Florilettres

Entretien avec Sandrine Vermot-Desroches et Alain Absire. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

FLoriHebdo#12, 9 juin 2020

FLoriHebdo#12, 9 juin 2020
Entretiens

Sandrine Vermot-Desroches est titulaire d’un Master 2 Édition, professeure certifiée de Lettres Modernes et romancière (dernier roman publié : Ma part de soleil, éditions Pétra, 2019). Elle participe en 2015 à un groupe académique de réflexion dans le domaine des lettres : Langue et nouvelles pratiques d’écriture. Elle anime des ateliers d’écriture auprès d’adolescents. Elle est administratrice au Prix du Jeune Écrivain et présidente de l’association « Réparer le langage, je peux ».

Alain Absire est romancier, nouvelliste, auteur pour la jeunesse et essayiste. Prix Femina en 1987 pour L'égal de Dieu et traduit en de nombreuses langues, il est l'auteur d’une quarantaine d’ouvrages (dernier roman paru : Mon sommeil sera paisible, Gallimard, 2014). Il est également administrateur de la Sofia, président du jury du Prix du Jeune Écrivain de Langue française et du Prix des Postiers Écrivains. Officier des Arts et Lettres, il a été président de la SGDL de juin 2002 à juin 2010, dont il est toujours Sociétaire. Alain Absire est vice-président de l’association « Réparer le langage, je peux ».


L’Association « Réparer le langage, je peux » propose une action en trois temps sur l’année scolaire auprès d’élèves de collège et de lycée, avec le concours d’écrivains… Qu’est-ce qui a motivé ce projet dont l’appellation fait immédiatement référence au titre d’un des livres bien connus de Maylis de Kerangal (Réparer les vivants, Verticales, 2014) ? Pouvez-vous nous présenter votre association et ce projet littéraire en quelques mots ?

L’Association « Réparer le langage, je peux » née en 2015 a pour objectif premier de lutter contre le décrochage scolaire par le langage lu, écrit et parlé et cela à travers un médium, le livre. Nous avons choisi ce verbe : « Réparer » en référence au beau roman de Maylis de Kérangal car notre action a une dimension littéraire. Faire entrer les adolescents en littérature en les faisant écrire eux-mêmes tout en « réparant » selon la définition qu’en donne Alain Rey dans son dictionnaire « remettre en état ce qui est endommagé, déréglé, détérioré ». C’est un verbe fort ! Une action forte quand le langage incomplet, incompris, amputé parfois de son sens empêche de se comprendre les uns les autres, de comprendre le monde et de l’imaginer.

Quels en sont les objectifs et les conséquences ?

Le défi que nous nous sommes lancé : faire écrire des romans collectifs à des collégiens et lycéens de tous horizons, y compris issus des publics éloignés du livre, voire en rupture avec l’école. Ce choix de l’écriture collective est une pratique qui se distingue de la conduite traditionnelle d’un atelier d’écriture. Le but : non seulement intégrer à ce dispositif des élèves en difficultés que l’usage des mots paralyse, mais aussi stimuler l’esprit de proximité et de solidarité. À travers l’écriture, l’élève gagne en confiance. La publication des livres, les signatures, la participation au Salon du Livre des Collégiens et des Lycéens conduisent les élèves à éprouver un sentiment d’insertion porté par la fierté de la réussite qui nourrit leur estime d’ eux-mêmes. Cette écriture collective, à laquelle s’associe la Fondation d’entreprise La Poste, devient le terrain de l’appropriation d’un lexique plus riche, plus précis et plus universel. Elle développe l’imaginaire aux portes de la littérature et de la liberté au lieu des images toute faites qui envahissent les esprits. Et puis, il y a l’ultime issue, pour beaucoup la réconciliation avec le livre, son usage, sa fréquentation ! Et pour d’autres, tout simplement l’envie d’écrire et de partager !

Est-ce les établissements scolaires qui vous sollicitent ?

Tel est le cas en particulier pour les collèges de la région toulousaine. En effet, étant inscrits au Parcours laïque et citoyen des collèges, « Réparer le langage, je peux » figure au catalogue publié chaque mois de juin par le Conseil départemental de la Haute Garonne qui soutient notre action depuis les origines. Ainsi, pour chaque année scolaire, plusieurs collèges renseignés sur notre méthode et nos objectifs se portent volontaires pour nous rejoindre. Mais il nous arrive aussi de solliciter certains établissements dont le profil nous semble répondre aux critères éducatifs et socio-culturels qui sous-tendent notre action. Tel a été le cas cette année pour plusieurs lycées professionnels de Paris dans lesquels nous avons pu travailler entre autres avec des élèves allophones, mineurs isolés.

Sur quels critères se porte le choix de l’écrivain référent qui va participer au projet ?

Les quinze écrivains de renom qui ont travaillé avec nous durant cette année scolaire à Paris, à Orléans et dans la région toulousaine ont plusieurs traits en commun. Outre qu’ils ont tous publié de nombreux ouvrages chez des éditeurs renommés, ils ont le plus souvent écrit pour la jeunesse et ont un savoir-faire reconnu en matière d’atelier d’écriture auprès de publics scolaires. Une activité qu’il pratiquent la plupart du temps avec bonheur depuis des années.

Comment se passe la construction du scénario ?

Dès septembre, dans chaque classe, après avoir lu au moins l’un des romans collectifs écrits l’année précédente par des élèves de leur âge, et avec le soutien de leurs enseignants et l’accompagnement de leur écrivain référent, les collégiens et lycéens concernés déterminent ensemble le sujet qu’ils veulent traiter. Jusqu’à la mi-décembre, libérant leur imaginaire, au fil de discussions parfois très animées, ils créent leurs personnages et, semaine après semaine, apprenant déjà à s’écouter les uns les autres, conçoivent librement la trame de l’histoire qu’ils veulent raconter et qu’ils apprennent à s’approprier.

Quant à l’écriture du roman collectif, comment se déroule-t-elle ?

Dans sa forme « inédite », cet accès à l’écriture pour tous au collège et au lycée s’ouvre à la fin du premier trimestre. Suivant leur scénario, stimulés par l’écrivain que maintenant ils connaissent bien, semaine après semaine, les élèves sont appelés à « écrire » avec leurs mots à eux, cette histoire qui désormais leur appartient. Par groupes de travail, au fil des recherches documentaires, des discussions, des improvisations, des jeux de rôles, des votes… l’aventure se poursuit ainsi librement jusqu’au 31 mars. Date à laquelle les manuscrits des romans collectifs (16 pour cette année) sont collectés par l’association avec leurs illustrations originales pour une dernière relecture, avant de partir à l’impression pour la publication des 3 recueils Et si ? qui les regroupent tous.

Quel est le rôle du Salon du Livre des Collégiens et des Lycéens, à la Société des Gens de Lettres à Paris ? Et en cette période particulière, qu’avez-vous décidé pour que ce Salon ait lieu ?

Les deux Salons du Livre annuels organisés à Paris et à Toulouse en l’honneur de ces jeunes romanciers tout surpris de se retrouver là, devant des centaines de spectateurs et auditeurs conquis, leur permet de parler de ce qu’ils ont réussi à travers l’écriture de romans qui n’auraient jamais existé sans eux. Images vivantes de la mixité sociale, présentant eux-mêmes « Leurs livres » et les dédicaçant sans relâche, ils prouvent que la pratique de l’expression écrite va de pair avec celle de l’expression orale et qu’elle est à la source du développement et d’échanges humains sous toutes leurs formes… Toutefois, en cette période si particulière que nous traversons actuellement, à titre exceptionnel, ces deux Salons ne font qu’un, virtuel sur le site : www.reparerlelangage.fr où élèves, écrivains et professeurs témoignent d’une même voix de ce que peut apporter l’écriture collective à tous et à chacun.


Salon virtuel du Livre des collégiens et lycéens

couvertures des trois volumes intitulés Et si.

https://www.facebook.com/reparerlelangagejepeux/

http://reparerlelangage.fr/index.html