Florilettres

Dernières parutions, édition septembre 2020. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition septembre 2020

édition septembre 2020
Dernières parutions

CORRESPONDANCES

Yo Savy, J’erre dans mon passé toujours plus proche. En 1962, Yo Savy ou Yo Sermayer (1911-2003), peintre méconnue, accepte l’invitation de son beau-frère d’écrire dans la revue médicale Le Caducée qu’il a fondée. Elle collabore à la section culturelle de la revue en rédigeant la « Lettre du mois », une correspondance imaginaire. Durant quatre ans, l’artiste quinquagénaire va explorer avec délectation ce nouveau mode d’expression littéraire. Une sélection de ses chroniques, publiée par les éditions Allia, témoigne ainsi de son érudition, de son esprit tourné vers la fantaisie et les jeux de langage. Même quand elle semble signer de ses propres initiales, l’auteure se dérobe systématiquement sous l’identité d’un expéditeur masculin et nourrit sa plume de fiction et de réalité. Elle laisse libre cours à son imagination, parcourt le globe et le temps, se laisse porter par sa grande curiosité, son sens aigu de l’observation. « Je suis sur la route des pirates, le nez au vent, l’œil ouvert, l’oreille aux aguets. La ville inconnue se dresse d’un seul bloc puis les rues s’ouvrent, les maisons s’écartent, des milliers de fenêtres fixent l’étranger que la foule ignore. » Ses missives parlent de fleurs, de paysages, de taille des arbres dans Paris, de Fête du 14 juillet, d’histoire de la Bastille, de teckel égaré, de la passion d’un Polonais pour sa moto. Elles sont des cartes postales, des impressions de voyage envoyées depuis Athènes, Moscou, New York ou Miami. « La Méditerranée est une mère pour ses riverains ; elle les marque d’un air de famille, leur insuffle une culture homérique. L’Atlantique, ceinture de corail, et gulf-stream vient de si loin qu’il a englouti tous les messages dans ses lames. » À cinquante-cinq ans, Yo Savy apprend de sa mère qu’elle est la fille secrète de Marcel Duchamp. Père et fille se rencontrent en 1966 et se découvrent de grandes affinités. L’inventeur du ready-made sera à l’initiative de l’exposition qui lui sera consacrée en 1967 à la Bodley Gallery à New York. Une rétrospective de son œuvre se tiendra en 1983, à la Kunsthalle de Berne. Éd. Allia, 144 p., 8,50 €. Élisabeth Miso

ROMANS

Couverture du livre de Fabrice Caro, Broadway

Fabrice Caro, Broadway. Un beau jour, vous recevez une enveloppe plastifiée bleue et vous prenez cruellement conscience que votre vie vous a filé entre les doigts, pire, qu’elle n’a que peu d’éclat. Axel ne comprend pas, ce courrier du programme de dépistage du cancer colorectal n’aurait jamais dû lui parvenir, il n’a que quarante-six ans pas cinquante. Cela l’obsède sans qu’il puisse se confier à quiconque, pas même à sa femme Anna. Il cache l’enveloppe sous une pile de documents, « (...) comme on cache tout ce qui marque une évolution, un basculement, un changement de la perception que les proches peuvent avoir de nous. » Il se sent comme coupé des autres, incapable d’agir sur les événements. Qu’a t-il fait de ses rêves ? Il contemple avec nostalgie la batterie de son lointain groupe de rock, désormais reléguée dans le garage, se rend à son bureau sans enthousiasme, écoute à la machine à café les illusions sentimentales de son collègue, subit les apéritifs entre voisins et autre projet de vacances entre amis mortellement ennuyeux, s’inquiète pour sa prostate et ne reconnaît plus ses enfants grandis trop vite. Sa fille, abattue par un chagrin d’amour, lui demande de brûler un cierge dans le but de neutraliser sa rivale. Son fils a délaissé ses Playmobil pour dessiner deux de ses professeurs en plein ébat sexuel. Son fantasme : disparaître. « S’évaporer, sans préavis, sans laisser la moindre nouvelle, partir, prendre congé, démissionner de la vie, démissionner de la réalité. » Alors, Axel s’imagine dans le quartier de La Boca à Buenos Aires, attablé à une terrasse ou jouant de la batterie le soir dans un café-concert. Fabrice Caro (Fabcaro pour la BD) a le goût du burlesque et des situations où se révèle l’absurdité de nos vies, de nos comportements humains. Il croque avec drôlerie et tendresse un héros pris dans des affres existentiels, en perpétuel décalage, inadapté à son quotidien. « Rien ne ressemble jamais à ce qu’on avait espéré, rien ne se passe jamais comme on l’avait prévu, le résultat est toujours à des années-lumière de ce qu’on avait projeté, nous sommes tous dans une comédie musicale de fin d’année, dans un Broadway un peu raté, un peu bancal (...) ». Éd. Gallimard, Sygne, 208 p., 18 €. Élisabeth Miso

ESSAIS

Couverture du livre de Ai Weiwei, Dans la peau de l'étranger

Ai Weiwei, Dans la peau de l’étranger. En guise de manifeste. Traduction de l’anglais Béatrice Commengé. La question de la dignité de l’être humain et de la protection de ses droits fondamentaux est au cœur des pensées et du processus créatif de Ai Weiwei. Le célèbre artiste chinois, qui a montré la force de son combat contre la censure et l’oppression, s’intéresse plus particulièrement au sort des migrants.  Pour son documentaire Human Flow (2017), il a ainsi interviewé plus de six cents réfugiés dans une quarantaine de camps en différents endroits du globe. L’ONU estime à 70,8 millions le nombre de personnes déplacées dans le monde. Avec ce livre en forme de manifeste, Ai Weiwei poursuit sa réflexion sur les conséquences dramatiques des inégalités sociales et des conflits, sur les mécanismes d’exclusion et de haine à l’œuvre dans nos sociétés. Il scrute nos préjugés, notre peur de l’autre, de l’étranger, nous rappelle que « Notre finitude et notre vulnérabilité permanentes sont ce qui nous rapproche les uns des autres. », s’appuie sur son histoire personnelle et remet en perspective le rôle et la responsabilité de l’artiste. « (...) ce à quoi je m’oppose, ce contre quoi je lutte, dépasse de loin n’importe quelle dictature. Je veux résister à toutes les idéologies qui étranglent une société, résister à la bêtise, à l’étroitesse d’esprit. Car ces fléaux-là sont, eux aussi, malheureusement universels. » Pour lui, le regard que nous portons sur les réfugiés, notre propension à l’indifférence ou à l’hostilité, sont le reflet d’une perception déformée de la réalité. Refuser d’absorber les flux migratoires nous condamnera à un appauvrissement sur tous les plans. « En tant qu’être humain, en tant que citoyen, mais aussi en tant qu’artiste, je dois me poser la question de savoir comment traiter cette expérience de la souffrance, comment la rendre évidente et transmettre quelque chose de fondamental à mes contemporains. » Ayant lui-même fait l’expérience de la discrimination et de l’exil, il sait ce que cela signifie de se sentir un étranger. L’année de sa naissance en 1957, son père, le poète Ai Qing considéré comme « un ennemi du peuple » a été emprisonné puis déporté en Mandchourie et dans le Xinjiang. Les humiliations et le dénuement endurés par sa famille pendant vingt ans sont profondément imprimés dans sa mémoire et ont influencé son art. Son engagement lui a valu d’être inquiété à son tour. Arrêté en 2011, il a finalement quitté la Chine en 2015. Après Berlin, il vit désormais à Cambridge. Éd. Actes Sud, 64 p., 8,90 €. Élisabeth Miso

AUTOBIOGRAPHIES

Couverture du livre de Karl Ove Knausgaard, COmme il pleut sur la ville

Karl Ove Knausgaard, Comme il pleut sur la ville. Traduction du norvégien par Marie-Pierre Fiquet. Considérée comme une entreprise unique en littérature, voilà le tome V paru en poche d’une autobiographie en six volumes du Norvégien, Karl Ove Knausgaard (né en 1968). [Déjà publiés en France : La Mort d’un père, Un homme amoureux, Jeune homme et Aux confins du monde]. Fabuleuse confession d’une vie, mise à nu bouillonnante, foisonnante avec un parti-pris de réalisme rigoureux où le souci esthétique n’a pas d’importance : il s’agit de dépeindre un quotidien, tout ce qui d’habitude n’est pas littéraire, et pourtant, il en fait une œuvre. Tout enchante, le ton, l’histoire, l’audace, l’intelligence littéraire, romanesque. Dans ce tome, Karl Ove Knausgaard a vingt ans — il revient sur ses années d’apprentissage à Bergen, ville située sur la côte sud-ouest de la Norvège, entourée de montagnes et de fjords : il est sûr de devenir écrivain, surtout, il est le plus jeune étudiant à la prestigieuse Académie d’écriture d’où sont sortis les plus grands. Il déborde d’enthousiasme et d’ambition, intarissable en poésie ou en roman norvégien contemporain, mais la vie y est dure, constellée d’échecs ou d’humiliations cuisantes. Il n’a pas un sou, passe son temps à emprunter de l’argent, à douter, ses illusions volent en éclats, et il prend l’habitude de terminer ses semaines dans les bars où il se saoule pour oublier. Timide en société, il est maladroit avec les femmes, tombe éperdument amoureux d’Yngvild, devant qui il rêve de se déclarer. « (...) Le lendemain, je nettoyai l’appartement, changeai les draps, lavai mes vêtements et les étendis sur le sèche-linge dans la cave, je voulais que tout soit parfait au cas où elle viendrait chez moi après la fête (...) Il fallait que je dévoile mes intentions, que je fasse une avancée sinon elle allait me glisser entre les doigts. Parler n’y suffirait pas, la situation exigeait un geste, un baiser, une étreinte, et plus tard peut-être, en marchant dans les rues, une question, tu veux venir chez moi ? » Puis, l’horizon s’éclaircit. Éd. Folio, Gallimard, 770 p., 9,70 €.  Corinne Amar

Couverture du livre de Fatima Daas, La petite dernière

Fatima Daas, La petite dernière. « Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière. Celle à laquelle on ne s’est pas préparé. Française d’origine algérienne. Musulmane pratiquante. Clichoise qui passe plus de trois heures par jour dans les transports. (...) J’ai fait quatre ans de thérapie. C’est ma plus longue relation. L’amour, c’était tabou à la maison. » La petite dernière où l’histoire d’une jeune femme qui vit à Clichy-sous-Bois (« une ville de musulmans »), musulmane, homosexuelle et coupable de l’être, née dans une famille nombreuse, imprégnée de son temps et de son milieu, qui lit le Coran, aime le rap, Annie Ernaux et Marguerite Duras, mêle au français des expressions en arabe, et essaie de creuser cette complexité des identités en elle, en même temps qu’elle a le sentiment de mener une double vie. Bonne élève à l’école, elle grandit pourtant telle une perturbatrice, une « ensauvagée » qui ne trouve de place nulle part, ni dans sa religion, ni dans sa famille qu’elle ne veut pas chagriner – une mère qu’elle adore, deux grandes sœurs, un père taiseux mais qui peut cogner – ni dans son adolescence. « Parfois, j’ai envie d’être moi. Dire ce que je pense. Mais les mots de mes parents m’envahissent ». Comment trouver sa juste place ? Faut-il choisir ? Ne pas choisir ? Alors, l’écriture s’impose, qui jaillit neuve, volcanique, coup de poing et, peut-être, permet de savoir, de comprendre, se comprendre, accepter sans cacher l’ambivalence des sentiments. Un roman sans concession sur le monde contemporain, sur elle, sa jeunesse, la vie de banlieue, Paris, la sexualité, la foi, son sentiment d’appartenance. Un texte qui reprend, telle une litanie, la même phrase en début de chaque page, Je m’appelle Fatima Daas ; long monologue construit autour de fragments d’une vie qui n’a pas froid aux yeux et appelle un chat un chat. Éd. Noir sur Blanc, collection Notabilia, 189 p., 16 €. Corinne Amar

REVUES

sommaire de la revue Les Moments littéraires, n°44

Revue Les Moments Littéraires n° 44. À paraître en octobre.  Attachée depuis son origine à promouvoir la « littérature du je », la revue publie, deux fois par an, des documents inédits : journaux intimes, carnets, correspondances, récits autobiographiques, autofiction...
Au sommaire de ce numéro :

Dossier Catherine Safonoff
- Daniel Maggetti, Rectifier la vie, compenser la perte : les récits de Catherine Safonoff
- Entretien avec Catherine Safonoff
- Catherine Safonoff, Aimer loin

• Florence Chevalier, entretien et 8 autoportraits
• Rose-Marie Pagnard, Essai de journal d’une acrobate des jours et des nuits
• Jean Sorrente, Journal 2014
• Marie-Louise Audiberti, Carnets
• Dominique Carron, Les petits territoires
• Anne Coudreuse, Chroniques littéraires

https://lesmomentslitteraires.fr