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Le Rail, La Poste et autres progrès. Lettres de Pierre-Lucien Cayrol. Par Gaëlle Obiégly

édition décembre 2021

édition décembre 2021
Articles critiques

Alors qu’on voit renaître la vie du rail en cette année 2021, il est intéressant de se pencher sur ses débuts. Et lorsque le courrier postal se voit remplacé par le courrier électronique, il est encore temps de regarder les moyens modernes se mettre en place pour acheminer lettres et colis dans toute la France. En novembre 1854, Pierre Lucien Cayrol envoie une lettre affranchie d’un timbre, c’est la première de sa correspondance. C’est un timbre bleu, de 20 centimes, à l’effigie de Napoléon III. Mais est-ce là le principal intérêt de ces lettres ? Pas vraiment. Le titre du livre est un peu trompeur et l’ensemble de lettres a beaucoup plus de charme qu’il n’y paraît sur la couverture. Elles sont écrites entre 1839 et 1859. D’abord remises en main propre par des connaissances, elles seront distribuées par la Poste. Durant ces deux décades son système s’organise.
Pierre Lucien Cayrol est un jeune provincial de 18 ans. Il a quitté Carcassonne pour étudier à Paris. Il prépare Polytechnique. Il intègre cette école prestigieuse à l’issue d’un concours où il n’obtient pas un classement lui permettant d’obtenir une bourse. Il n’est pas dans les 110 premiers. Les lettres regorgent de ce genre de détails et c’est ce qui fait leur intérêt. Car elles nous permettent de connaître de près la vie au milieu du XIXe siècle à Paris et en province. Il ne s’agit pas d’une étude historique mais d’une sorte de chronique où, par le biais des lettres d’un jeune homme à sa famille, l’on observe les moeurs d’un pays. Elles varient d’un lieu à un autre. En même temps, elles s’unifient. C’est-à-dire que l’autorité émet des règlements et met en place le système des transports aussi bien des personnes que des marchandises. Hormis ces progrès techniques, ce que Pierre Lucien Cayrol appelle progrès a aujourd’hui une connotation négative, voire criminelle. Quand il décrit le processus de colonisation de l’Algérie où il réside, il relève ceci : « Il est à remarquer que la population européenne se substitue complètement à la population arabe, avec tous ses usages sans rien conserver des habitudes du pays. » Il découvre l’Algérie en 1846-1847. Ses études finies, il a séjourné dans plusieurs villes où il a parachevé sa formation. À Metz, il est devenu officier du génie civil. En Algérie, il construit des routes. Il a aussi été chargé d’un projet d’agrandissement de la ville de Bône, dans l’Est algérien. Il décrit son travail à sa famille, notamment l’érection d’une nouvelle enceinte autour de cette ville qui se déploie. Il voit la population s’accroître de jour en jour mais encore peu de terres sont cultivées. À Blida, où il n’y a quasiment rien, Pierre Lucien Cayrol loge quelque temps dans un grand hôtel similaire à ce que l’on trouve à Paris. La vie est chère dans la région d’Alger, dit-il, en raison du style luxueux qu’on y impose. Il ne manque jamais de préciser le prix des choses. Et il n’est pas avare de détails concernant sa vie corporelle. Ce sont des lettres concrètes. Leur auteur n’exprime pas d’opinions, ou très peu, mais il ne rechigne pas à faire part de ses observations. Pendant ces vingt années, au milieu du siècle, il écrit 180 lettres à sa famille restée à Carcassonne. Elles nous font connaître ce jeune homme, sa vie, les lieux où elle se déroule et le pays qui les englobe. C’est un état de la France qui apparaît au fil des lettres. On y entend le constat du déclin en même temps que celui du progrès ; du moins dans les lettres de Paris. Alors qu’il est tout jeune homme, ses remarques affichent un genre de nostalgie. Peut-être celle d’un exilé de la province qui, à Paris, se sent seul et désorienté. « Le carnaval de Paris fait comme tous les autres c’est-à-dire qu’il devient chaque année de moins en moins brillant », regrette-t-il même s’il n’a connu que celui de Carcassonne. Ce qui distingue Paris à cette époque, c’est qu’on y danse beaucoup. Les bals sont nombreux, comme les fêtes et les bars-clubs aujourd’hui. Mais en Corse aussi, on aime danser. Cette île, déjà aux mains des bandits, est exposée avec l’entrain qu’elle suscite. Pierre Lucien écrit y avoir vu pour la première fois de sa vie une contredanse, c’est-à-dire un mode de danse en couple avec des figures. On danse tous les soirs dans un grand nombre de maisons, en marge donc des lieux institués. « Le progrès n’est pas arrivé jusqu’ici jusqu’à défendre de sauter », écrit-il, laissant entendre qu’un certain autoritarisme accompagne les progrès techniques.