Florilettres

Revue de l'AIRE, n°47, oct. 2021 : le geste épistolaire. Par Gaëlle Obiégly

édition novembre 2021

édition novembre 2021
Articles critiques

Cette fois encore, la revue Épistolaire nous offre de riches heures de lectures. Comme à son habitude elle est constituée d’un dossier principal et d’autres thématiques ainsi que de quelques articles sur des parutions. Le dossier a pour thème le geste d’écriture et son instrument, la plume. C’est une nouvelle façon d’aborder par le concret la place de la lettre dans les échanges. Auparavant, un numéro s’était penché sur un autre aspect du concret de la correspondance : les enveloppes. FloriLettres en avait rendu compte. On constate avec ce nouveau numéro la continuité des intérêts qui fondent la revue où la thématique est tout autant creusée qu’éclectique. Les ramifications sont infinies. Les angles d’approche sont variés et contribuent à une vision d’ensemble du geste d’écrire, un geste faussement simple. Il y est question de sa représentation à différentes époques et de ses enjeux ; ils sont parfois politiques. Il y est aussi question de la difficulté technique de la pratique scripturaire au temps où l’on utilisait des plumes d’oiseaux pour rédiger son courrier, pour disserter, pour écrire un roman. Une difficulté qui nécessita des manuels et qui fit naître un art de prendre la plume. Ce geste d’écrire est de nos jours en voie de disparition, comme les oiseaux. C’est d’ailleurs ce constat qui est à l’origine du dossier sur l’écriture et son instrument, la plume. Aujourd’hui la plume est remplacée par le stylo. Son utilisation découle de celui de la plume. Il s’agit toujours d’articuler la main et l’esprit. Cette pratique disparaît progressivement de l’écriture épistolaire car les courriels sont désormais majoritaires. D’une manière générale, l’écriture manuelle se fait rare. Depuis 2014, aux États-Unis, l’enseignement de l’écriture cursive a été remplacé par des cours de frappe au clavier. En Europe, le phénomène se répand aussi. Écrire à la main est un geste millénaire qui risque de disparaître. Le dossier de la revue rend compte de la pratique épistolaire, de sa richesse, tout au long de l’histoire humaine. De nos jours, les lettres écrites à la main et envoyées par la Poste ont beaucoup diminué. On correspond par courriers électroniques. Est-ce que cela change la manière d’écrire ? Ce n’est pas la question de ce numéro mais une des pensées qui nous viennent au fil de la lecture. Une autre remarque point, c’est celle du regard féministe qui anime les analyses de ce dossier. L’apport des gender studies vient éclairer les observations du geste épistolaire en Occident à différentes époques. Par exemple, il y a un article consacré à Anne d’Autriche. Cette reine, pendant sa régence, a été maintes fois représentée une lettre en main. Pourquoi cet attribut ? C’est une façon de mettre en scène son pouvoir de délégation. Au XVIIe siècle, l’art relaie l’idée qu’un véritable pouvoir s’attache à celui qui reçoit, écrit ou manipule les lettres. Si les portraits d’Anne d’Autriche tenant une lettre entre ses mains, mère du futur Louis XIV, circulent dans le royaume, c’est bien pour montrer son importance politique. Ce qui n’a rien d’évident, puisqu’elle est femme. Les reines, depuis Catherine de Médicis n’ont plus droit à un couronnement. Elles n’existent qu’en tant qu’épouse du roi, qu’en tant que mère du roi. Mais par cet emblème du pouvoir qu’est la lettre, on renforce la légitimité d’une femme mise dans l’obligation de régner. La femme qui tient une lettre à la main, dans ce contexte, devient un motif de l’iconographie politique. Tous les articles de ce dossier émanent d’un colloque qui a eu lieu à l’université de Limoges en 2019. Des historiens de l’art, historiennes de la littérature du monde occidental et oriental multiplient les angles pour aborder la représentation du geste épistolaire. L’étude ne se focalise pas ici uniquement sur la peinture. Elle s’élargit aux pratiques quotidiennes, à la littérature et à la musique. Une des contributions explore la correspondance de Berlioz. Elle est énorme en termes de quantités de lettres. Elle est très importante aussi car les lettres sont parfois le support de partitions. Dans cette correspondance revient constamment l’émerveillement pour le rapprochement magique entre les êtres opéré par l’écriture des lettres. Parfois même on adore la Poste, pour cela. Alors qu’il s’entretient par courrier avec la chanteuse Pauline Viardot qui le conseille dans l’écriture des Troyens, Hector Berlioz s’extasie du geste épistolaire. « Que je suis heureux de tenir ma chère plume et de pouvoir vous dire un peu de ce que j’ai dans l’âme ! » et quelques années plus tard, en 1863, il dit à un ami : « Quelle belle chose que la poste ! Nous causons ensemble à distance, pour quatre sous. » Les lettres sont aussi stupéfiantes, si l’on y pense, que le téléphone et la visioconférence. Pour Berlioz, l’échange entre famille et amis est très précieux. Et ce qui le permet, c’est-à-dire la plume, le papier, les enveloppes, mérite attention. Lorsque sa sœur Adèle se marie, il lui offre une « chancellerie ». À l’occasion, on apprend ce qu’est cette chose puisque Adèle décrit le présent reçu dans une lettre à sa sœur Nanci. Le cadeau d’Hector, « c’est une élégante cassette remplie de tout ce qu’on peut imaginer de plus complet, de plus fashionable en plumes, papier, cachets, couteaux, règle, le tout à mon chiffre, puis dans un tiroir dessous le buffet se trouvait un charmant buvard ! »  Un des articles est facétieusement intitulé Le poids de la plume en Angleterre au XVIIIe siècle.  On y étudie la place théorique et économique de l’objet indépendamment de son usage puis le rapport indissociable de cet objet à la pratique épistolaire. Cette partie de l’étude explique qu’elle prenne place dans ce dossier. L’écriture des lettres au moyen de la plume débouche parfois sur l’écriture littéraire. La plume elle-même, en tant qu’outil, est importante dans les écrits anglais de l’époque. Deux siècles auparavant on s’informait par des manuels d’écriture sur le choix des plumes, sur la manière de les tailler et comment les tenir en main. Ce sont des ouvrages théoriques qui contiennent des illustrations dont certaines sont reproduites dans cet article. L’écriture n’était pas seulement épistolaire mais, à cette époque, ceux qui apprenaient à écrire s’en serviraient principalement pour écrire des lettres. C’est au rôle pris par la plume dans la pratique épistolaire outre-Manche que cette analyse de l’instrument se consacre en accompagnant son propos de gravures tirées d’ouvrages de l’époque. Si la lettre est un emblème du pouvoir politique, comme on l’a vu avec les portraits d’Anne d’Autriche, elle a d’autres usages. Elle précède l’œuvre littéraire, notamment ; elle prend la place aussi du livre de piété ; elle sert à éduquer. L’art épistolaire chez les clarisses – qui sont des nonnes de l’ordre de sainte Claire – met au jour quelques paradoxes. En effet, la lettre favorise l’introspection et le discernement et, en cela, se substitue au livre de piété. Mais aussi la lettre est le lieu d’une expression individuelle. Ce qui est en contradiction avec l’exigence monastique, à savoir se fondre dans un corps collectif. Chaque membre de ce corps collectif est censé incarner un idéal de pauvreté, d’obéissance et de chasteté. C’est peu compatible avec l’épanchement de soi qui est l’objet principal d’une lettre en général.