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Virginia Woolf et Vanessa Bell : Portrait. Par Corinne Amar

édition avril 2026

Portraits d’auteurs

Vanessa Bell (1879-1961) et Virginia Woolf (1882-1941) avancent dans l’histoire comme deux silhouettes à la fois proches et distinctes, nées des mêmes parents, traversées par les mêmes deuils à répétition, mais orientées vers deux formes différentes de lumière. « Bloomsbury a deux cœurs, battant en accord ou en opposition. L’un est le cœur littéraire, l’autre celui des peintres, plus calme, moins tumultueux. » C’est ce qu’écrivait Angelica Garnett (1918-1996), fille de Vanessa Bell et de Duncan Grant, dans Les Deux Cœurs de Bloomsbury. L’écrivaine Cécile Wajsbrot reprend la citation dans sa préface au dialogue épistolaire récemment paru (1), qu’échangèrent durant trente-sept ans les deux sœurs – Baisers du Singe, correspondance 1904-1941 – soulignant d’emblée, à la fois « l’inébranlable affection » qui les liait et le fait que la correspondance s’ouvre sur la santé mentale de Virginia et se clôt sur la lettre que cette dernière envoie à sa sœur peu de jours avant son suicide.

Nées dans une famille intellectuelle de la haute société londonienne, Virginia et Vanessa grandissent dans un univers où les livres, l’art et la conversation abondent, mais aussi dans un climat marqué par les drames, les tensions familiales et les contraintes imposées aux femmes de leur époque. Virginia est la troisième enfant, après Vanessa et Thoby (1880), de Julia et Leslie Stephen. Après elle, vient Adrian, dernier de la fratrie (1883). La maison familiale est un foyer cultivé, mais contrairement à leurs frères, les deux filles ne suivent pas d’études universitaires formelles. Elles reçoivent néanmoins une éducation privée. Vanessa montre rapidement des dispositions artistiques plus visibles que sa sœur et suit une formation à la Royal Academy Schools, ce qui constitue pour une jeune femme de son époque une voie remarquable. Virginia se tourne vers les mots, quand Vanessa choisit la peinture comme langue naturelle. Toutes deux bénéficient d’un immense privilège : la bibliothèque paternelle à laquelle très tôt, leur père, grand intellectuel, leur a donné l’accès. Virginia y lit les classiques grecs, la littérature anglaise, la philosophie, l’histoire, et forge seule sa culture. Mais sa vie sera habitée par des angoisses et des dépressions. Des abus subis dans la sphère familiale par ses deux demi-frères Duckworth, nés du premier mariage de leur mère, laissent une trace durable dans son rapport au corps, à la mémoire et à la souffrance. Les crises de dépression surviennent avec les deuils : le décès de sa mère – elle a 13 ans –, de sa demi-sœur Stella, âgée de 28 ans et mariée depuis peu. La mort de son père en 1904 provoque une première tentative de suicide, puis un séjour en hôpital psychiatrique. Deux ans plus tard, en 1906, le frère aimé Thoby meurt d’une fièvre typhoïde. Son souvenir hante Virginia qui, en 1907, rédige La Traversée des apparences. Toute sa vie, elle alternera périodes de création féconde et épisodes de grave détresse psychique. Les menaces de la Seconde Guerre mondiale, les bombardements sur Londres, la crainte d’une nouvelle crise aggraveront son état. 

Après la mort de leur père, les frères et sœurs Stephen quittent la maison familiale pour le quartier de Bloomsbury, au centre de Londres. En 1907, Vanessa épouse le critique d’art Clive Bell, dont elle aura deux fils, Julian (1908-1937) et Quentin (1910-1996). Leur mariage évolue rapidement vers une union libre, caractéristique des mœurs peu conventionnelles du cercle de Bloomsbury. Leur maison ouverte devient le centre de ce cercle intellectuel bientôt célèbre. On y croise des personnalités comme le romancier et essayiste E. M. Forster, le peintre et théoricien de l’art Roger Fry ou encore, le journaliste et écrivain Leonard Woolf que Virginia épouse en 1912. Il se présentera rapidement comme la seule personne capable de mettre sa femme à l’abri de la folie. Ensemble, ils fondent en 1917, la Hogarth Press. Installée d’abord dans leur maison, elle deviendra l’une des plus importantes maisons d’édition anglaises. Cette petite presse artisanale publie les œuvres de Virginia Woolf, puis celles de Katherine Mansfield, Rilke, Gorki, T.S Elliot, Sigmund Freud... En 1924, Virginia fait paraître Mrs Dalloway, après Nuit et jour, et à la Hogarth Press les Jardins de Kew et de La chambre de Jacob

Vanessa est très présente. La relation est faite à la fois d’admiration et de rivalité silencieuse, d’une complémentarité et d’une profonde complicité. « Quelle misérable pingre tu es ! Pas une lettre, et pourtant tu vis au centre de l’univers, entourée d’un bourdonnement d’ailes. Tu m’auras oubliée, il faut croire. Je ne pense pas avoir grand-chose à te raconter. Nous menons une vie très calme et solitaire, ce qui devient très apaisant. Je travaille presque toute la matinée », écrit Virginia à sa sœur, le mercredi 22 juillet 1936. Elle cherche souvent auprès de son aînée une forme de refuge, une présence stable capable de l’apaiser, tandis que Vanessa elle, accueille les élans, les inquiétudes et l’esprit brillant de sa cadette avec une patience solaire. Artiste, elle est une figure centrale du Bloomsbury Group. Elle peint des portraits d’amis et de proches, des intérieurs, des paysages, des natures mortes, des scènes domestiques baignées de calme, cherche la présence, la vibration colorée du quotidien. 

Virginia écrit beaucoup. Plus effervescentes encore que dans son Journal, parce qu’elles ont une interlocutrice, les lettres adressées à sa sœur racontent l’essentiel de sa vie. « Nous avons eu un défilé de visiteurs – Noel Olivier, Judith, Clive, Raymond, Janice : nous sommes trop près de Londres pour avoir la paix. Peu de potins, rien que les éternelles palabres sur la guerre. Tu vois que je te regrette immensément : et ce temps sans toi que je pensais consacrer à mon travail, je l’ai gaspillé en bavardage. S’il te plait, dis-moi quels sont tes projets (…) » (2), écrit Virginia à sa sœur, le 28 septembre 1938, de sa maison de Rodmell. Ce qui rend cette correspondance captivante tient aussi au contraste de leurs tempéraments. Virginia peut se montrer inquiète, mordante, jalouse ou exigeante ; Vanessa, plus réservée, sait opposer une distance ferme, lorsque cela devient nécessaire. L’une transforme son expérience en phrases, l’autre en formes, en couleurs, en compositions. La littérature répond à la peinture, l’analyse à l’instinct, l’inquiétude à la solidité. Dans le Bloomsbury Group, on voit circuler les amis, les amants, les projets éditoriaux, les expositions, les voyages, les discussions esthétiques et les querelles. 

À mesure que les années passent, le ton change. Les deuils s’accumulent, l’Europe s’assombrit, la guerre approche puis s’installe, et la fragilité psychique de Virginia réapparaît avec violence. Dans les derniers échanges, la gravité se fait beaucoup plus sensible. Dans sa lettre d'adieu à son mari, Virginia à bout, ne peut plus rien dissimuler : « J’ai la certitude que je vais devenir folle à nouveau : je sens que nous ne pourrons pas supporter une nouvelle fois l’une de ces horribles périodes. Et je ne guérirai pas cette fois. » Elle mettra fin à ses jours le 28 mars 1941, en se noyant dans la rivière Ouse, près de leur maison, lestant ses poches de pierres.

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  1. Virginia Woolf – Vanessa Bell, Baisers du Singe, Correspondance 1904-1941, traduit de l’anglais par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Basio, Préface de Cécile Wajsbrot, éd. La Table ronde, 2026
  2. Virginia Woolf – Vanessa Bell, Baisers du Singe, Correspondance 1904-1941, op. cité, p. 559.