne prévaut plus sur celui du jeune poète qu’était Cocteau au moment de leur rencontre. Celui-ci est de plus en plus affirmé dans ses goûts. Blanche a beau se dire défenseur des modernes, on sent dans ses lettres qu’il n’adhère pas à Stravinsky. Il est excité à la perspective du concert, « j’étais dans un état de réceptivité parfait, je mouillais » mais il déchante. La théorie du compositeur lui apparaît comme « les beaux plans de l’état-major ». D’autres illustres artistes apparaissent dans ces lettres. Ils tiennent une place importante dans les échanges. Cocteau aime la nouveauté. D’ailleurs, à la rentrée 1919, enrhumé, il reste au lit où il dévore le dernier Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, tout juste publié.