FloriLettres

Dernières parutions, édition avril 2026. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition avril 2026

Dernières parutions

Biographies

Yannick Mercoyrol, Pas de deux. Créateur du Cirque Calder, une œuvre miniature animée, teintée d’humour et de mouvement, Alexander « Sandy » Calder (1898-1976), sculpteur et peintre américain, inventa dans les années 1930, les mobiles – sculptures en mouvement et actionnées par l’air – et créa parallèlement les stabiles, des œuvres fixes mais tout aussi monumentales, originales. « C’est que le peintre en lui cède toujours plus au sculpteur, au bricoleur ingénieux qui produit de plus en plus d’animaux articulés, élaborés à partir de fil de fer et de matériaux trouvés, rompus, déchus », nous explique l’auteur, essayiste, mais aussi commissaire d’exposition et critique d’art. Il adopte ici la forme du récit à deux voix : celle du critique qui, au-delà de la biographie classique, livre un regard analytique sur l’œuvre de Calder ; celle de Louisa (1905-1996), l’épouse de Calder, dont le journal nous confie une parole plus intime, incarnée. Louisa joue un rôle important dans la vie de Calder, non seulement comme compagne aimante, mais aussi comme présence stable dans un quotidien souvent dominé par la création et les déplacements. « Notre rencontre depuis qu’il l’a relatée dans son autobiographie est devenue une sorte d’épisode merveilleux. » Elle s’occupe en partie de l’organisation familiale et de leurs deux filles, accompagne la vie de l’artiste, notamment dans ses allers-retours entre les États-Unis et la France. Elle est elle-même artiste, peint et s’intéresse aux textiles. Dans une double proximité, à la fois critique et affective, l’auteur s’attache à comprendre la singularité de Calder : son travail sur le mouvement, l’équilibre, le vide et la manière dont ses mobiles ont transformé la sculpture moderne ; il décrit de Calder son « exaltation à figurer le monde ». Le bonheur, à l’origine de son travail, inscrit l’artiste dans l’histoire de l’art. Nous le suivons dans son approche fragmentaire et subjective de celui qui fit, de l’équilibre et du jeu avec l’espace, le cœur de son œuvre. Éd. L’Atelier contemporain, 136 p., 19 €. Corinne Amar

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Brigitte Krulic, George Sand. Figure du romantisme, elle défendit la liberté, l’égalité et les droits des femmes, mena une vie indépendante et scandaleuse pour son époque, notamment par ses amours et son style de vie. George Sand (1804-1876), de son vrai nom Aurore Dupin, voulut vivre sa vie en la gagnant : ce fut son mot d’ordre. « Je reconnus que j’écrivais vite, facilement, longtemps sans fatigue, enfin que, de tous les petits travaux dont j’étais capable, la littérature proprement dite était celui qui m’offrait le plus de chances de succès comme métier ». Elle exerça le métier rémunéré d’écrivain et l’essentiel de ses revenus lui vint de la publication de ses romans. Brigitte Krulic propose un portrait littéraire, extrêmement fin, aussi complet que nuancé de la romancière, dramaturge, épistolière, insistant sur le caractère profondément indépendant et rebelle de George Sand. Elle refusa les normes sociales du XIXe siècle – elle portait des vêtements masculins, vivait seule, divorça, et sa quête d’indépendance devint un thème central de son œuvre. Elle fut extrêmement productive, avec des romans célèbres comme Indiana, le premier paru en 1832, qui critiquait le mariage et la condition féminine à travers l’histoire d’une femme enfermée dans une union malheureuse, La Mare au Diable (1846) ou La Petite Fadette (1849). Les directeurs de journaux se bousculaient pour publier en feuilletons ses romans. Sand ne se limita pas seulement à la fiction, elle s’engagea aussi politiquement, notamment lors des événements de la Révolution de 1848. Son œuvre mêlait idéaux sociaux, romantisme, défense des plus modestes et réflexion sur la place des femmes. De même, ses relations passionnelles, amoureuses, avec Alfred de Musset ou Frédéric Chopin nourrirent aussi sa création littéraire. Sa maison de Nohant est présentée comme un lieu central. Elle y écrivait beaucoup et y recevait des artistes et intellectuels. Ce fut aussi un espace où elle construisit une forme d’équilibre entre vie personnelle et création. Éd. Gallimard, 330 p., 24 €. Corinne Amar 

Récits

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Olivier Assayas, Oublier la peinture. « Je ne peux pas dire que j’ai abandonné la peinture sans me retourner, je me suis retourné sans cesse, j’ai interrogé ma pratique du cinéma selon une perspective qui était celle des arts plastiques et, quoi que j’y fasse, c’est à travers la pratique de la peinture que j’ai construit ma propre pensée de l’art (…) » Avec cet autoportrait, richement illustré de photographies, de ses productions graphiques, des peintures de son grand-père maternel et des dessins de sa mère, Olivier Assayas met en lumière la trajectoire créatrice qui a été la sienne, de la peinture jusqu’au 7ème Art. Il s’est détourné de la peinture et du dessin, à vingt-quatre ans, quand le cinéma s’est imposé à lui. Entre un père scénariste et dialoguiste de cinéma et une mère styliste pour la maison Hermès, proche amie de Malraux, il a grandi dans un environnement stimulant. Sous l’influence de sa mère, fille du peintre hongrois Pólya Tibor, et de sa nostalgie d’une enfance enchanteresse dans une communauté d’artistes de la Hongrie de l’entre-deux guerres, la peinture aurait dû être sa voie toute tracée. Le réalisateur d’Irma Vep et des Destinées sentimentales remonte le cours des inspirations esthétiques et des rencontres qui ont décidé de son inclination pour le cinéma. Avec Yves Prince, son ami de lycée, devenu un graphiste et un affichiste de cinéma renommé, il n’a eu de cesse d’explorer élans créatifs, militantisme et besoin de liberté, avant de s’enfoncer dans une profonde déprime autour de la vingtaine. Le souffle infiniment porteur qu’a été la contre-culture des années 1970, via les figures électrisantes de Francis Bacon, Andy Warhol, ou du Velvet Underground, a fait grandir en lui cette conviction « (..) de retrouver dans [son] art, quel qu’il soit, l’énergie du punk rock qui [lui] avait redonné vie. » C’est grâce à l’écriture qu’il a pu identifier son désir de faire des films, s’éloigner de la solitude du peintre pour embrasser un mode d’expression collectif. Même si le rapport physique à la matière, la jubilation de créer de ses mains lui manquent, Olivier Assayas sait qu’il a trouvé avec le cinéma la forme d’art la plus apte à traduire sa quête poétique. Éd. Mercure de France, Traits et portraits, 192 p., 22 €. Élisabeth Miso

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Fern Brady, Non conforme. Traduction de l’anglais (Écosse) de George Desmarais et Sol Taillard. Préface de Nancy Huston. Fern Brady est l’une des stars du stand-up au Royaume-Uni. Dans ce récit autobiographique, sans filtre et à la drôlerie percutante, elle se penche sur son expérience chaotique de personne neuroatypique. Diagnostiquée autiste à la trentaine, elle a enfin pu mettre des mots sur « cette impression tenace d’avoir été parachutée depuis une autre dimension », sur ses passions obsessionnelles, sur cette anxiété constante avec laquelle elle doit composer. Aussi loin qu’elle se souvienne, la vie lui est toujours apparue « aussi incertaine et dangereuse qu’un champ de mines. » Depuis son plus jeune âge, où qu’elle se trouve, tout peut se transformer en source d’agression, de saturation sensorielle. Un environnement bruyant, une lumière artificielle, un effleurement, un vêtement qui démange, un bouleversement dans sa routine quotidienne ou des interactions sociales incompréhensibles peuvent ainsi déclencher des crises de fureur qui la laissent exsangue, mais qu’elle a appris à gérer au fil du temps. L’humoriste écossaise décrit l’errance médicale, les efforts considérables qu’elle a dû déployer pour masquer sa différence, paraître normale et survivre à ses effondrements intérieurs. S’appuyer sur des personnages de fiction lui a été d’une aide précieuse pour décrypter les pensées et les émotions humaines. Elle s’est énormément documentée, acquérant une fine connaissance de ses troubles du fonctionnement neurologique. Écouter les voix inspirantes d’autres femmes autistes lui a fait entrevoir « (…) qu’un cerveau autiste peut offrir une sorte d’échappatoire à la trajectoire traditionnelle réservée aux femmes. Et que les problèmes rencontrés par les femmes autistes alimentent de plus larges débats sur la façon dont la société traite les femmes de manière générale. » Sa découverte du stand-up a été une révélation, une promesse d’épanouissement évident, sa bizarrerie et sa liberté de parole devenant de formidables atouts sur scène. Avec ce témoignage d’une rare intelligence, Fern Brady livre une saisissante réflexion sur l’altérité, les injonctions faites aux femmes et le poids des normes sociales. Éd. Rivages, 308 p., 21 €. Élisabeth Miso

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Nora Ephron, J’en fais toute une histoire. Considérations sur la vie d’une femme. Traduction de l’anglais (États-Unis) d’Olivier Deparis. « Quand vos enfants sont adolescents, il est important d’avoir un chien pour que quelqu’un dans la maison soit content de vous voir. » Voici l’un des conseils désopilants que le lecteur pourra piocher dans cet ouvrage de Nora Ephron (1941-2012), paru en 2006 et qui regroupe des textes publiés dans Harper’s Bazaar, le New York Times ou le Vogue américain. La scénariste de Quand Harry rencontre Sally et réalisatrice de Nuits blanches à Seattle,alors sexagénaire,y examine sa vie de femme, navigant entre passé et présent. « Tout est matière à écriture » lui répétait sa mère enfant, phrase qu’elle a faite sienne et qui nourrit une méditation ironique et tendre sur l’amour, le divorce, la maternité, les affres du vieillissement ou sur son attachement viscéral à New York. Vieillir n’a rien d’une partie de plaisir, aussi préfère-t-elle éviter les miroirs et tourner en dérision l’asservissement qu’exige la « maintenance beauté » à partir d’un certain âge. Elle parle de sa passion pour la cuisine et des conversations imaginaires qu’elle a entretenues avec les auteurs culinaires qui ont régalé ses papilles. Sous la couche d’humour, la nostalgie l’étreint quand elle déplore la disparition de Manhattan du strudel au chou ou son départ de l’appartement qu’elle a occupé, pendant dix ans, dans l’Upper West Side. Lire a toujours été un aimant central de son existence, comme en témoignent les moments inoubliables qu’elle a passés captivée par la prose de Doris Lessing, d’Edith Wharton, de Jane Austen ou de John Le Carré « Ça, c’est une chose étrange : chaque fois que je lis un livre que j’aime, tous les autres livres qui m’ont enivrée me reviennent en mémoire, et je me rappelle où je vivais et où j’étais installée quand je les ai lus. » Dans de très belles pages, elle évoque également la perte de son amie Judy et les profondes affinités qui les liaient. Éd. de l’Olivier, 216 p., 17 €. Élisabeth Miso