Raymonde Vincent
Albert Béguin
© Le Passeur Éditeur
Lettre 186 – Raymonde Vincent à Albert Béguin
Paris, janvier 1938
Mon cher Albert
Je reçois votre lettre à l’instant. Je suis bien triste de voir que votre bras ne va guère mieux et que vous voilà encore pour quelques jours comme cela. Pour moi vous savez déjà ce qui m’attendait en arrivant ici, mais c’est encore bien plus sinistre que vous ne l’imaginez.
Le lendemain de mon arrivée, je commence par apprendre à la librairie Stock que ma sœur m’avait téléphoné du Café Clichy pour savoir si j’étais là. Elle n’avait pas laissé d’adresse, de sorte que j’étais complètement affolée à l’idée de la savoir vadrouillant dans ce sinistre quartier de Paris. Je rentre à l’hôtel et je n’y étais pas depuis 1 quart d’heure qu’arrivait un type parlant avec un fort accent étranger. J’ai compris tout de suite quand il m’a annoncé qu’il venait de la part de ma sœur, dans quels rapports il devait être avec elle. Je l’ai reçu fort mal, comme je ne pouvais m’expliquer avec lui devant le gérant de l’hôtel, je l’ai fait monter chez moi. Il a d’abord voulu me faire croire qu’il connaissait ma sœur depuis des mois et qu’il n’était pour elle qu’un ami dévoué. Après qu’il m’eut dit où Renée se trouvait, j’ai pris le téléphone et j’ai ordonné à cette pauvre d’esprit de monter dans un taxi et de venir tout de suite me retrouver. Après cela j’ai mis le Monsieur au pied du mur et j’ai fini par apprendre que lui et deux de ses amis avaient rencontré Renée et deux autres tourangelles à Montmartre deux ou trois jours auparavant. Elles erraient sur les boulevards, sans un sou, et chacune d’elles suivit l’un de ces types à leur hôtel. Voilà, c’est infect. J’étais dans un état d’écœurement que vous imaginerez facilement. Pourtant je n’étais pas encore au bout de mes peines. Ne sachant que faire, quand Renée a été là je l’ai mise au lit – ma chambre est à deux lits avec une salle de bain – puis j’ai appelé Delamain au téléphone pour qu’il m’aidât à renvoyer ma sœur à Tours.
Il est venu tout de suite, mais à peine nous étions-nous assis dans le hall qu’une femme blonde arrivait et demandait à me parler, me disant que Renée l’avait entraînée à Paris en lui promettant que je lui trouverait
une place. Et aussi j’ai découvert qu’en disant partout que j’étais riche et que j’avais eu le Prix Femina, ma soeur avait fait naître dans l’esprit de cette femme l’idée de m’exploiter. C’est pour cela que ma sœur et elle, plus une troisième sont arrivées à Paris. Naturellement j’ai fait mettre cette femme à la porte, mais alors des métèques sont arrivés et ce fut une vraie tentative de chantage. Heureusement Delamain était là, le gérant de l’hôtel a pris aussi ma défense. J’étais épouvantée, hors de moi. Delamain et les hôteliers m’ont calmée, tous m’ont promis de m’accompagner quand je sortirais et pour tâcher de trouver une solution raisonnable, Delamain m’a emmenée chez lui pour le souper. Je n’ai rien pu manger, mais nous avons beaucoup parlé et à la fin ma peur s’est un peu passée.
Nous avions laissé Renée au lit avec de quoi manger et je l’ai trouvée endormie en rentrant. Elle ne se rend compte de rien, pas même quelle agit comme une grue, ni qu’elle était tombée dans les mains de crapules. Aujourd’hui elle est au lit avec un rhume formidable.
Demain, Delamain a pris rendez-vous pour moi avec un spécialiste des maladies nerveuses à qui je vais la faire voir. Peut-être pourrait-on enfin arriver par ce moyen à la faire mettre à l’abri de toutes ces sales aventures. […] Depuis que je l’ai repêchée elle ne quitte pas ma chambre. Si j’ai le temps, je la mènerai voir une ou deux choses. Quand je ne peux pas l’emmener manger dehors, on lui sert ses repas dans ma chambre et je l’enferme en m’en allant.
J’ai vu Leclercq, c’est un drôle de type un peu timide, mais fin. Il paraît qu’il est très connu comme traducteur. Campagne en est à son 68e mille. En passant au Théâtre Français tout à l’heure, je me suis arrêtée à la librairie. L’employé qui vend dehors m’a reconnue et il m’a dit que la vente était épatante, lui-même est enthousiaste de mon livre et il était heureux comme un Dieu de me montrer un article élogieux dans je ne sais plus quel canard d’aujourd’hui. Savez-vous que la Revue des Deux Mondes donne un très bon article de Chaumeix sur Campagne. Je ne trouve pas cet article très juste, mais il est très élogieux et cela compte. Enfin, à ce point de vue là tout va bien.
[…] Tâchez de me donner aussi de vos nouvelles.
Je vous embrasse tendrement
Raymonde
Lettre 316 – Albert Béguin à Raymonde Vincent
[Dans une enveloppe adressée . :
Madame Raymonde Albert Béguin,
Hôtel du Grand St Bernard – Liddes (Valais), et dont le cachet des postes indique la date du 6.12.1943]
Bâle, dimanche soir
Chère Raymonde,
J’aurais voulu déjà vous écrire plus longuement, mais, malade comme je le suis depuis une dizaine de jours, je n’arrive qu’à peine à faire la besogne courante. J’avais, pourtant, toutes sortes de choses à vous dire.
D’abord, que j’ai relu coup sur coup les épreuves de Campagne et de Blanche, et que, malgré la fatigue et la minutie de ce travail, j’y ai pris plus que du plaisir. À la fois, je reconnaissais ces textes si souvent relus sous toutes leurs formes successives, et je les lisais comme la première fois. Campagne surtout, dont je n’avais oublié aucun détail et qui pourtant ne m’est jamais aussi bien apparu dans son extraordinaire unité et sa vie profonde. Je comprends que les gens aient deviné qu’il y a là autre chose, de bien plus intérieur que le charme premier du livre. Non seulement, les grands épisodes sont d’une très grande force, mais il y a sous l’ensemble un secret qui n’est jamais entièrement dévoilé et qui donne à chaque page sa valeur exceptionnelle. En particulier, le style est bien plus riche et plus sûr que je ne me le rappelais. – Blanche est très différent, mais c’est aussi un livre que l’on peut relire sans qu’il perde rien, au contraire. Le côté dur, parfois terrible, qui m’avait tant frappé autrefois, n’est pas le seul pourtant. Et sans doute, suis-je mieux en état de comprendre le sens du livre que je ne l’étais il y a quelques années. J’avais le souvenir qu’il était plus éloigné d’Élisabeth que Campagne. Ce n’est pas vrai, et je vois mieux maintenant ce qui lie vos deux derniers livres, la parenté qui existe entre vos deux jeunes solitaires. Quant au style de Blanche, je crois qu’il est absolument parfait. Ces lectures m’ont beaucoup occupé l’esprit, et m’ont remis devant le mystère de leur naissance. Comment se fait-il qu’ils soient tellement vous-même que je vous reconnais à chaque page, et qu’en même temps, je n’arrive pas à concevoir qu’ils soient de vous ? C’est plus que le mystère de l’invention poétique, c’est le secret même de la personne, et cette chose assez effrayante qu’on vive côte à côte, d’une existence toute mêlée, dans une connaissance très grande l’un de l’autre, et pourtant avec cette immense part d’inconnu qui vous échappe ! J’ai au total un sentiment à la fois heureux (parce que je vous vois, grâce à vos livres, si semblable à celle que vous êtes au fond, que vous étiez plus visiblement, je crois, il y a quinze ans, celle qui est entrée dans ma vie et n’en sortira plus jamais quoiqu’il arrive) et déchirant (parce que la vie cache si habilement cette part profonde sous les complications absurdes du quotidien). Je n’ai pas besoin de vous dire que vos livres ne font que m’aider à prendre conscience de ce que je sais autrement depuis longtemps, et qui me tourmente bien assez sans qu’il soit nécessaire d’aller chercher dans vos écrits les secrets, et les raisons de toute cette tristesse. Je sais bien que je ne suis pas tel que je voudrais être pour vous, et aussi, il faut bien le dire, que vous n’êtes pas souvent telle que j’espère malgré tout vous trouver. Peut-être en avez-vous pris votre parti. Moi non !