Florilettres

Entretien avec Julie Ruocco. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition septembre 2021

édition septembre 2021
Entretiens

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, travaille au Parlement européen. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo (L'Harmattan, 2016). Furies est son premier roman.


Couverture du livre Furies de Julie Ruocco avec bandeau Prix Encoyé par La Poste et Actes Sud

Vous publiez un roman pour la première fois, Furies, qui montre la Syrie en guerre. Le récit est si bien documenté, réfléchi, qu’il est possible de croire que vous vous êtes rendue sur place.  Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire sur cette révolution débutée dans le contexte du « Printemps arabe » et devenue une guerre civile, suite à la réponse impitoyable du régime de Bachar Al-Assad ?

Julie Ruocco Écrire et réfléchir sur ce sujet était une nécessité. Il s’agit d’un problème générationnel : je suis née dans les années 1990 et le spectre du Djihad a plané sur mon adolescence. Comme beaucoup d’autres étudiants j’ai vu des connaissances se radicaliser et partir. Ma formation et mon travail au Parlement européen m’ont permis de me renseigner, me documenter sur le contexte international, mais un événement personnel m’a incitée à passer par le prisme de la fiction : en 2019, j’ai reconnu, lors d’un journal télévisé, les parents d’une ancienne camarade de classe qui annonçaient la mort de leur fille en Syrie, après son allégeance à Daech. Au-delà de l’émotion, j’ai ressenti le besoin de comprendre comment les destinées individuelles rejoignaient tout à coup les mécaniques historiques, enjambaient le temps, les continents. Cela devait nécessairement passer par un face-à-face entre l’Occident et l’Orient, cristallisé par la rencontre entre Bérénice, une jeune française, étudiante en archéologie et Asim, pompier syrien devenu fossoyeur. Le récit n’a pas vocation à suspendre la tragédie en cours mais à la dire avec des mots simples et universels pour qu’elle parle à chacun d’entre nous.  C’est en quelque sorte l’école de Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra (sur la mafia napolitaine) : la meilleure idée du monde, si elle n’est pas incarnée par des personnages, ne sera pas communicable. Il faut rendre les idées humaines. J’avais donc besoin de ces chairs, de ces voix, de ces noms pour dire quelque chose de cette situation et de ces enjeux qui nous concernent plus qu'on ne le croit.

Choisir le roman, la fiction, plutôt qu’un essai documentaire, est-il un moyen plus sûr de faire face à la réalité de cette guerre ?

J.R. Oui. Beaucoup de choses m’ont conduite à la fiction. Notamment, le fait de vivre dans une société « post-vérité ». À l’heure où des régimes mythomanes s’aventurent de plus en plus sur le terrain de la fiction, je trouvais que c’était de bonne guerre que la fiction s’empare du politique. Camus disait : « le langage est compromis », une phrase brûlante. Avec les fausses informations, les déformations de la réalité à des fins de propagande, de manipulation, comment dire le réel est un défi. Paradoxalement, le mensonge s’insinue chez ceux qui sont censés qualifier le réel et définir un futur commun. C’est donc tout le paradoxe de la fiction qui se propose de démêler le fil des évènements pour jeter sur notre histoire contemporaine un regard humain et humaniste.

Quels documents, archives, témoignages avez-vous privilégiés pour construire votre roman ?

J.R. Il s’agit d’une convergence de données : faisceaux de témoignages oraux, écrits, et rapports internationaux sur les exactions rédigés par l’ONU ou des ONG en ce qui concerne les parties très factuelles. Je tiens à saluer les reportages de la presse internationale qui s’est rendue sur le terrain. Mais ce sont les documents de première main réalisés par les Syriens eux-mêmes qui ont été pour moi la matière la plus dense et la plus importante. Pendant les Printemps arabes, nombre de scènes filmées nous sont parvenues. Des images, des vidéos, des chansons. Pour m’immerger de manière un peu plus culturelle, je lisais beaucoup de poèmes, d’essais, de proverbes afin d’appréhender une musique, une langue, et ne pas faire défaut à toute la poésie et la singularité de cette région. C’est une dialectique entre des sources internationales, d’autres plus personnelles et des témoignages individuels. Je lisais aussi les journalistes et activistes qui étaient sur place, notamment Razan Zaitouneh – avocate syrienne et militante des droits de l’homme, disparue depuis 2013, qui a écrit des textes en anglais, encore accessibles –, ainsi que des récits de combattants kurdes, des mémoires et journaux de guerre. Grâce aux nombreuses archives en ligne, une telle entreprise d’écriture est en effet possible sans se rendre en Syrie. Mais cette facilité d’accès aux sources est à mettre en balance avec notre indifférence, puisque nous avons échoué à construire un récit collectif sur ces événements. Pendant ces recherches, j’ai lu des choses dont l’horreur aurait fait exploser les cadres d’un récit fictionnel. Pourtant, elles sont bien réelles. Je n’ai pas pu les écrire, les restituer. Je voulais faire de Furies une porte d’entrée sur le conflit et ne souhaitais pas que le lecteur soit trop choqué pour poursuivre sa lecture. Il y avait, par exemple, les rapports dans lesquels sont décrites les tortures qui ont encore lieu dans les prisons du régime, mais je ne voulais pas forcer le lecteur à voir ces images s’il n’allait pas les chercher de lui-même.

Avez-vous travaillé à la rédaction du texte au fur et à mesure de vos recherches ?

J.R. Le processus de recherche a commencé bien avant celui d’écriture. Cela faisait plusieurs années que je me renseignais sur les « Printemps arabes » et particulièrement sur la Syrie. Dans mes premières années de stage au Parlement européen, je travaillais pour une députée qui était à la commission des affaires juridiques. Je me souviens m’être rendue un peu en avance à une grande audition sur les droits des consommateurs. Quand je suis entrée dans la salle, l’intervention précédente n’était pas terminée et il y avait là des femmes qui ne faisaient pas partie de la bulle européenne traditionnelle. Il s’agissait de survivantes yézidies, cette communauté victime de génocides commis par l’État islamiste. Je me suis sentie honteuse de ne pas avoir su qu’il y avait cette intervention avant le point pour lequel j’étais venue récupérer des informations. J’étais rentrée dans les institutions européennes parce que je voulais m’engager au service d’un idéal et je me suis dit que plus jamais je ne ferai l’économie d’un renseignement, d’une lecture. Je me suis astreinte, dès lors, à lire chaque rapport qui sortait, chaque article de presse. Cette prise de conscience a eu lieu quatre ans avant d’avoir vu au JT les parents de cette camarade décédée en Syrie. Furies, c’est neuf mois de rédaction intensive mais c’est plusieurs années de recherches, d’ascèse intellectuelle, de réflexion sur le sujet en amont. J’ai pu ainsi me lancer dans la trame romanesque, dans la création des personnages, envisager l’articulation des destins, des événements. J’ai mené d’autres recherches au cours de la rédaction mais de façon sporadique. J’avais à cœur de réfléchir sur le thème de la justice et j’ai eu l’idée de concevoir une variation des Oresties d’Eschyle. J’ai donc établi mes personnages : ma Bérénice racinienne et mon couple Électre/Oreste qui sont Taym et Asim. J’avais déjà écrit chronologiquement les premières parties de Bérénice, et commencé à écrire celles sur la révolution syrienne – je savais que Taym serait une étudiante militante –, quand j’ai pu assister au travail d’archives de mon ami cinéaste sur la guerre en Syrie. J’ai découvert, à ce moment-là, la figure de Razan Zaitouneh. Son combat dépassait mon « Électre » et les enjeux mythologiques.

Le roman s’articule autour d’une rencontre entre une archéologue, trafiquante d’antiquités, Bérénice, qui a une mission à la frontière entre la Turquie et la Syrie, et un ancien pompier syrien, Asim, devenu fossoyeur à cause de la guerre civile qui dévaste son pays. Les premiers chapitres tendent progressivement vers cette rencontre et contextualisent chaque personnage… L’apparition d’une petite fille sera déterminante pour tisser un lien entre les deux adultes… Elle est l’espoir dans cette désespérance, la raison de vivre…

J.R. Oui. Il y a beaucoup à dire sur cette enfant. N’est-elle pas la plus puissante furie du livre en ce qu’elle concentre à la fois l’espoir de la rédemption, mais aussi la menace du jugement permanent, quand je dis que les enfants sont des juges qui nous interrogent ? Il y a le risque aussi qu’ils deviennent leurs propres bourreaux s’il n’y a pas d’intervention, d’éducation, de soins. Il me semblait important qu’il y ait cette petite fille comme témoin. C’est le seul personnage qui ne s’exprime pas, qui ne dit rien, excepté une phrase à la toute fin du livre. Il y a une grande part de mythologie et de fantastique dans ce roman, parce que je voulais que l’invisible redouble la densité du réel, trace des liens entre le passé et le présent, entre des personnages qui ne se sont pas rencontrés. La petite fille, par son statut d’enfant, est plus proche de l’invisible, tout en concentrant beaucoup d’intuitions. Je souhaitais qu’il y ait cette prescience, cet instinct quasi animal. Bien sûr, c’est elle qui va faire le lien entre Bérénice et Asim. Elle incarne la rencontre entre les deux personnages.

Le personnage de Bérénice qui évolue au fil des pages, prenant conscience du conflit syrien et de sa complexité, est-il en quelque sorte, et de façon plus générale, le regard que devrait porter les occidentaux sur cette guerre pour combattre la possible indifférence et l’oubli ?

J.R. En effet, Bérénice est la focale occidentale. Son statut d’archéologue me permettait de revenir sur cette théorie de fin de l’Histoire avec laquelle j’ai grandi dans les années 1990 – même si elle a commencé à être réinterrogée à la lumière du 11 septembre –, à savoir que le monde allait progressivement se libéraliser, les dictatures se résorber en un libéralisme politique et surtout économique. Mais cette génération s’est fait rattraper par l’Histoire. Bérénice est précisément archéologue parce qu’elle a un rapport de fétichisation à l’Histoire. Elle pense que tout est derrière elle et que la seule chose qui reste à faire est de déterrer plus que de vivre. Ce statut d’archéologue m’offrait également la possibilité d’attaquer le conflit syrien sous un angle plus connu : la chute de Palmyre. Sa destruction a été extrêmement choquante et les images ont tourné en boucle sur nos journaux télévisés. Lorsqu’on voyait les migrants en Méditerranée ou les enfants sous les bombardements, il y avait une sorte de résistance – je ne dirais pas « indifférence » parce que je ne suis pas du tout dans une entreprise de moralisation –, mais c’était tellement horrible, inconcevable, que le réflexe a été de détourner le regard. Quand Palmyre a sauté, on a tous compris. C’était une civilisation qu’on enterrait. Il y a eu un discours, des récits, on s’est autorisé à s’émouvoir. Pour cette raison, j’ai emmené mon personnage, Bérénice, à la frontière turco-syrienne, dans une tentative folle de récupérer les miettes de Palmyre et de Mossoul, à la recherche d’un passé universel et rassurant. Puis, le cheminement progressif du passé des pierres à l’humain m’apportait un fil de conversion, me permettait de la confronter à d’autres personnages et de lui faire prendre conscience que derrière les ruines défigurées, des destins humains ont basculé. Au Parlement européen, j’avais travaillé sur des dossiers qui concernaient la restitution des biens culturels lors de conflits armés. Il était question des œuvres à restituer à la communauté juive après les spoliations de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de tout ce qui pouvait financer le terrorisme, et par exemple, la vente d’objets issus des pillages de sites archéologiques ou de musées. Toute la matière romanesque de mon texte vient en partie d’éléments très factuels sur lesquels j’avais travaillé. Je trouvais que c’était un bon moyen de s’interroger sur ce qu’il restait à sauver. Au début du roman, celle qui mandate Bérénice sur la frontière lui dit : « Rentre avec ce que tu as pu sauver ». Et « ce que tu as pu sauver » va évoluer tout au long du livre.

Un autre personnage, très important dans l’avancée narrative, est celui de Taym, la sœur d’Asim. Elle fait prendre conscience à Asim du tournant des événements : « Il n’imaginait pas qu’un gouvernant puisse faire le pari du chaos contre son peuple. » Le chaos favorisera la montée en puissance de l'État islamique. « Peu à peu la révolution s’était faite résistance. La résistance s’était armée. » Taym incarne le combat des femmes et surtout l’idée de la transmission, de la mémoire, de la justice et de la nécessité d’informer les organisations internationales… Pour ce personnage, vous vous êtes inspiré d’une figure réelle, Razan Zaitouneh, dont nous parlions tout à l’heure…

J.R. Je voulais écrire une nouvelle « Électre » et j’ai découvert qu’il en existait une encore plus forte, encore plus humaine. Razan Zaitouneh a largement inspiré mon personnage. Je tenais à ce que son nom soit inscrit au début de l’ouvrage afin qu’on puisse se renseigner sur ce qu’elle a fait et écrit. Taym est donc constituée de Razan Zaitouneh mais aussi de la figure des mariées de Damas ou « mariées de la paix » qui m’ont beaucoup marquée. Ces femmes étaient des militantes des droits humains et organisaient des opérations de communication, des manifestations pacifistes. Il existe des photographies très fortes où on les voit en robe de mariée tenant des banderoles qui disaient : « Je suis l’épouse de la justice, où est la justice ? ». Elles déclaraient leur amour, voulaient s’unir à la justice qui était absente. Elles se sont fait embarquer, torturer, elles ont subi tous les affronts qu’on peut faire subir à des femmes en prison. L’image de la mariée m’a hantée et j’en ai fait quelque chose dans le livre. Bien sûr, il y a aussi la figure des combattantes kurdes, des Peshmergas, qui meurent debout, évoluent avec les armes dans un contexte très militarisé, épique, noble, mais je voulais montrer des combats plus pacifistes, peut-être moins en phase avec ce qu’on connaît de l’héroïsme viriliste. Je pense que les mariées de Damas excèdent le courage humain. Il était important pour moi que le personnage de Taym résonne avec leur histoire.
En ce qui concerne Razan Zaitouneh, j’ai lu également la magnifique biographie écrite par Justine Augier (De l’Ardeur, Actes Sud, 2017). Il s’agit d’un essai politique très bien problématisé. Justine Augier a étudié les Relations internationales et donc, au-delà du portrait de l’avocate syrienne et militante qui est fascinant, c’est aussi une très belle entrée en matière sur les révolutions arabes. Razan Zaitouneh a décliné plusieurs fois des opportunités d’extradition. Elle avait reçu en 2011 le Prix Anna Politkovskaya pour la défense des Droits de l'Homme. En 2013, toute la cellule des défenseurs syriens des droits humains, « les quatre de Douma », Razan Zaitouneh, Samira Al Khalil, Wael Hamada et Nazim Hammadi ont été enlevés, certainement par des groupuscules islamistes qui se mettaient en place à l’époque.

Bérénice se voit attribuer une mission bien différente de la première exposée au début du roman…

J.R. Bérénice va surmonter son deuil personnel (elle a perdu un père qui a masqué ses origines) en découvrant une force, un pari collectif. À la répétition du mal doit répondre un écho de conscience et pour que ces consciences se mettent en branle, il faut qu’elles se maillent. Ce qui structure le roman, c’est aussi cette idée de chaîne. Au départ, Bérénice pense qu’elle ne peut sauver que les miettes de Palmyre. Des choses physiques, archéologiques, historiques qu’il est possible de dater, de contempler dans des musées, de passer dans des collections. Puis, à la frontière de la guerre, elle découvre ce que signifie être réfugié. Elle va être amenée à plonger plus profondément dans ces événements. Elle trouvera sa raison d’être, une autre mission encore plus sacrée que celle qu’elle s’était fixée et c’est ce qui lui permettra de surmonter son deuil et ses problématiques de déracinement, de solitude. En étant confrontée à ce qu’est l’exil, la guerre, elle s’investit dans une cause qui la conduit à dépasser ses propres limites. Elle va reprendre le flambeau de Taym, à la demande d’Asim. C’était important qu’elle ne prenne pas l’initiative elle-même car je voulais que la question de la légitimité soit remise à sa juste place dans cet enchaînement d’événements.

Vous avez choisi pour ce personnage féminin le nom d’une reine de Palestine, Bérénice, et comme dans la pièce de Racine, elle et Asim vont vivre, séparés, cultivant le souvenir de leur rencontre…

J.R. Oui. Et au fur et à mesure de sa quête, le « chez elle » sera redéfini, retravaillé. On pense à L’Iliade pour cette guerre mais c’est une Odyssée pour la reine de Palestine qui finalement comprend d’où elle vient, ce qu’elle a à faire et où elle doit retourner. Dans un contexte de guerre, il y a peut-être moins de maniérisme romantique et ce n’est pas tant le souvenir d’une relation qu’elle garde mais celui d’un combat. Quand j’ai commencé à écrire Furies, j’avais en tête l’image finale : comme la furie a été déterrée, elle doit être rendue à la terre. J’ai essayé, à un moment donné, de ne pas séparer les deux protagonistes, puis je me suis ravisée puisque Bérénice portait le nom de la pièce de Racine, et le livre s’est refermé de lui-même. Le texte trouve son propre souffle, sa propre logique et il ne sert à rien de lutter.

À propos de justice, vous faites référence à la littérature antique, la trilogie d’Eschyle (Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides), qui a inspiré le titre de votre roman. Pouvez-vous nous parler des différentes acceptions que vous donnez à « Furies » ?

J.R. Évidemment, il s’agit des Furies nées du sang d'Ouranos. Ces trois divinités romaines correspondent aux Érinyes grecques. Elles pourchassent sans relâche les criminels, jusqu’à l’instauration du premier tribunal humain où les hommes sont jugés par les hommes. En conséquence, Athéna leur demande de devenir les Bienveillantes (Les Euménides). Puisqu’elles n’ont plus de criminels à poursuivre, elles vont rentrer dans la terre et devenir des déesses chthoniennes, mais de fertilité, amies des hommes. Après dix ans de guerre et d’impunité en Syrie, j’avais envie de les déterrer, qu’elles retournent sur le territoire des mortels, sans pour autant les réinstaurer dans leur rôle de perceptrices de sang. Je voulais qu’elles deviennent des vigiles de la justice. Des esprits qui auraient inspiré tous ces combattants de la liberté, ces défenseuses et défenseurs des droits humains. « Furies » c’est aussi une manière de dire la furie des hommes dans la guerre ainsi que la folie qui va contaminer les personnages et qui les inciteront à chercher à tout prix du sens dans ces horreurs, dans cette histoire qui se répète. « Furies », c’est le soubassement mythologique, la réflexion sur la justice et la constatation factuelle d’un conflit qui n’en finit pas de s’enliser. Une question m’est souvent posée : « Qui est la Furie dans le livre ? » La Furie, c’est Rokan, Taym ou l’enfant. Elles le sont toutes. C’est un seul visage qui se juxtapose sur tous les personnages pour les inspirer, leur permettre de continuer. Il m’importait de les faire évoluer et de les faire sortir du cycle de la vengeance pour refonder une forme de justice au XXIe siècle qui ne serait plus la justice des vainqueurs. Une justice plus universelle, plus internationale, qui se construit là où les victimes et les criminels se sont réfugiés, qui ne connaît pas de frontières, ni géographiques ni temporelles. On savait que les crimes contre l’humanité étaient imprescriptibles. Mais je pense que ce qui s’est mis en place avec les tribunaux de Coblence, alors qu’on est sur un déracinement géographique, c’est la possibilité pour les défenseurs des droits humains de continuer leur combat, même s’ils n’en ont pas les moyens sur le territoire où ont lieu les exactions.

Avez-vous dû retravailler des passages après l’avoir envoyé à l’éditeur ? Et est-ce que certains ont été plus difficiles à écrire que d’autres ?

J.R. Toute l’équipe éditoriale d’Actes Sud a été très bienveillante et respectueuse du projet. Je n’ai rien changé sur le fond, peu sur la forme. Ils m’ont aidé à ciseler un peu le texte quand parfois, hésitante, je juxtaposais deux syntagmes pour exprimer la même idée.
Les passages les plus difficiles à écrire sont ceux que je n’ai pas pu écrire, toutes les images dont je n’ai pas pu parler. J’ai essayé au début mais je me suis dit qu’elles dépassaient la force que je pourrais y mettre. Par exemple, des enfants qui font des petits colliers en fil de fer avec leur nom autour du cou avant de descendre dans les caves, parce qu’ils savent qu’on ne retrouvera qu’un cadavre et qu’on ne pourra pas les identifier. Aussi, il y avait des passages qui étaient plus exigeants que d’autres dans le fil de la narration et pour lesquels je devais être particulièrement attentive.

Est-ce que vous aviez envoyé votre manuscrit à de nombreuses maisons d’éditions ?

J.R. Je l’ai envoyé à cinq maisons d’édition. Quand j’ai appris que des auteurs faisaient parvenir leurs manuscrits à cinquante éditeurs, j’ai compris que je confiais le mien à très peu de maisons. J’aime beaucoup la littérature mais je ne connais pas du tout les métiers du livre et ses acteurs. Des écrivains chez Actes Sud m’ont donné envie d’écrire et lorsque le directeur éditorial, Bertrand Py, m’a appelée, j’étais très heureuse.

Le jury de la 7e édition du prix « Envoyé par La Poste » a choisi de couronner votre roman. Comment avez-vous reçu cette distinction ?

J.R. Avec beaucoup de joie et d’honneur parce que c’est une distinction qui couronne aussi une rencontre entre quelqu’un qui vient de nulle part, un récit qui n’est pas encore livre et une maison d’édition. J’étais néophyte devant le territoire littéraire moderne et ne connaissais pas non plus les prix. Quand on m’a dit qu’il s’agissait d’un prix de La Poste, j’étais un peu surprise, puis très touchée lorsque j’ai compris qu’il récompensait un roman d’un auteur inconnu envoyé par courrier postal à un service des manuscrits. Et pour moi qui viens des Ardennes, d’un milieu ouvrier, ce n’est pas la première fois que la Poste rebattait les cartes : j’ai envoyé mes dossiers de bourses, mes dossiers d’écoles et de concours du même petit guichet des Ardennes. C’était un très beau moment.


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