Henri Bosco
Lettres à Jean Grenier (1925-1968)
Édition établie par Alain Tassel
Éditions de l'Université de Bruxelles
Lettre n° 10
Lourmarin, le 17 septembre 1926
Cher,
Dites à Max Jacob que je l’aime bien. Je recopie pour lui un poème intitulé « Italia. Voyages. Complainte du pauvre libéral ». Vous le connaissez.
Je suis en mélancolie. J’approche de mon anniversaire de naissance. Voilà sans doute une bonne raison de ces dépressions psychologiques. J’ai, du reste, une flemme allongée, une flemme bâton‑de‑guimauve qui m’alanguit. J’ai écrit à P.M.M. pour lui demander des nouvelles de l’augmentation de traitement de 12 % votée récemment et s’ajoutant à celle de N % que nous aurions déjà dû toucher au moins depuis un an. Je travaille beaucoup en dépit de ma flemme.
Je suis triste, las. L’hiver qui s’annonce m’assombrit. Vais‑je être seul avec Masson à assurer le service ? Bon ! Voilà une auto qui gémit à la grille. Sont‑ce des visiteurs ?
Vesper‑Noël‑Nougat vous attend. Il a travaillé lui aussi et, à mon sens, fort bien. Nous faisons des courses de Centaures dans la montagne. Le renard, en effet, y vit. L’automne est à son point culminant de richesse. Voilà. J’écris en Italie. Je ne l’ai point encore fait par esprit de « renvoyons‑au‑lendemain ».
J’ai traduit en vers quelques pages des Géorgiques. Ce qui fait grandes les moissons ; sous quelle étoile on laboure la terre, etc. Toujours le rustique.
Comment va le cardiographe ?
À bientôt de vous lire.
E.
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Lettre n° 62
Le 14 mai 1928
Mon cher Jean,
Hirsch m’a écrit une lettre très vive de reproches. Elle m’a peiné. Que lui as‑tu dit ? Et que faut‑il que je lui dise ? Je me vois pris à découvert, désarmé, sans riposte à la main. Il a beau jeu. Et l’ironie lui est facile : « Vous seriez‑vous habitué à Naples à un ciel trop bleu ? ». S’il savait ce qu’il tombe comme flotte !
Des phrases comme celle‑là me donnent généralement l’envie d’étrangler quelqu’un. Je ne puis pas étrangler Hirsch. Alors, que faire ? Je ne te fais pas de reproche. Il n’y a rien de plus bête et je t’aime trop pour récriminer. Tu as agi pour le mieux. Tu m’as aidé. Mais cette lettre m’a peiné, je le répète. Elle est si mal tombée ! Je m’en serais passé en ce moment.
Hirsch me dit : « Cette démarche n’avait pas du tout le sens que vous semblez lui avoir donné : nous espérions que vous auriez pu être notre messager pour faire aboutir un projet que nous avons quelque temps caressé : celui d’une vie de Mistral par Charles Maurras ».
Voilà donc un projet à l’eau. Je le regrette. N’y aurait‑il pas un moyen de le repêcher ? Et moi qui allais proposer à la NRF une vie de Théodore Aubanel ?
J’y tenais tant ! Faut‑il y renoncer ?
Mon cher Jean, tout se peint en noir. Je suis dans de mauvaises eaux. Un découragement immense… Je travaille pourtant, j’écris. Je fais des vers. Je t’en envoie. Je m’exerce à la concision. Je veux être pur comme un marbre. Je me suis brusquement remis à un roman, après trois semaines de néant. Sois tranquille.
Celui‑là, il ne vole pas, il marche, il raconte une histoire, par petits tableaux contenus, graves, plaisants et douloureux. Il y a un sujet. Il y a un jeu clair des personnages. Tout y est préparé, entrelacé, conduit. Et l’on y meurt. C’est comme je le dis. Il faudra pleurer à la fin. Pas de digressions. Des faits simples. Des conversations. Peu d’analyses. Le paysage en émotions. Les émotions plus dramatiques que lyriques. J’en ai écrit 100 pages environ. Il m’en faut autant.
J’espère les avoir terminées à la mi‑juin. Sans un hors‑d’œuvre. Mais que de problèmes ! Écrire n’est rien. Composer, voilà le difficile. Faire un plan, c’est tuer la vie. Il le faut cependant, mais on doit l’Établir en gros, très largement et uniquement dans l’esprit. Ensuite les parties s’ordonnent. Elles se placent devant toi, s’élèvent un peu confusément. Il faut les aligner, les reprendre, les mettre en bonne lumière ! C’est un travail qui tue les nerfs.
Et ils s’en passeraient les pauvres ! Ils sont à vif. Un rien y déclenche des ondes électriques. Je m’efforce pourtant de réagir. Je me divertis en couvrant les continents humains de lettres. J’en ai écrit plus de quarante depuis mon retour au pays des Ombres. À Bedel, qui m’a envoyé une épître charmante, je réponds gracieusement. Je lui envoie des vers et je les lui dédie. Je compte l’aller voir s’il m’y invite. Je le chaufferai. Sois‑en sûr. Tes paroles, à son sujet, ont le parfum de la sagesse. De même pour les poésies. Tout va dépendre du roman que je porte en mon sein. Il faut prier Dieu et Jésus que la vie me soit un peu douce pour que je puisse le finir. Mais le sera‑t‑elle ?
Mon vieux, je n’ai pas là‑dessus grande espérance. Je ne me plains pas de mon lot. Il y en a de pire. Mais, vois‑tu, je peux te l’avouer à toi et à toi seul : je ne suis pas heureux. Je me suis réconcilié avec ma mère. Je l’ai vue quatre fois, en tout huit ou dix heures. Elle n’a pas changé. Elle s’installe immédiatement dans la situation, au centre. De là chez moi, une dureté, une réserve, une froideur qui ne sont pas dans ma planète. On s’est vu, j’ai tout aussitôt imposé le silence sur certains projets et ma volonté sur le reste.
On a partagé l’argent, à mon gré. Et je n’ai donné aucun espoir. Je verrai ma mère. Je n’habiterai jamais avec elle. Toujours ce feu d’orgueil qui l’alimente. Rien n’y fait. La voilà retournée à Lourmarin. Mes avertissements, inutiles. Aussitôt des déboires. Le chien est mort. On l’a empoisonné. C’est du moins elle qui le crie. Mais le chien est mort de vieillesse. Le docteur, un voleur. Le notaire, un fripon. L’hôtelier, un bandit. La mercière, une garce. Le pasteur, un gros égoïste. Sa femme, une goujate. « Je suis seule au monde, voilà. – Oui, tu es seule ».
Mais cela me serre le cœur. Il n’est pas de pierre. Et, pour moi, retourner à Lourmarin, crois‑tu que ce soit un plaisir ? – J’ai maintenant une chambre au château. Me vois‑tu y logeant et prenant mes repas au restaurant, tandis que ma mère serait à cent mètres de moi, seule ? Je voudrais qu’elle s’en allât, à Aix, à Marseille, à Toulon. Je lui fais une rente. Elle peut vivre ; certes, je le sais bien, elle souffre. Elle a tué le bonheur d’un seul coup, ce bonheur qu’elle ne tuait qu’à petit feu. Hélas ! Mais le mal est profond, intus et in cute.
(…)
Jean, mon cher vieux, il faut m’écrire. Ce n’est pas aux amis de Lourmarin, comme tu le penses, que je puis faire ces confidences. Du reste, ils ne sont pas tournés vers ces angoisses intérieures. Ils ont horreur de ce que je fais. Ils méprisent les chants d’Irénée. On me l’a dit. Nul n’est prophète… Quant à Irénée elle‑même, et je parle de celle en chair, j’ai appris, par Zerbi, de telles histoiressur son compte que je n’ai vraiment plus de scrupules à avoir décrit ces chorégraphies capriotes. Freud serait bien content de moi.
Tout cela, du reste, me laisse absolument indifférent. Qu’elle nourrisse des chiens lévriers au beefsteack et au champagne ; je n’y vois que l’inconvénient du ridicule et le signe de l’ingénuité. Il paraît que des jeunes gens grimpent aussi à sa fenêtre. Beati loro !
Le drôle, c’est qu’on annonce sa venue. Peut‑être même est‑elle déjà à Capri.
Pauvres petits !
Je pense, au fond, qu’elle va rater sa carrière.
Cher vieux frère, je clos ma lettre. Il pleut – pour changer. Il pleuvra toujours dans ce pays. J’attends une lettre rapide. Je m’ennuie. Je ne sors plus guère. Je n’entends rien. Je ne suis rien. Je bois, je mange. Tout cela finira très mal.
Je t’embrasse.
Enrico
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