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Gaston Chaissac, 500 lettres choisies. Par Gaëlle Obiégly

édition octobre 2026

Articles critiques

Dans ses lettres, Gaston Chaissac parle souvent de ce qui le préoccupe et de ses méditations du moment. Il écrit sur la peinture, sur ses difficultés financières, sur la recherche d’un travail, sur les personnes qu’il rencontre et sur les paysages qu’il traverse. Il décrit ses tableaux avec la même simplicité qu’il décrit sa santé, son travail ou les chevaux. Il a une passion pour les chevaux et aimerait travailler près d’eux, comme palefrenier ou charretier. Rien ne semble séparé dans la vie de Gaston Chaissac : la peinture se mêle aux tâches quotidiennes. Dans sa correspondance, il raconte ce qu’il peint, ce qu’il veut peindre, ce qu’il découvre. En parlant de son travail, il raconte aussi sa vie. 
Gaston Chaissac est né en 1910 à Avallon. Il a exercé plusieurs métiers, dont celui de cordonnier. La tuberculose l’a contraint à passer du temps dans différents sanatoriums. En 1937, à Paris, il rencontre Otto Freundlich et son épouse Jeanne Kosnick‑Kloss. Ils l’encouragent à peindre et voient immédiatement son talent. L’année suivante, ils organisent une exposition de ses œuvres. Chaissac leur écrit régulièrement et en détails. Dans ces lettres, il exprime sa gratitude mais aussi son manque d’intérêt pour les événements artistiques. En 1939, il leur écrit : « vous avez fait de moi un peintre, mais je n’avais pas la vocation ». Il ajoute qu’il aurait préféré être charretier, conduire des chevaux, marcher à l’air libre, sentir l’odeur des écuries. C’est la vie dont il rêvait. Pour lui, la peinture reste une simple occupation.
Cette affirmation peut sembler mensongère parce qu’elle ne correspond pas à l’intensité de la production de Chaissac. Pourtant, elle révèle la façon dont il envisage l’art. Il refuse de placer la peinture au-dessus des autres activités humaines. Il ne veut pas sacrifier sa vie à une vocation. Dans la même lettre, Chaissac raconte qu’enfant il cultivait des fleurs pour en faire des bouquets qu’il offrait aux personnes malheureuses. Cette activité, écrit-il, réunissait son amour de la terre, des belles choses et des êtres souffrants. Chez lui, l’expérience esthétique n’est donc pas liée uniquement à la création d’une œuvre. L’expérience esthétique peut se produire dans un jardin, auprès des animaux, dans un geste d’attention.
Pour Chaissac, il n’y a pas de séparation entre les beaux‑arts et les formes ordinaires de la beauté. Il raconte avoir aimé, dès l’enfance, les décorations naïves des faïences grossières. Dans une lettre à André Bourdil, en 1940, Chaissac explique que son éducation artistique ne s’est pas faite dans les musées, mais par « la contemplation des tissus imprimés, papiers peints, peinture murale, architecture, ameublement, objets d’arts et surtout la nature ». Ce répertoire disparate constitue un musée personnel, sans hiérarchie, où les motifs décoratifs ont autant d’importance que les chefs‑d’œuvre.
Sa peinture peut naître de presque rien. En août 1939, à Robert Forestier, Gaston Chaissac écrit qu’il cherche à varier sa manière de dessiner, lassé de voir revenir toujours les mêmes figures. Pour renouveler ses formes, Chaissac s’inspire des « dessins formés sur les murs, par la peinture qui s’écaille ». Il regarde aussi des nuages, des ombres, des papiers froissés. Et les taches sur les nappes. Le peintre ne crée pas à partir de rien. Le peintre repère ce qui, autour de lui, possède déjà une puissance figurative. Une tache devient un visage, un contour accidentel suggère un animal. Parfois, l’image existe déjà avant que le peintre intervienne. Il reconnaît alors la figure et lui donne une existence nouvelle.
Cette attention à chaque forme disponible s’étend aussi aux supports. En septembre 1946, Chaissac raconte à Raymond Queneau qu’il a peint des portraits sur de vieux journaux. Le manque de matériel n’a pas découragé Chaissac ; au contraire, le manque a conduit à une découverte. « Tant mieux que je n’avais plus rien d’autres que des vieux journaux pour peindre dessus », écrit Chaissac. Il scrute alors les qualités plastiques du papier imprimé : contraste du noir et du blanc, colonnes, gros titres, espaces. Tout cela crée déjà un agencement visuel. Le journal ne constitue pas un fond neutre, mais un ensemble de formes avec lesquelles la peinture peut s’articuler. « Ça se défend », conclut Chaissac. Une justification modeste, presque désinvolte, pour une proposition picturale audacieuse. 
Chaissac peint aussi sur des pierres, des débris, de vieilles tuiles. L’état des choses détermine en partie ses inventions. Il travaille avec ce qu’il trouve, mais le « faire avec » n’est pas seulement une nécessité économique. C’est aussi une méthode. Le matériau favorise une réalisation qui, peut‑être, dans de meilleures conditions, n’aurait pas été imaginée. La pauvreté des moyens n’implique pas la pauvreté des formes. Au contraire, la pauvreté des moyens peut créer la richesse des formes. Dans les lettres, Chaissac montre sans cesse comment une contrainte devient une occasion. 
On a souvent présenté Gaston Chaissac comme un peintre autodidacte. Mais il conteste cette désignation. Il estime qu’aucun peintre n’apprend entièrement seul, que chaque peintre reçoit des conseils, subit des influences, se construit au contact des choses et des autres. Sa correspondance révèle une connaissance réfléchie des problèmes picturaux. Après avoir étudié des tableaux composés de plans colorés, Chaissac reconnaît qu’une bonne couleur ne peut entièrement sauver une mauvaise construction. 
On ne doit pas croire que sa peinture se résume à une spontanéité naïve. Chaissac réfléchit sans cesse à son travail. Il regarde le résultat, ajuste ses techniques, cherche de nouvelles solutions. Il imagine des portraits où certaines parties rappellent le style de Picasso, d’autres ressemblent à des dessins d’enfants. Il veut créer des images plus touchantes. Ce qui compte pour lui, ce n’est pas de suivre un style, mais l’effet que donnent les différentes façons de représenter. 
Dans une lettre à Raymond Queneau, en 1944, il compare son travail à celui d’un explorateur : « Je peins par période, ça me prend de temps en temps, toujours à la recherche de formes nouvelles, comme l’explorateur cherche des pays inconnus. » Il se rappelle alors les pays lointains, restés inconnus, dont il rêvait adolescent, le Canada et la Nouvelle‑Calédonie. Les forêts, la neige, les plantes étranges, les ciels incroyables alimentaient son imagination. La peinture devient pour lui une façon de voyager sans quitter les lieux qui le retiennent.
Ces lieux occupent une place importante dans ses lettres. Chaissac décrit les villages, les rues, les cafés, les notables, les voisins. À Albert Gleizes, qui lui demande de parler de la vie provinciale, il offre des promenades racontées. Il partage des anecdotes et des images pittoresques. Un personnage surgit, puis un autre, un détail entraîne une digression. La lettre, comme ses tableaux, accueille ce qui se présente. 
La correspondance l’aide aussi à sortir de l’isolement. Elle le relie à des peintres, des écrivains, des critiques, comme Jean Dubuffet, Raymond Queneau, Michel Ragon et Jean Paulhan. Ses lettres sont collectionnées comme des œuvres.
Cette correspondance montre que l’œuvre de Chaissac ne se crée pas loin du monde, mais dans un échange permanent avec lui. Les objets, les matériaux, les impressions et les échanges avec ses correspondants servent à faire surgir des formes. Des peintures accompagnent les lettres ; l’ouvrage est ainsi richement illustré. Ses lettres ne sont pas seulement un témoignage de ses peintures ; elles prolongent son travail de peintre. Chaissac peint, puis il raconte comment il peint. En racontant, il regarde autrement ce qu’il a fait. 

 L’existence nourrit la peinture. La peinture transpose le récit de l’existence. Entre les deux, il n’y a aucune séparation. Le mouvement est continu. Cette correspondance abondante montre surtout cela.