Florilettres

Marie Desplechin : Portrait. Par Corinne Amar

édition février 2020

édition février 2020
Portraits d’auteurs

Aux Assises internationales du roman où elle était conviée en 2014, l’écrivaine Marie Desplechin, maître de la cérémonie, avait pour tâche de dialoguer avec de grands auteurs disparus. Cela s’appelait « Petite conversation avec des revenants ». Grâce aux archives d’entretiens télévisés exhumées du fonds de l’Institut National de l’Audiovisuel, elle accueillait ses interlocuteurs, Gabriel Garcia Marquez, François Mauriac, Françoise Sagan ou Antoine Blondin... À la journaliste Raphaëlle Leyris qui, à ce propos, lui demandait si elle était lectrice de correspondances ou d’entretiens d’écrivains, elle répondait : « Oui. Mais j’aime particulièrement les livres qui parlent directement du travail d’écriture : je pense à Stephen King (Écriture, Mémoires d’un métier, Albin Michel 2001, ou Anatomie de l’horreur, Le Rocher, 1995), à Patricia Highsmith (L’art du suspense, Calmann-Lévy, 1987), à Annie Dillard (En vivant, en écrivant, Christian Bourgois, 1996)... C’est passionnant de lire comment les autres travaillent. L’exercice auquel je me livre aux Assises du roman me semble assez proche de la démarche qui consiste à aller fouiller dans des biographies, des Mémoires, des entretiens ou des correspondances, à la recherche d’indices sur l’idée que les gens se font de ce qu’ils font. »

On la connaît pour ses romans pour la jeunesse, ses récits sur l’adolescence d’aujourd’hui, on la connaît pour son goût, son empathie pour l’enfance racontée. Qu’est-ce qui tient si près un adulte de l’enfance ? Peut-être, ses souvenirs précis de ses lectures à cet âge-là, la Comtesse de Ségur, Anatole France, des odeurs lointaines qui font pleurer, comme le tabac fort que fumait sa grand-mère ou la soupe de poireaux cuits de cette dernière, son pastis, et que l’auteure retrouvait non sans émotion quand elle entrait dans certains cafés... Et puis, une façon bien à elle d’explorer différentes veines littéraires, du roman pour adultes au roman historique ou à plusieurs voix, de la fiction à la réalité contemporaine. Pour Marie Desplechin, l’enfance demeure la matière première, puisqu’on n’en finit jamais avec elle. C’est parce qu’elle y puise inlassablement sa part de créativité, de joie, ses élans, qu’elle collabore aujourd’hui à la revue Jeunesse Dong ! Reportages pour les collégiens, publiée par les éditions Actes Sud. Une revue trimestrielle pour adolescents qui privilégie l’information. Dans une Lettre ouverte à la jeune militante écologiste suédoise de 17 ans, Greta Thunberg, elle partage ses inquiétudes quant à la crise climatique. La jeune fille la laisse admirative. « Elle a ce truc extraordinaire d’aller s’asseoir devant le Parlement de son pays avec ses pancartes de grève pour le climat. J’ai envie de lui dire mille fois bravo ».

Dans « Marie Desplechin avec La Classe » (Odile Jacob, 2013), un recueil de textes construits en autoportraits à deux, elle racontait l’histoire de l’atelier qu’elle avait piloté, réunissant, par binômes, des étudiants de Sciences-Po Lille et des élèves de troisième d’un lycée défavorisé de la ville. Les jeunes avaient accepté de se confier face à leurs aînés, lesquels avaient retranscris leurs propos sous la tutelle de Marie Desplechin. Il y avait Anissa, Océane, Fenty, Faudel, Abibatou... Abibatou par Solwen, d’emblée, se rêvait ainsi : « Plus tard, je me vois bien en Amérique. J’y suis déjà allée avec mon père pour voir son frère. C’était à Washington, on est restés cinq jours. J’ai vu Justin Bieber, mais je m’en foutais. (…) Le mariage, j’aimerais bien, à vingt-neuf ans. Enfin, je ne sais pas, mais vingt-neuf ans ça me laisse le temps de faire ma vie et tout… Et après peut-être, je me marie. Je veux deux enfants. Un garçon et une fille. On ne peut pas choisir mais ce serait mieux (p. 59). » Les noms ont été changés, mais rien des confidences, des émotions, de la fraîcheur du discours. Les collégiens, nous dira-t-elle, en introduction au recueil, sont rarement sollicités pour donner leur avis, leurs voix manquent. Et pourtant, c’est « un âge où on sait parler », avec « des goûts, des révoltes, des secrets. (…) J’aimerais savoir ce qu’ils deviennent dans les années qui suivront. J’aimerais qu’ils s’en sortent. Et qu’ils aillent, une fois au moins, en Amérique. » Elle s’intéresse de plus en plus à l’environnement, interpelle les ados et pré-ados sur la question, reconnaît volontiers que lorsqu’elle était enfant, l’état de la planète ne faisait pas partie de ses préoccupations, que son rapport à la nature se limitait au petit bout de jardin de la maison familiale roubaisienne. « On vivait plus simplement qu’aujourd’hui et on gaspillait beaucoup moins les choses. Il ne nous serait jamais venu à l’idée de jeter du pain. Et puis, on avait moins peur. »

Des études de journalisme. Son premier livre paru est un recueil de nouvelles, des histoires de filles, des histoires de rupture amoureuse ou de changement de cap professionnel, des envies de divorce, des choix de vie qui s’imposent ; autant de petits ou de grands drames qui constituent Trop sensibles (L’Olivier, 1995) : un monde vivant, féminin, intime, sans héroïsme sinon de la banalité. Elle enchaînera avec Sans moi, en 1998. Fibre à nouveau intimiste du roman, un succès qui révèlera l’auteure. Le lecteur entrera dans la vie d’Olivia, baby-sitter et de son employeuse, une maman de 35 ans qui élève seule ses deux enfants. Là aussi, une histoire de femmes et d’amitié malgré les névroses familiales ou sociales, les doutes de chacune, la crainte sensible de la précarité. 

C’est ce même élan qui la fera écrire pour/avec d’autres ; avec Lydie Violet, attachée de presse et son amie, atteinte d’une tumeur au cerveau inopérable qui lui laissait peu de temps à vivre (La Vie sauve, Seuil, 2005) ; avec la jeune championne du monde de boxe anglaise, Aya Cissoko, née en France de parents maliens, dont le père et la sœur avaient succombé dans l’incendie de leur immeuble, et devenue quelques années plus tard, à force de combattre, étudiante à Sciences Po, qui raconte son histoire dans Danbé (Calmann-Levy, 2011). Ce que la journaliste en elle aime, c’est partager, faire de l’écriture un outil dont elle n’aurait pas l’exclusivité, ouvrir les représentations, agrandir le monde, pouvoir dire je alors que ce n’est pas soi, mais qu’à se laisser emplir, envahir par l’autre pour réinventer sa vie, sa parole, il y ait confusion volontaire.

De son enfance à Roubaix – milieu modeste, aînée d’une fratrie de quatre, proche de ses deux grands-mères, une ribambelle de cousins, des deuils aussi, marquants, une ambiance « tribu » à la fois pesante et joyeuse – l’auteure dira volontiers qu’avoir eu des parents militants est une chance. Un père, visiteur médical, une mère qui avait dû, dès l’âge de quinze ans, aller travailler comme secrétaire, cathos de gauche, engagés tous les deux dans divers mouvements ; l’enfant de dix ans se souviendra de certains soirs d’excitation fébrile à attendre la nuit tombée pour sortir et aller aider à coller des affiches sur les murs. Dans l’enfance de Marie Desplechin, les adultes faisaient de la politique tout le temps dans les dîners à la maison. Il y avait des livres partout, elle allait à la bibliothèque. Avec les livres aussi, elle apprenait à vivre. Et dans cette part d’enfance, cette forêt profonde, un moteur inévitable, indispensable de création.