Florilettres

Entretien avec Pedro Corrêa do Lago. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition novembre 2022

édition novembre 2022
Entretiens

Pedro Corrêa do Lago, écrivain, éditeur et ancien président de la Bibliothèque nationale du Brésil, a constitué la plus grande collection privée de lettres et manuscrits autographes du monde. Une partie de ces documents a fait l'objet d'une exposition à la Morgan Library, à New York, en 2018.


Couverture du livre avec photo de Proust et lettres autographes

Pedro Corrêa do Lago
Marcel Proust
Une vie de lettres et d'images

Préface de Jean-Yves Tadié
Éditions Gallimard, Hors Série Littérature
288 pages. 20 octobre 2022
Avec le soutien de la Fondation La Poste

Vous avez constitué une collection de lettres et de manuscrits autographes (photographies et dessins aussi) considérée comme la plus importante collection privée au monde. Comment a débuté cet engouement pour les documents originaux ?

Pedro Corrêa do Lago Mon engouement pour les documents originaux a commencé dans mon enfance, comme une sorte de violon d’Ingres. À l’époque, je ne m’intéressais qu’aux signatures, mais vers l’âge de 13 ans, j’ai découvert qu’il existait un marché pour les autographes, qu’il y avait des spécialistes, des marchands ayant pignon sur rue à Paris ou à Londres, des ventes aux enchères. Je ne pouvais pas participer à ces ventes parce que je n’avais que mon argent de poche, mais je réussissais à acheter par-ci par-là de toutes petites pièces manuscrites. C’est ainsi qu’a débuté ma collection.

Qu’apporte à votre avis un document autographe ?

P.C.L Toute l’information historique ou biographique est contenue dans des documents écrits. Jusqu’à l’avènement du numérique, on ne disposait que des archives papier. Donc, non seulement, le document autographe apporte une information, souvent importante, mais il permet aussi, à celui qui le tient entre ses mains, un contact, peut-être le plus direct qui soit, avec des événements du passé ou l’existence d’une personne disparue. C’est un privilège d’avoir dans les mains une petite tranche de vie d’une personne qu’on admire, ou parfois même qu’on rejette.

Vous venez de publier chez Gallimard, Marcel Proust, Une vie de lettres et d’images et offrez au lecteur la joie de découvrir une partie de votre collection qui concerne l’écrivain, de sa naissance à sa mort. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de rassembler en un livre ces documents pour la plupart inédits ?

P.C.L J’ai acheté ma première lettre de Proust à l’âge de 20 ans, il y a bientôt quarante-cinq ans. J’ai donc eu le temps, depuis, d’accumuler pas mal de documents qui concernent l’écrivain et son entourage, et qui ont peu à peu formé une trame proustienne. J’éprouve un intense intérêt pour sa vie que je connais bien pour avoir lu beaucoup de livres. C’est certainement l’écrivain que j’admire le plus. J’ai eu cette opportunité, aux États-Unis, en Europe, dans tous les pays du monde, de trouver des pièces intéressantes autour de Proust, et à un moment donné, l’idée m’a effleuré d’organiser cet ensemble en forme de livre. Mais je n’étais pas du tout pressé, et en septembre 2021, une rencontre fatidique si j’ose dire, évidemment merveilleuse, avec Jean-Yves Tadié, le grand biographe de Proust, a déterminé le destin de ce livre. Jean-Yves Tadié m’a beaucoup encouragé à mettre en œuvre cet ouvrage qui n’existait qu’en rêve. Il m’a apporté de précieux conseils et a eu la générosité de préfacer le livre qui a été réalisé en moins d’un an, et dont la publication coïncide avec le centenaire de la mort de Proust.

La construction du livre semble guidée par les lettres qui apportent à chaque fois une thématique, une information sur la vie et l’œuvre de Proust…

P.C.L Oui, la construction du livre est guidée par les lettres et par les documents dont les reproductions proviennent toutes des pièces originales de ma collection. Évidemment, elles sont présentées de manière chronologique. Le document principal est en page de droite et il est discuté en page de gauche. Nous avons utilisé soixante-et-onze lettres, j’en possède vingt de plus, mais ces dernières ne figurent pas dans le livre car elles ne m’aidaient pas à cibler un moment particulier de la vie de Proust. J’ai choisi celles qui me permettaient d’évoquer les aspects importants de sa trajectoire qui se déploie sur presque trois cents pages.

De nombreuses photographies, (mais aussi des dessins, couvertures de livres, articles de presse, citations musicales autographes) qui agrémentent les pages, sont aussi en grande majorité inédites, n’est-ce pas ?

P.C.L Certaines sont connues également, mais elles n’ont pas été agrandies ou présentées de cette façon. J’ai essayé de donner une priorité aux pièces inédites, cependant il y en avait beaucoup qui me semblaient d’une importance telle que même si elles étaient très connues, il fallait les reproduire. Il y a donc un mélange d’inédits et de pièces notoires qui, je crois, rassure un peu le proustien qui retrouve des éléments familiers et en découvre de nouveaux.

Cet ouvrage présente également, avec images et commentaires à l’appui, certains personnages proustiens inspirés de son entourage… Un personnage de La Recherche est souvent la synthèse de plusieurs contemporains de Proust…

P.C.L Vous avez raison. Aussi, c’est divertissant pour le collectionneur de chercher à rassembler les pièces relatives aux personnes qui ont vraiment existé et qui ont donné leurs traits à des personnages fictifs. J’ai cherché les écrits et les portraits de ces figures existantes, et j’ai essayé de les mettre en scène dans ces chapitres thématiques qui concernent les personnages du roman.

Que dire des dessins de Marcel Proust qui accompagnent les lettres ?

P.C.L J’admire beaucoup les dessins de Proust. Ils m’émeuvent même s’ils sont d’une mauvaise facture. Proust n’est pas un grand dessinateur mais comme c’est un génie dans d’autres domaines, on regarde ses dessins avec des yeux différents. On lui pardonne une certaine maladresse technique et on lui reconnaît une expression de créativité très touchante. Je pense que c’est un constat reconnu par un nombre de plus en plus grand de chercheurs et de spécialistes. En ce moment, je crois que François Proulx et Caroline Szylowicz viennent de terminer un inventaire des dessins connus de Proust. L’ouvrage va être fascinant surtout s’il est édité avec toutes les images. En tous cas, ils ont retrouvé le registre de tous ses dessins.

Est-ce qu’il y a un document, dans cette collection proustienne, qui vous a particulièrement ému ?

P.C.L Il y a évidemment pas mal de documents qui me touchent beaucoup. Notamment, le dernier billet qui, d’après Céleste, comporterait les dernières lignes que Proust aurait écrites et qui sont encore tachées du bol du dernier café qu’il a pris. Ceci est peut-être la relique proustienne par excellence, mais au-delà de l’aspect relique, j’imagine Proust, mourant, griffonnant le 18 novembre 2022, il y a exactement cent ans, un ultime billet que Céleste retrouve après sa mort.

Vous avez prêté bon nombre de documents à la Bnf où se tient en ce moment la grande exposition « Marcel Proust, La Fabrique de l'œuvre ». Avez-vous aussi participé à la conception de l’exposition, de près ou de loin ? 

P.C.L J’ai surtout prêté un grand placard à la BnF pour l’exposition qui s’y tient en ce moment. J’ai fourni plus de documents à l’exposition du musée Carnavalet, « Marcel Proust, un roman parisien » qui a eu lieu du 16 décembre 2021 au 10 avril 2022, ainsi qu’à la mairie du 8e arrondissement pour « Proust et ses amis du 8e » (du 7 au 27 octobre 2022). Je n’ai pas collaboré à l’exposition présentée à la Bibliothèque nationale de France. Je ne suis pas un chercheur proustien de la catégorie des extraordinaires collaborateurs, à commencer par mes amis Nathalie Mauriac Dyer, Guillaume Fau, et Antoine Compagnon que j’admire beaucoup et que je viens de rencontrer. Tous trois ont effectué un travail formidable et cette exposition à la BnF est absolument remarquable.

Les manuscrits autographes permettent de travailler sur la génétique de l’œuvre grâce à la matérialité de l’écriture. Est-ce que les lettres permettent aussi de faire avancer la recherche sur le processus de création, sur les étapes de l’histoire du texte ?

P.C.L Je pense que les lettres apportent parfois un éclairage ou un détail que les manuscrits n’apportent pas. Mais pour la génétique de l’œuvre, ce sont les manuscrits qui sont essentiels, et à cet égard, je dois dire que dans l’exposition fabuleuse de la Bibliothèque nationale, il y a des films qui recréent le flot de l’écriture de Proust. Ces films sont extraordinaires et nous éclairent beaucoup mieux que toutes les explications sur les hésitations de l’écrivain. Ils montrent combien toutes ses corrections ont un sens et finissent par devenir ce chef-d’œuvre qu’on connaît.