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Stéphane Mallarmé : Portrait. Par Corinne Amar

édition février 2019

édition février 2019
Portraits d’auteurs

On le dit hermétique, on le dit obscur - poète visionnaire pour qui toute chose sacrée s’enveloppait de mystère, le poète d’HérodiadeJe la rêve si parfaite que je ne sais seulement si elle existera jamais - qui interrogea l’origine de la parole, dota la poésie d’une telle allure syntaxique, d’une telle profusion de coloris, qu’on pensa à tort ses vers écrits pour être compris alors qu’ils l’étaient pour être entendus : établir du faste et de la gloire dans la voix.

« La méfiance avec laquelle plus d’un lecteur commence cette page est justifiée. Mallarmé est un auteur obscur, et, comme ceux-là qui ont écrit sur lui se sont gardés de l’éclaircir, on l’a pris pour un auteur inintelligible. » Ainsi commence la préface d’Albert Thibaudet, grand critique de la NRF, à La poésie de Stéphane Mallarmé*. Plus loin, il confiera qu’on ne comprend pas une œuvre de Mallarmé toute seule et d’abord, sans préparation, qu’il faut au lecteur s’accoutumer à sa logique, prendre la mesure de ses œuvres les unes par les autres, pour y entendre enfin, une musique inattendue. Alors, on entend différemment ces sonorités envoûtantes qui mêlent froideur et lumière, la lune, ses pleurs, la blancheur ou le don maternel mais aussi, l’empourprement amoureux. Ainsi, d’Apparition (1865) qui commence comme cela : « La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs / Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs / Vaporeuses, tiraient de mourantes violes / De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles / - C’était le jour béni de ton premier baiser (...) »

Né à Paris en 1842, issu d’une bonne famille de la bourgeoisie parisienne, mort en 1898, traducteur, enseignant par nécessité, critique d’art, poète qui, admiratif de Théophile Gautier, de Baudelaire, de Théodore de Banville, fera paraître ses premiers vers à l’âge de vingt ans, Stéphane Mallarmé (1842-1898) a cinq ans lorsqu’il perd sa mère, Élisabeth. Le fond du monde s’ouvrira sur un abîme, le premier. Son père s’éloigne, se remarie, il est confié à ses grands-parents qui l’élèvent, avant une succession de pensions, de lycées. Son vrai lien avec le noyau de communion maternelle sera sa sœur, Maria, de deux ans sa cadette. Mais Maria meurt (il a quinze ans) qui le renvoie à « la » blessure. En 1864, dans Plainte d’Automne, le poète reliera de façon explicite l’éclosion de son génie à la mort de Maria. « Depuis que Maria m’a quitté pour aller dans une autre étoile - laquelle, Orion, Altaïr, et toi, verte Vénus ? - j’ai toujours chéri la solitude. Que de longues journées j’ai passées seul avec mon chat. Par seul, j’entends sans un être matériel et mon chat est un compagnon mystique, un esprit. (...) car depuis que la blanche créature n’est plus, étrangement et singulièrement j’ai aimé tout ce qui se résumait en ce mot : chute. »

À Sens, dans l’Yonne, deux ans plus tôt – il a vingt ans - il a rencontré une autre Maria, Maria Gerhard, une jeune Allemande qu’il épouse à Londres, le 10 août 1863. Quelques mois avant son mariage, il confie à son ami, le futur médecin et poète symboliste, Henri Cazalis, (ils s’écriront régulièrement entre 1862 à 1871), témoin privilégié de sa vie, de ses aspirations, de ses inquiétudes :

« 27 avril 1863, Mon bon Henri, (…) Voici la façon dont je vois l’avenir. Si j’épousais Marie pour faire mon bonheur, je serais un fou. D’ailleurs, le bonheur existe-t-il sur cette terre ? Et faut-il le chercher, sérieusement, autre part que dans le Rêve ? C’est le faux but de la vie ; le vrai est le Devoir. Le Devoir, qu’il s’appelle l’Art, la Lutte, ou comme on veut. Je ne me dissimule pas que j’aurai affreusement à combattre parfois — et de grands désenchantements qui deviennent plus tard des tortures. Je ne me cache rien. Seulement, je veux tout voir avec un regard ferme, et invoquer un peu cette Volonté dont je n’ai jamais connu que le nom. » En 1879, lorsqu’il perdra son fils de huit ans, Anatole, dans les spirales traversées de la mort et du désespoir à nouveau, à nouveau se fera entendre ce grand principe de solitude et d’effroi qui définit l’homme confronté à la douleur et à la disparition. Sorti de l’adolescence, il écrit des poèmes. Il les a recueillis, les a classés, espère une publication : il a choisi d’être poète.

L’œuvre de Mallarmé se divise en trois grandes périodes, la première 1862-1873, avec ses grandes années fondatrices qui voient naître, Les Fenêtres, Les Fleurs, L’Azur, puis apparaître ses deux chefs-d’œuvre, Hérodiade, L’Après-midi d’un Faune, années où il se construit en regard de Baudelaire, son aîné (1821-1867), dans une même récurrence des visions et des tourments, dans les mêmes équations de rêve et de réalité qui sondent l’abîme, dans une passion commune pour la doctrine d’Edgar Poe, selon laquelle la poésie ne doit avoir en vue autre chose qu’elle-même — années pendant lesquelles en creusant le vers, il rencontre deux abîmes ; l’un, le Néant, et l’autre, le vide de sa poitrine. En avril 1864, alors qu’il écrit L’Azur, le poème lui donne « infiniment de mal », il lui faut terrasser sa « navrante impuissance », les mots flottent éparpillés, il ne sait pas encore si cette écriture peut représenter quelque chose. Cette même année, il commence Hérodiade. « Pour moi me voici résolument à l’œuvre. J’ai enfin commencé mon Hérodiade. Avec terreur car j’invente une langue qui doit nécessairement jaillir d’une poétique très nouvelle, que je pourrais définir en ces deux mots : Peindre non la chose mais l’effet qu’elle produit. (…) Je m’assigne vingt ans pour l’achever... tout est ébauché... ma vie entière a son idée… »** Avec la seconde période, où il dira « je redescends de l’absolu », il confiera dans sa correspondance la crise et la ténacité de cette écriture dont il lui faut déchiffrer la langue, ce rapport étroit à l’art toujours mais la vie immédiate, le monde ouvert au gouffre du réel : la période de 1873 à 1884, verra une transposition de l’écriture en des formules souples, période pendant laquelle il n’écrira peu ou pas de poèmes mais se concentrera sur de puissantes méditations comme La dernière Mode, Les Mots anglais, traduira Edgar Allan Poe — un temps de retrait et de transition : — « Je n’ai pas de nouveaux vers inédits, malgré un des plus gros labeurs littéraires qu’on ait tentés… je m’occupe de l’armature de mon œuvre »***. Les années 1884-1898 marqueront la grande période, « les pieds sur la terre ferme de son rêve, et les poèmes dits obscurs, hermétiques.

Il était pauvre, il lui fallut travailler. Sa vie extérieure, diront ses biographes, fut simple et unie, il aimait sa vie de famille, sa maison, et vu d’en haut, « le mouvement de l’existence littéraire ». Il enseigna l’anglais dans des lycées de province, et peu après la guerre, à Paris. Il travaillait dans une solitude morale, et poursuivant son rêve, rivé à l’essentiel, au décisif, à ce point voué à la poésie que l’activité épistolaire, mangeuse de son temps lui faisait figure de repoussoir absolu. Une correspondance de Stéphane Mallarmé*** sort ces jours-ci (28 mars 2019) qui néanmoins montre combien il écrivait, montre l’intégralité d’une correspondance commencée en 1854. Il a douze ans, et il écrit des petits mots affectueux, aimables comme il le sera toute sa vie, et déjà, il se presse, s’excuse, n’a pas eu le temps d’écrire plus tôt ou encore, oublie ce qu’on dit à son père de compliment pour sa fête.

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* Albert Thibaudet, La poésie de Stéphane Mallarmé,Tel Gallimard, 1926, préface.
** Stéphane Mallarmé, Par Patrick Laupin,Seghers 2004, p. 36, 38.
*** Stéphane Mallarmé , op. cité p. 18.
**** Stéphane Mallarmé, Correspondance (1854-1898), Nouvelle édition augmentée, en un volume, de Bertrand Marchal, Gallimard, mars 2018.