Florilettres

Michelle Porte, Marguerite Duras. Correspondance et portrait croisé. Par Corinne Amar

édition février 2022

édition février 2022
Portraits d’auteurs

Michelle Porte est réalisatrice, documentariste et scénariste. Des traces écrites sur elle, d’elle, il en est peu, comme si elle leur préférait ce qui parle pour elle, l’image ou la parole – le film, l’entretien.
En trente années de réalisation, elle posa sa caméra et son regard sur des portraits d’artistes, figures historiques, cinéastes, peintres, écrivains ; de Carl Theodor Dreyer à Christian Boltanski, de Virginia Woolf à Françoise Sagan, Annie Ernaux… D’autres encore, et par-dessus tous ces noms, il y eut Marguerite Duras (1914-1996). On ne peut évoquer le nom de Michelle Porte sans penser à sa fructueuse proximité avec Marguerite Duras, leurs œuvres communes, jusqu’à leur correspondance, Lettres retrouvées (1969-1989), publiée aux éditions Gallimard.* Sur les dix-neuf films que réalisa Marguerite Duras, Michelle Porte fut son assistante sur trois d’entre eux, Détruire, dit-elle (1969) ; India Song (1974) ; Baxter, Vera Baxter (1976). Au début des années 1960, étudiante hésitante entre mathématiques ou médecine, alors incertaine de son avenir, elle a soudain l’intuition de la création filmique comme vocation. Elle admire déjà Duras, sait que cette dernière réalise son premier film, La Musica (1966), cherche à la voir. Il est trop tard pour faire partie de l’équipe, mais elles se lient à partir de là. Du premier souvenir de leur rencontre, Michelle Porte évoque la brutalité de Duras au téléphone, puis leur tête-à-tête, rue Saint-Benoît, le lendemain, chez celle-ci, aussitôt qu’elle lui a ouvert la porte ; le sentiment de la connaître depuis longtemps, une totale sympathie, et une curiosité réciproque qui fait dire à Duras : « Pour la production, ce n’est pas possible, mais venez sur le tournage, vous serez avec moi. L’équipe est logée avec moi à l’hôtel Normandy de Deauville, je vous donnerai les clefs de mon appartement aux Roches Noires à Trouville, vous serez tranquille. »
Michelle Porte réalisera par la suite des documentaires liés à la vie et à l’œuvre de Marguerite Duras ; Les lieux de Marguerite Duras (1976) et Savannah Bay, c’est toi (1984) – dont le film montre le travail de Marguerite Duras avec les comédiennes, Bulle Ogier et Madeleine Renaud, pendant les répétitions de la pièce, Savannah Bay, qu'elle avait écrite pour cette dernière. En 1977, elle publiait deux livres en collaboration avec Marguerite Duras aux Éditions de Minuit ; Les lieux de Marguerite Duras, et Le Camion, suivi de Entretien avec Michelle Porte. Vingt-sept-ans plus tard, Michelle Porte choisit de réaliser son premier long métrage de fiction pour le cinéma, adaptant un roman de Marguerite Duras, L’Après-midi de Monsieur Andesmas (2004). Monsieur Andesmas a acheté une maison pour sa fille qu’il aime plus que tout. Il veut faire construire une terrasse qui domine la vallée, la Méditerranée. C’est une chaude après-midi d’été, dans le Midi. Il a rendez-vous avec l’entrepreneur qui est en retard. Les heures passent. Une musique de fête monte du village. Monsieur Andesmas attend.
À l'ombre, assis dans un fauteuil d’osier. II attend tout une après-midi l'entrepreneur en retard. C’est l’histoire de cette attente et des événements qui l’habitent. Le film magnifiera ce personnage incarné par Michel Bouquet – portrait d'un amour absolu, celui que porte à sa fille un homme au seuil de la mort, dans la simplicité et l'universalité du récit d’origine.
L’introduction consacrée aux Lettres retrouvées (1969-1989) de la correspondance Marguerite Duras - Michelle Porte, nous rappelle combien pour Duras, cinéma et littérature ont toujours « formé un tout, un vaste espace de liberté, qu’elle inclut dans un même geste artistique. » En dehors de deux lettres à Duras, ce sont les lettres surtout – inédites – de Marguerite Duras à sa destinataire que cette correspondance donne à voir, parce que Michelle Porte écrivait peu et, à la lettre, privilégiait le téléphone. Néanmoins, on a d’elle après chaque lettre un entretien avec Joëlle Pagès-Pindon – spécialiste de Marguerite Duras – venu nourrir, étoffer le contexte, renouant avec le souvenir et le dialogue et ce lien si ample et si ténu entre les livres et les films.
Dans un livre d’entretiens – ou plus précisément, de trois dialogues entre Marguerite Duras et Jean-Luc Godard, Duras/Godard, Dialogues**– première parenthèse ouverte en octobre 1979, à l’occasion du tournage du film de Godard, Sauve qui peut (la vie) pour lequel Duras avait collaboré, le journaliste, Cyril Beghin expliquait dans sa postface : « Duras a souvent dit que réaliser des films avait constitué pour elle une façon de rompre avec l’isolement de l’écriture. La remarque est pragmatique et esthétique. D’un côté, le cinéma se fabrique en équipe. Il oblige au partage et à la collaboration, quand l’écriture exige un écart de l’auteur. » Il reprenait le propos de Duras au début de son texte, ÉcrireLa solitude de l’écriture, c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas, où il s’émiette, exsangue de chercher quoi écrire encore. (…) C’est une solitude. Personne n’a jamais écrit à deux voix. L’écriture ne m’a jamais quittée.*** À Michelle Porte qui fut son assistante pour ce film et au terme de la réalisation de Détruire, dit-elle (sorti à Paris le 17 décembre 1969), elle écrivait cette lettre du début de leur correspondance : « Vendredi 31-7-[19]69, Chère Michelle, le film se termine – on mixe mercredi. La copie zéro sortira entre le 15 et le 18 août. Le jury du Festival de New-York et de Londres a choisi le film. Je vais donc à New-York pour le 15 septembre. J’aime le film profondément. Ce n’est pas intéressant, mais Dionys [compagnon de Duras et père de son fils unique, Jean] est complètement passionné par ce film (comme si tout devenait possible, dit-il) et ça c’est bien. Je crois que la qualité première de ce travail, c’est la force. C’est finalement simple. »  Soudain, tout lui paraît naturel, à nouveau, et la vie est là – Paris, merveilleusement vide. Température de Cuba. Une crainte l’anime : sombrer dans l’ennui. Une urgence : se remettre à écrire.
En 2014, Michelle Porte rencontrait Annie Ernaux pour convaincre l’écrivaine de son désir de la filmer dans les lieux de sa vie, Yvetot, Rouen, Cergy-Pontoise – elle en fera un film, Les mots comme des pierres Annie Ernaux, écrivain. Annie Ernaux elle, en fera un texte, Le vrai lieu, entretiens avec Michelle Porte. De ce livre de dialogue, d’introspection de son être profond, de son regard sur la ville, de ses lieux de prédilection, ses émotions, sa mère, l’écriture, le livre, sa maison aujourd’hui et de cette rencontre marquante pour elle aussi avec la réalisatrice, elle dira, en introduction : « Je ne crois pas avoir jamais autant dit sur la naissance de mon désir d’écriture, la gestation de mes livres, les significations, sociales, politiques, mythiques, que j’attribue à l’écriture. Jamais autant tourné autour de la place réelle et imaginaire de l’écriture dans ma vie. » « (…) Écrire sur Cergy, c’était une façon de dire que j’allais rester ici. Il faut toujours que je me justifie de ne pas habiter Paris, d’habiter à Cergy ». Le lieu ou le lien, encore une fois, d’où vient l’écriture…

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* Michelle Porte, Marguerite Duras, Lettres retrouvées (1969-1989), Suivies d’archives inédites, Gallimard, 2022.
** Duras/Godard, Dialogues, postface de Cyril Beghin, Post-éditions/Centre Pompidou, 2014, p.143.
***Marguerite Duras, Ecrire, Gallimard, 1993, p.17-18
**** Annie Ernaux, Le vrai lieu, entretiens avec Michelle Porte. 2014, Gallimard