Cécile Wajsbrot est née à Paris en 1954. Romancière et essayiste, elle est également traductrice de l’anglais et de l’allemand (entre autres Viriginia Woolf, Peter Kurzeck et Wolfgang Büscher). Elle vit entre Paris et Berlin, où elle a reçu en 2016 le prestigieux prix de l’Académie. Derniers livres parus, en 2024 au Bruit du temps : Plein Ciel, roman, et Le Jour d’après, recueil de réflexions et d’articles.
Ce mois-ci, paraît aux éditions de La Table Ronde la Correspondance (1904-1941) de Vanessa Bell et Virginia Woolf, que vous avez préfacée, et qui est traduite par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Biasio. Pouvez-vous nous rappeler dans quel contexte débute cet échange épistolaire entre les deux sœurs ? En octobre 1904, la carrière artistique de l’aînée et la carrière littéraire de la cadette n’en sont qu’à leurs prémices…
Cécile Wajsbrot : Cette date est un tournant dans la vie des deux sœurs. Leur père vient de mourir, leur mère est morte une dizaine d’années avant, et Vanessa Bell se met en quête d’un appartement à Bloomsbury, le quartier intellectuel et artiste, où elle emménage avec sa sœur, Virginia, et leurs deux frères, Thoby et Adrian, quittant sans regret l’atmosphère lugubre du domicile familial de Hyde Park Gate. Éprouvée par le décès de leur père qui remue sans doute le souvenir de celui de leur mère et de leur demi-sœur Stella, Virginia, pas encore Woolf, se remet lentement d’une dépression à la campagne. C’est dans ce contexte qu’advient la première lettre de Vanessa à sa sœur alors qu’elle vient d’emménager dans l’appartement de Bloomsbury au 46 Gordon Square.
La correspondance raconte notamment les débuts du groupe de Bloomsbury, formé autour d’une même famille. De jeunes intellectuels et artistes, étudiants brillants, unis par des liens de parenté, affectifs et amicaux, partagent des aspirations et attitudes communes. Quelques mots sur le rôle considérable du groupe dans la perception sociale, politique et artistique des XXe et XXIe siècles ?
C.W. Le groupe de Bloomsbury s’est essentiellement constitué autour des habitants du 46 Gordon Square et de leurs visiteurs, surtout des connaissances des frères Stephen étudiants à Cambridge. Par sa diversité, il a marqué différents domaines intellectuels et artistiques de la modernité britannique du XXe siècle. En peinture, Roger Fry a grandement contribué à introduire les Impressionnistes en Angleterre. Maynard Keynes s’illustrera bientôt dans le domaine économique et ses théories nourrissent encore le débat public aujourd’hui. Quant à Virginia Woolf, point n’est besoin d’insister sur son influence littéraire, à lire le nombre d’auteurs, d’auteures surtout – et pas seulement dans l’espace linguistique anglo-saxon – qui se réclament d’elle. Vanessa Bell, peut-être plus en retrait, a contribué cependant à la réception des Impressionnistes sur les îles britanniques ainsi qu’au renouvellement des arts décoratifs.
En 1908, Vanessa Bell, dont les lettres étaient jusqu’à présent inédites en France, écrit à sa sœur : « Je me sens affreusement incompétente pour écrire des lettres, et c’est de plus en plus vrai à mesure que je vois s’intensifier l’atmosphère de critique littéraire raffinée autour de Clive et toi, toujours sur le qui-vive et prêts à bondir sur les phrases alambiquées et le manque de rythme. » Ce à quoi Virginia Woolf lui répond : « Tes lettres sont pour moi un délice et tu le sais ; si tu feins de reculer devant notre sens du style, c’est parce que tu le méprises. » Les deux sœurs s’amusent à imaginer les réactions de l’autre en s’auto-dépréciant… Les lettres sont très souvent pleines de verve, d’humour et de tendresse. Elles témoignent de la confiance de l’une envers l’autre, et avec pudeur, de leur admiration réciproque…
C.W. Les deux sœurs sont liées dès l’enfance, un lien d’autant plus fort à mesure des deuils successifs qu’elles ont dû traverser, et c’est sur ce substrat solide que repose leur relation. L’une et l’autre ont entrepris de poursuivre une carrière artistique, ce qui n’est jamais facile, encore moins pour des jeunes femmes en ce début de XXe siècle. Dans ce cheminement parallèle elles se soutiennent mutuellement, Virginia Woolf admire la peinture de Vanessa Bell et Vanessa Bell, la littérature de Woolf, dont elle est toujours l’une des premières lectrices. Elles peuvent faire parfois assaut d’ironie – Virginia plus que Vanessa qui, elle, laisse plus souvent paraître son inquiétude devant la fragilité psychique de sa sœur.
Les lettres montrent aussi l’évolution artistique et littéraire de chacune, les tragédies familiales et les événements historiques…
C.W. C’est ce qui est passionnant et émouvant, dans cette correspondance. Sa durée embrasse l’ensemble du parcours littéraire de Woolf et l’essentiel de la carrière artistique de Vanessa Bell. Et, bien sûr, une période particulièrement chargée sur le plan historique, une guerre mondiale et le début d’une autre, l’installation des dictatures en Europe, l’angoisse face à la probabilité de la guerre qui augmente à la fin des années trente et revêt un écho particulier pour nous qui lisons ces lettres aujourd’hui. Et puis, comme vous le dites, les événements familiaux tragiques – la mort, surtout, de Julian Bell, le fils aîné de Vanessa, à la guerre d’Espagne – mais aussi les comédies familiales – les aventures sentimentales de Clive Bell, dont Vanessa gardera le nom au-delà de leur séparation, se lisent comme un roman-feuilleton.
Comment qualifier l’écriture de Virginia Woolf ? Quels renouvellement ou perspectives a-t-elle apportés à la littérature ?
C.W. On dit souvent qu’elle a apporté le « stream of counsciousness » dans la littérature, le flux de la conscience. Ce n’est pourtant pas elle qui a utilisé ce procédé permettant de se trouver à l’intérieur d’un personnage et de suivre les fluctuations de sa pensée, de ses états d’âme, de sa perception du monde. Mais elle en a fait quelque chose d’unique, plongeant comme personne d’autre dans l’intériorité de ses figures – elle n’aimait pas le mot personnage pas plus qu’elle n’aimait le mot roman –, effaçant la frontière entre le monde intérieur et le monde extérieur, les approchant sans hiérarchie. La façon dont elle décrit, par exemple, la mort de la phalène dans la nouvelle du même nom, la magnifiant pour la transformer en héroïne d’une épopée à sa mesure. S’opposant au roman réaliste qui a cours à ses débuts en littérature, elle fait du roman – faute de trouver un autre nom – une traversée de zones encore inexplorées, les rêves, les souvenirs, les pensées inavouables. Sa phrase commence simplement et tout à coup s’élance, prend son envol vers des sphères purement musicales. La quintessence étant la partie centrale de To the Lighthouse – traduit sous divers titres en français – qui décrit le passage du temps dans une maison inhabitée dix ans. C’est peut-être un peu bizarre de le dire ainsi mais l’œuvre de Woolf est d’essence démocratique. Les vêtements délaissés dans l’armoire et les fleurs du jardin qui poussent en désordre ont autant d’importance que les promeneurs sur la plage en quête de réponses à leurs questions et les femmes de ménage (presque) autant que les figures d’une classe sociale supérieure sur lesquelles, tout de même, elle s’attarde davantage. Mais tous ces éléments constituent une partition unique, tels des instruments dont le rôle peut être plus ou moins décisif mais qui sont tous indispensables à l’harmonie de l’œuvre.
Virginia Woolf a écrit des romans et des essais biographiques, a tenu son journal, entretenu des correspondances… Est-ce que son rapport à l’écriture était différent en fonction de la forme ?
C.W. La différence de propos entre fiction, Journal ou correspondance induit une différence de points de vue. Les lettres s’adressent à quelqu’un. Elles sont forcément plus directes mais peuvent contenir des morceaux de bravoure où la phrase, de nouveau, s’envole. La seule biographie qu’elle ait réellement écrite – celle de Roger Fry – était une obligation morale et dans son Journal elle se plaint souvent de devoir le faire et d’avoir tant de mal. Cela se ressent à la lecture, d’ailleurs… Quant au Journal, il conserve davantage la trace « atmosphérique » de l’humeur du moment. En cela il y a une certaine parenté avec la correspondance qui varie, aussi, selon l’interlocuteur, l’interlocutrice. Quant aux romans, c’est un monde en soi. Mais ce qu’on retrouve quelle que soit la forme du texte, c’est une douce ironie, une distance légère avec les êtres et les choses, une mise à l’écart d’émotions trop visibles qui donne paradoxalement naissance à un univers vibrant de sensations.
Elle a aussi écrit de nombreux articles qui ont paru dans des journaux et revues entre décembre 1904 et octobre 1940. Il en est d’ailleurs question dans la correspondance avec Vanessa Bell. Vous les avez sélectionnés, traduits, postfacés et réunis sous le titre Des phrases ailées et autres essais de Virginia Woolf (Le Bruit du temps, 2015).
Est-ce que le rythme « aérien » de Virginia Woolf se retrouve aussi dans l’écriture des articles de presse dont elle se dit, dans une lettre de 1919, « tellement accaparée » ?
C.W. Les articles de presse sont des critiques de livres. On y retrouve un regard et une plume acérés. Mais ce qui est remarquable, dans ses essais, sur la littérature par exemple, c’est qu’ils développent une théorie de praticienne. Quoi qu’elle écrive, Woolf est toujours concrète et c’est par des éléments concrets qu’elle traduit, transcrit et transmet des idées. Il n’y a pas d’abstraction, tout est toujours palpable, puisé dans un réservoir d’images. De nombreux textes ont été écrits à l’origine pour des conférences, et s’adressaient à un public essentiellement de femmes. Ils contiennent ce côté plus direct qui caractérise aussi la correspondance. Dans la sélection que j’ai faite – il y a six volumes dans l’édition complète en anglais et il est dommage qu’ils ne soient pas traduits intégralement – j’ai volontairement choisi des textes qui ne parlaient pas forcément de littérature pour donner une idée de la diversité de ses intérêts et de ses interventions. Il y a, par exemple, un texte très court qui demande que les « squares » londoniens, qui étaient – et sont souvent encore – privés soient ouverts en été afin que tout le monde puisse s’y reposer. Ou bien un texte sur le bruit du canon de France qu’on entend de l’autre côté de la Manche, quand on marche au bord de la mer, en 1915. Ou encore sur l’Amérique, l’aviation, le cinéma…
Vous avez traduit également Les Vagues. « J’ai passé ces 3 derniers jours plongée dans Les Vagues — et j’en ressors haletante, à bout de souffle, suffoquée, à demi noyée, comme tu t’en doutes. Je vais le relire dès que je serai sûre d’y flotter plus calmement... », écrit Vanessa à Virginia le jour de la sortie du livre en octobre 1931… Le livre est un succès et il paraîtra en France en 1937, traduit et préfacé par Marguerite Yourcenar. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous « plonger » dans sa traduction ?
C.W. Si je vous réponds honnêtement, c’est la sensation de ne pas retrouver, dans la traduction de Yourcenar, le style de Woolf qui est à l’origine de mon désir de retraduire Les Vagues. À l’époque n’existait que celle-ci et en lisant le texte anglais, j’ai découvert un tout autre livre. J’ai tenté, dans cette traduction, avant tout de restituer le rythme de l’écriture, de rester au plus près de son originalité. Cela a déclenché quelques réactions dont la violence m’a surprise. Depuis, d’autres traductions ont vu le jour et j’ai révisé la mienne à deux reprises. La dernière version a paru au Bruit du temps près de trente ans après la première, ce qui est un peu effrayant, à la réflexion, c’est un peu comme si j’avais passé ma vie à traduire Les Vagues. La part de défi m’a également attirée, c’est le livre de Woolf le plus impalpable, celui qui échappe le plus dans le sens où tout est diffus, où les événements sont comme dissimulés dans la trame des images.
Quant à Trois Guinées ? (Votre traduction a paru en 2024 au Bruit du temps).
Virginia Woolf écrit en 1938 avec humour : « J’allais m’imposer chez toi pour le thé, mais dois consacrer les heures entre le thé et le dîner à corriger le pire livre que j’aie jamais écrit [Trois Guinées], sans compter qu’il ne me restera, une fois le livre publié, plus aucun ami. »
C.W. Oui, dans son Journal elle note qu’elle a assez de dynamite pour faire sauter la cathédrale Saint Paul. Il faut dire qu’elle n’y va pas de main morte, elle ridiculise toutes les institutions, l’armée, l’Église, l’université, la monarchie, la justice, se moque des uniformes et compare la dictature exercée par les hommes sur les femmes à celle qui sévit en Italie et en Allemagne. Ce livre lui vaudra d’ailleurs des critiques acerbes dans la presse et dans son entourage proche, Vita Sackville-West, par exemple, ne le comprendra pas vraiment.
La question de la traduction vous préoccupe particulièrement ainsi que l’œuvre de Virginia Woolf qui vous accompagne dans vos propres romans, comme par exemple Nevermore (Le Bruit du temps, 2021) dont la narratrice s’isole pour traduire la romancière anglaise…
C.W. Dans Nevermore il s’agit de traduire le passage central de To the Lighthouse que j’évoquais plus haut, qui décrit une maison privée de ses habitants humains et dont certaines scènes frappantes font penser aux images qu’on voit de Tchernobyl et de la zone interdite. C’est ce rapprochement qui m’a donné envie d’écrire ce que je pensais être un essai avant de me dire, et pourquoi pas un roman… C’est alors qu’est venue l’idée de la traduction. Prendre comme guide à travers le roman une traductrice essayant de traduire le texte, et comme fil romanesque le processus de la traduction. Il y a donc des citations du texte dans sa langue d’origine et diverses variantes que la traductrice essaie. Comme un concentré de ce qu’on fait sur le long cours en traduisant. Avec l’idée que ces variantes puissent aussi, à leur manière, contribuer à une certaine musicalité.
Ce que le compagnonnage des œuvres de Woolf m’a appris, au fond, c’est que l’important, en littérature, est de ne pas se reposer sur un acquis, et, comme elle le dit, quand on voit un panneau, interdiction d’entrer, d’y aller…