Florilettres

Marcel Proust - Cinquante ans d’une vie (1871-1922). Portrait. Par Corinne Amar

édition novembre 2022

édition novembre 2022
Portraits d’auteurs

Il fit subir à la littérature une révolution, auteur de plusieurs livres mais créateur d’une œuvre unique, À la recherche du temps perdu, un seul roman divisé en sept et aussi comme un long poème. Il fit naître le biscuit le plus célèbre de France, ce « coquillage de pâtisserie, sensuel et dévot » qui inspira tant de spécialistes de la mémoire et tant d’écrivains. Pourquoi l’Incipit de la Recherche est-il si célèbre se demandait Roland Barthes prononçant, en 1978, au Collège de France sa conférence « Longtemps je me suis couché de bonne heure ». C’est que ses premières pages agissent tel « un mandala tibétain », annonçant l’œuvre grandiose et solitaire qui suit. Comment oublier ce goût devenu légende du début du premier volume de la Recherche, Du côté de chez Swann ? Alors qu’il porte à ses lèvres une « cuillerée de thé dans laquelle il a laissé s’amollir un morceau ce madeleine », le narrateur est soudain envahi d’un « plaisir délicieux, isolé, sans la notion de sa cause » dont il reconnait aussitôt l’origine ; c’est le souvenir vif de la madeleine que lui offrait dans son enfance sa tante Léonie. Et voilà que tout son village de Combray resurgit de sa tasse de thé.Ainsi, l’épisode d’un biscuit trempé dans une tasse de thé nous apparaît-il comme le symbole des méandres de la mémoire ou encore, la lecture d’une page de Proust nous suffit-elle, pour éprouver
cette transfiguration du moi particulier en sujet universel, grâce à la puissance du style, tant et si bien que nous avons l’impression de nous y reconnaître nous-mêmes. Cette émotion extraordinaire poussée à son paroxysme, c’est-à-dire, à une immersion permanente dans l’univers de Proust, dans son œuvre, dans sa vie jusqu’aux moindres traces physiques de son passage, les lettres, les documents mêmes des modèles qui inspirèrent ses personnages, un homme, Pedro Corrêa do Lago, la constitua en collection, en fit un livre. Et le livre est remarquable, tant le texte vient construire les images : Marcel Proust. Une vie de lettres et d’images, publié aux éditions Gallimard qui donne à voir quelque quatre cent cinquante pièces manuscrites, photographies, dessins, documents qui illustrent cet ouvrage. À commencer par des photographies des lieux de l’enfance de Proust, dans la maison de sa tante Élisabeth Amiot, devenue la « maison de tante Léonie », à Combray, et le billet que le jeune Marcel, si vulnérable à l’angoisse du soir écrivait à sa mère, dans l’attente du baiser maternel. « Ma chère petite maman, je me couche oppressé d’un tel chagrin que je ne résiste pas à te dire bonsoir par ce petit mot comme je te l’aurais dit si tu avais été là. Tu es la seule personne que j’aimerais voir pour le moment absolument comme pleurer est la seule chose qui me fasse du bien. Ma chère petite maman, je t’embrasse de tout mon cœur. » (1) Une lettre autographe adressée à Jeanne Proust autour de 1888, écrite à un âge plus avancé que celui de l’enfant souffrant à Combray, mais dont l’auteur nous rappelle ce lien si fusionnel unissant Marcel à sa mère, que faire revivre ce souvenir demeure l’un des épisodes les plus durablement marquants de l’œuvre.
Adrien Proust, son père, catholique, est un professeur de médecine renommé, issu d’une lignée de notables d’Eure et Loire dont la commune de naissance, rebaptisée Illiers-Combray est immortalisée dans la Recherche. Conseiller du gouvernement au sujet des questions sanitaires internationales, il donne, en même temps, aux indigents des consultations gratuites à l’Hôtel-Dieu. Entre le père et le fils, la communication est difficile voire douloureuse : « Mon père avait pour mon genre d’intelligence un mépris suffisamment corrigé par la tendresse (…). Je tâchais non de le satisfaire – car je me rends bien compte que j’ai été le point noir de sa vie – mais de lui témoigner ma tendresse. Et tout de même, il y avait des jours où je me révoltais devant ce qu’il avait de trop certain, de trop assuré dans ses affirmations. » (2)
Sa mère, née Jeanne Weil, petite-nièce d’Adolphe Crémieux, vient d’une famille de Juifs alsaciens, laïque et intellectuelle. Elle est intelligente, cultivée, toujours présente. Dès l’enfance, Marcel semble avoir été plus proche de sa mère que de son père, et Robert lui, né deux ans après Marcel, plus proche du père qu’il prendra pour modèle.
Élevé dans un milieu familial libéral et laïc, humaniste, Marcel fait des études à l’École libre des sciences politiques et à la Sorbonne, obtient une licence de philosophie en 1895, mais se refuse à toute carrière, s’offrant une vie de rentier mondain fréquentant la haute société. Des travaux d’écriture l’occupent – articles, traductions, critique littéraire, correspondance… Qu’est-ce que la littérature ? La question obsède le jeune écrivain. En 1896, paraît son premier ouvrage, un recueil de poèmes en prose et de nouvelles, Les Plaisirs et les Jours préfacé par Anatole France. Entre 1896 et 1904, il écrit un roman de mille pages qui restera inachevé et totalement inconnu jusqu’à sa publication posthume, en 1952, Jean Santeuil. Des traductions du poète, critique d’art anglais, John Ruskin lui permettent de préciser sa propre esthétique.
La mort de ses parents – celle de sa mère par-dessus tout, en 1905, deux ans après son père – marque une rupture. Définitivement inconsolable, mais probablement libéré en tant qu’homosexuel et écrivain, il veut se mettre au travail, pense qu’il serait « si doux avant de mourir de faire quelque chose qui aurait plu à Maman » (3), pour prolonger en un récit et au-delà de la mort, ce lien tendre, ce cordon télépathique qui les liait : « Nous deux, on est toujours relié par une télégraphie sans fil » lui écrivait-il, un 24 septembre 1904. (4) L’enfant délicat qu’il était, sujet à de violentes crises d’asthme devint très tôt ce qu’on appelle un malade. Dans tous ses livres, des traces fréquentes de la présence de la maladie dans sa vie, et de son pendant : la constante nostalgie de la santé. Il passera l’essentiel des quinze dernières années de sa vie dans une chambre hermétiquement close, les fenêtres fermées à toute heure et en toute saison, des plaques de liège apposées contre les murs pour étouffer les rumeurs de la ville, et tout entier voué à l’œuvre gigantesque qu’il a entreprise. La vraie vie de Proust est là : dans tout ce qu'il voyait, sentait, aimait, souffrait, connaissait, et accouchait dans son œuvre. « Proust, écrit son biographe Jean-Yves Tadié, dans un portrait de lui est à la fois lui-même et Swann, Charlus, Bergotte, Elstir, Vinteuil, le narrateur lui-même et toutes ses créatures. » (5)
À celle qui entra rapidement au service de l’écrivain, arrivée de Lozère à l’âge de vingt-trois ans pour retrouver son mari, Odilon, le chauffeur de Proust, Céleste Albaret, il confia tout ; dicta ses notes, transmit le soin de coller des ajouts dans son manuscrit. C’est elle qui le veillera jusqu’à sa mort, et c’est elle qui raconte sa vie avec Proust dans cet autre livre remarquable paru, Monsieur Proust (6), délicatement ciselé lui aussi, avec ses illustrations en noir et blanc tantôt plume tantôt fusain, égrainées de citations manuscrites, avec cette voix qu’il nous semble entendre, proche, dévouée et si singulière. « J’ai compris au fil des nuits que la recherche de M. Proust, ça a été de se mettre hors du temps pour le retrouver. Il n’y a plus eu de temps, c’était le silence. Il lui fallait ce silence pour retrouver le passé et n’entendre que les voix qu’il voulait entendre, celles qui sont dans son livre. Moi, rien ne me préparait à cette existence. »

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(1) Pedro Corrêa do Lago, Marcel Proust. Une vie de lettres et d’images, éditions Gallimard, 2022, p.31

(2) Claude Mauriac, Proust par lui-même, coll. Ecrivains de toujours, 1961, p.19.

(3) (4). Isabelle Cahn, Le récit caché. Proust et la judéité, in Marcel Proust, du côté de la mère, catalogue éditions MAHJ 2022.

(5) Jean-Yves Tadié, Proust Marcel (1871-1920), Portrait Encyclopédie Universalis.

(6) Céleste Albaret, Monsieur Proust, Souvenirs recueillis par Georges Belmont, Dessins Stéphane Manel, Adaptation Corinne Maïr, éd. Seghers 2022