FloriLettres

Dernières parutions, édition octobre 2026. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition octobre 2026

Dernières parutions

Romans

Franck Courtès, Le Petit Cosmonaute. Dans À pied d’œuvre, Franck Courtès révélait son basculement dans la précarité, après avoir renoncé à son statut de photographe de presse reconnu pour se consacrer à la littérature. Son nouveau roman tire à nouveau un fil autobiographique en sondant sa relation toxique à sa mère. Aurélien, le double fictionnel de l’auteur, grandit dans une famille bourgeoise du Ve arrondissement de Paris. Sa mère, une femme au foyer cultivée, au caractère irritable, règne en despote sur son mari et ses deux enfants. Dans l’appartement qu’elle exige impeccable, bannissant instantanément la moindre miette sur la moquette claire, « l’air est vicié de son persiflage incessant. » Rien ne trouve grâce à ses yeux, tout est prétexte à déverser sur ses proches ses critiques acerbes, son insatisfaction permanente. Aurélien ne comprend pas le monde des adultes ni ce qu’on attend de lui. « (…) je passe le plus clair de mon temps enfermé, perclus de tics et d’eczéma, non loin d’elle mais pas directement sous ses yeux. Elle dans son salon, moi dans ma chambre, reclus ensemble l’un en dehors de l’autre, je guette le bruit étouffé de son activité dans le reste de l’appartement. » C’est un enfant solitaire qui ne parvient pas à nouer d’amitié durable et qui déconcerte les autres par sa violence. Une violence qui va s’ancrer en lui et se manifester, à l’adolescence et à l’âge adulte, sous la forme de bagarres ou d’altercations, seule « échappée explosive d’un monde irrespirable », seul moyen de faire taire son anxiété. On suit donc le narrateur par flashs, depuis les années soixante, dans sa construction intime, ses errements existentiels, miné qu’il est par ce désamour qui le laisse avec cette suffocante « impression de flotter dans une réalité à laquelle (il n'est) arrimé d’aucune sorte (…) ». Il sera long le chemin pour se défaire de cette dépendance affective dévastatrice et de cette colère tapie en lui. Jusqu’à cette lettre où il trouvera les mots pour renvoyer à sa mère le reflet de ce qu’elle est vraiment. Même s’il écrit sur un terrible gâchis, Franck Courtès, par son élégance et sa vivacité d’esprit, ne laisse aucune place à l’atermoiement dans les pages de ce livre poignant. Éd. Julliard, 320 p., 21,90 €. Elisabeth Miso

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Jeanne Pham Tran, Les ombres de l’exil. Ama s’est éteinte à cent-quatre ans dans sa maison de Vitry-sur-Seine. De sa longue et résiliente vie, elle n’a pas laissé filtrer grand-chose, préférant ne pas remuer le passé, habituée à être invisible. Sa petite-fille, Jeanne Pham Tran, retrace sa trajectoire marquée par l’exil en y enchevêtrant sa propre quête des origines. Ama est née au début du XXe siècle dans le sud de la Chine, dans une famille nombreuse de paysans. Dès son plus jeune âge, elle n’a pas eu d’autre choix que de s’épuiser dans les rizières. À quinze ans, la faim la conduit à Saïgon. En Indochine française, elle est domestique pour de riches vietnamiens, chinois et français puis entre au service de Bảo Đại, le dernier empereur vietnamien. En 1947, elle suit le couple impérial dans sa fuite en France. Pour dessiner le portrait de cette aïeule paternelle et les contours de son héritage familial franco-sino-vietnamien, Jeanne Pham Tran procède par fragments. Elle convoque les souvenirs d’Ama et les siens, mais aussi les manques, les silences transmis sur trois générations. L’écrivaine sait les mouvements inévitables, la part de transformation, de fiction inhérente à toute tentative de restitution de la mémoire. « Comment peut-on être certain de ce que nous avons vécu, de la fiabilité de notre cerveau ? Où commence la fiction ? Où commence l’écriture et la réécriture – infinie – de notre histoire ? Les troubles de la mémoire ne sont-ils pas liés aux intermittences du cœur ? » Enfant, le regard que portaient les autres sur son métissage a attisé sa curiosité pour l’Asie. Vivre en Chine puis à Bangkok, depuis quelques années, lui a permis de s’épanouir pleinement dans cet entre-deux culturel qui la caractérise. À travers l’hommage rendu à cette grand-mère tant aimée, Jeanne Pham Tran interroge la manière dont les mythes familiaux et l’idée d’identité nous habitent. « Je me reconnais pleinement dans ces approches qui remettent en cause l’identité essentialiste, pure, unique, monolithique, pour lui préférer une identité plurielle, créative, faite d’interférences, d’entrelacs, d’éclats, de tissages, de déplacements, de résonances. » Éd. Mercure de France, 152 p., 18 €. Elisabeth Miso

Récits

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Emmanuelle Lambert, La Meilleure. « C’est peut-être ça, une meilleure amie. Celle qui se tient aux confins de votre solitude. La dernière à vous attendre, quand il n’y a plus rien, ni personne. Parfois, je tente d’imaginer ce que les vies de nos mères auraient été, si elles avaient pu garder près d’elles leurs amies d’enfance. J’aimerais qu’elles aussi, elles aient cette certitude de n’être jamais seules. » Emmanuelle Lambert se penche ici sur le lien indestructible qu’elle a tissé depuis l’enfance avec son amie Maïra. Emmanuelle et Maïra, se sont rapprochées l’une de l’autre, en classe de CP, à Épinay-sur-Orge, au début des années quatre-vingt, pour ne plus se quitter. L’écrivaine raconte la beauté et la force de leur duo, de ce parcours côte à côte au fil des décennies, chacune étant la témoin privilégiée des métamorphoses de l’autre, chacune mesurant, au gré des joies ou des chagrins traversés, l’irremplaçable présence de l’autre. Ensemble, elles ont tout partagé : l’obstination et les rêves de l’enfance, les sorties entre adolescentes à Paris, l’orientation professionnelle irriguée par la passion de la littérature, les mariages, les séparations, la maternité, les deuils, le poids des injonctions sociales. L’autrice rend compte avec justesse de la teneur des existences féminines. Dix photographies, issues d’archives personnelles et choisies pour leur pouvoir évocateur, illustrent ses souvenirs. De ces images fixes surgissent des traces de vies qui s’écoulent, de minuscules éclats du quotidien, des visages et des lieux qui peuplent ses pensées. Emmanuelle Lambert considère comme une chance d’avoir grandi en banlieue parisienne. Sans cette proximité avec Maïra, fille de réfugiés argentins, et avec d’autres camarades issus de l’immigration, son regard sur le monde aurait été bien différent, elle en est convaincue. « Le fil qui vous lie aux autres vous lie à vous-même, il comble le fossé qui vous sépare de votre enfance. Vous savez, maintenant, que le temps n’est pas votre ennemi. Grâce au fil qui court des autres à vous-même, vous le savez, ça ira. » Un livre lumineux, sur l’importance des attachements précieux. Éd. Lamaindonne, 96 p., 20 €. Elisabeth Miso

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Anonyme, Carnet d’un client. C’est un ouvrage d’autant plus inclassable que son auteur est anonyme. À la frontière du document et de la littérature, il n’en est pas moins très singulier. Un homme meurt. Sa femme découvre, dans une caisse oubliée sous son bureau, les carnets qu’il a tenus pendant une vingtaine d’années : soit le journal méthodique de ses rencontres tarifées avec des prostituées, de la fin des années 1990 à la fin des années 2010. Tout y est consigné de façon quasi clinique : les dates, les villes en Europe, les rencontres, le prix de la passe, la durée. Une existence parallèle apparaît, dont l’épouse ne savait rien, qui vivait une conjugalité en apparence épanouie. Ce qui est troublant dans ce livre, c’est la qualité de sa construction narrative, son ambiguïté : archive involontaire de l’intime qui se révèle davantage qu’il ne le souhaitait, et à laquelle la forme répétitive et comptable donne sa force littéraire ? Document sociologique ? Le choix de consigner les rencontres sous forme de fiches est sans doute l'un des aspects les plus intéressants du projet : le narrateur se révèle à travers ce qu’il choisit de noter, les détails auxquels il accorde de l’importance, la façon dont son regard évolue sur ces femmes qu’il paie pour obtenir ce qu’il désire. Il décrit en même temps les conditions concrètes dans lesquelles ces femmes exercent leur activité, leur lieu de pratique, les règles d’hygiène et de sécurité encadrées. Ce qui nous apparaît aussi, ce sont les évolutions du travail du sexe sur deux décennies. Les lieux, les tarifs, la diversité des femmes rencontrées constituent autant d’indices ; non pas une analyse objective du secteur, mais trace située des relations entre un client et des prostituées. Les éditions Allia le présentent sans plaidoyer ni dénonciation. L’ouvrage dans sa couverture choisie, au violet spirituel, semble préférer l’observation au jugement, laissant au lecteur le soin de faire émerger ses propres questions sur le pouvoir, l’argent, la solitude, le secret. Éd. Allia, 544 p., 22 €. Corinne Amar

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Michelle Perrot (textes) & Sophie Lloyd (photographies), Dans l’intimité de George Sand.  Le dialogue exquis entre les textes de l’une et les photographies inédites de l’autre éclairent la figure de Sand et de son époque, nous offrant à lire et à voir un intérieur, à travers ses pièces, ses objets et la vie quotidienne de l’écrivaine. Elevée par sa grand-mère adorée, un père très tôt disparu, une mère lointaine, un mariage peu convaincu… Et Aurore devint George… Aurore Dupin (1804-1876) épouse en 1822 Casimir Dudevant (1795-1871), malgré sa méfiance pour le mariage. Elle décrit ainsi leur amitié originelle : « Je crois qu’à l’époque de ma vie où je me trouvais, et au sortir de si grandes irrésolutions entre le couvent et la famille, une passion brusque m’eût épouvantée. Je ne pouvais pas ne point regarder bientôt Casimir comme le meilleur et le plus sûr de mes amis ». Le couple s’installe à Nohant, dans le Berry, ils ont deux enfants, mais leur relation conjugale se dégrade, la séparation advient, définitive, en 1836. Les textes savamment présentées sous forme de cours chapitres nous font voir une existence qui se veut résumée à parts égales : le travail littéraire, la vie familiale – enfants, puis petits-enfants –, les amours, les grandes amitiés artistiques, la musique, la sociabilité… Derrière cette maison ouverte, il y a le projet de George Sand de faire de Nohant un lieu où l’art et la vie collective puissent se nourrir mutuellement. Les images d’un art de vivre somptueux, racontent bien plus qu’une histoire de décoration : elles donnent l’impression d’entrer dans une maison où la vie intellectuelle, la vie familiale et la création artistiques s’épanouissaient. On vient à Nohant passer une journée ou des mois, certains y ont leur chambre attitrée. George Sand apparaît comme une figure de liberté, à la fois comme grande romancière, mais aussi comme une femme, une mère, une amie, une maîtresse de maison, attentive au confort des uns et des autres.  La maison berrichonne est le prolongement de son œuvre et de sa personnalité. Éditions du Patrimoine, 256 p., 49 €. Corinne Amar.