Professeur émérite et éditeur scientifique des Œuvres Complètes de Jean Paulhan chez Gallimard, Bernard Baillaud a soutenu une thèse sous la direction de Jean-Yves Tadié, intitulée « La pensée et la fiction dans les récits de Jean Paulhan (1904 – 1921) ». Il a établi, présenté et annoté la Correspondance de Jean Paulhan et Jacques Rivière parue aux éditions Claire Paulhan en novembre 2025.
La Correspondance entre Jacques Rivière et Jean Paulhan, que vous avez établie, présentée et annotée, paraît ce mois-ci aux éditions Claire Paulhan. Dans quel contexte est entamé cet échange épistolaire ?
Bernard Baillaud : Le contexte est celui de l’après-guerre. Le pays est républicain, laïcisé et vainqueur. Mais chacune de ces évidences peut devenir une apparence fragile. La République suppose des débats permanents, souvent virulents ; le christianisme n’est pas d’un seul tenant et la question religieuse, par définition, ne peut être tranchée ; on sait à quel prix la victoire de 1918 a été obtenue.
Tardive pour les soldats — 1919 — la démobilisation a aussi été un débat : fallait-il l’étendre à l’intelligence, à la création littéraire, pour relancer les auteurs vers les sujets de la paix ? C’est ce que croit Jacques Rivière, qui publie comme Jean Paulhan dans le Bulletin des Écrivains Combattants mais fréquente assidûment les lieux où l’on pense la paix : rencontres de Pontigny avec Paul Desjardins, séjours au Luxembourg chez Émile Mayrisch, grand industriel européen. De manière significative, les lieux de repos de Jacques Rivière sont clairement engagés, sans naïveté, sur le terrain de l’entente franco-allemande.
Quelles étaient les contradictions de la revue avant-guerre ?
B.B. : La question qui animait La N.R.F. de l’intérieur consistait à savoir quelle était sa destination : public d’érudits, d’amateurs éclairés, de bourgeois cultivés, ou public public, autrement dit grand public. Les incertitudes sur la résolution du débat ont pu expliquer les hésitations qui ont marqué la reprise de La N.R.F. avant juin 1919. Les premiers numéros sont quelque peu balbutiants et Gide lui-même se désolidarise publiquement de Jacques Rivière, en publiant à l’extérieur un article sévère pour la revue — un véritable « coup de poignard dans le dos » dont Rivière a beaucoup souffert, même s’il a contribué à le rendre plus autonome. Sur ce point, le très ferme soutien de Jean Paulhan auprès de Jacques Rivière a été décisif.
La N.R.F. de Jacques Rivière a prouvé le mouvement en marchant, mais elle l’a fait avec beaucoup de force et de rigueur. « Le cimetière marin » de Paul Valéry dégage l’horizon en 1920. Une revue mensuelle exige un travail matériel et humain soutenu. Lecture des livres et des manuscrits, relation avec les auteurs et les imprimeurs, choix des textes et des notes critiques. La fatigue est bien réelle, la dépression est là, et les prescriptions médicales peinent à soulager les grands travailleurs.
Dès la deuxième lettre de cette correspondance, il est question de La N.R.F. Jacques Rivière écrit à Jean Paulhan : « Peut-être vous ferai-je plaisir en vous annonçant que, mes amis et moi, nous envisageons une reprise aussi prochaine que possible de la Nouvelle Revue Française ». Aussi, dans une note, vous citez une lettre de Jacques Rivière à André Gide dans laquelle il dit son enthousiasme : « Je nous vois tout de suite des milliers de lecteurs. Je vois La N.R.F. prenant une place de premier rang sur la scène actuelle du monde »… Comment La N.R.F. a-t-elle réussi à s'imposer comme étant la plus influente des revues de l’entre-deux-guerres ?
B.B. : La qualité des textes et l’amitié entre les personnes ont sans doute été les moyens les plus efficaces. Viennent ensuite, sans ordre, la cristallisation d’un certain snobisme, le goût des livres matériellement bien faits, la qualité d’une concurrence incarnée par La Revue universelle, la personnalité d’un patron très remarquable, Gaston Gallimard. Charles Vildrac se souvenait qu’avant-guerre déjà, les auteurs de La N.R.F. se réunissaient dans les locaux de la revue, le dimanche. Après la mort de Jacques Rivière, Jean Paulhan entraînera ses amis écrivains à Port-Cros, pour les vacances. Il ne s’agit pas de définir La N.R.F. par une seule formule, mais de constater la convergence des forces. L’amitié littéraire se greffe sur une admiration pour les œuvres, elle ne cède pas au culte des grands hommes.
En 1920, Jacques Rivière écrit à Jean Paulhan : « Il faut que notre collaboration devienne régulière : elle peut nous être infiniment profitable à tous deux, je crois ; et je suis convaincu qu’en tous cas elle aura pour la revue des effets extrêmement précieux. » La correspondance témoigne de leur relation intellectuelle, de leur collaboration régulière et fructueuse, mais aussi du respect et de l’amitié qu’ils éprouvent l’un pour l’autre...
B.B. : Ils sont en attente l’un de l’autre. Jean Paulhan voudrait orienter sa carrière dans une direction plus littéraire que son poste au ministère de l’Instruction publique ne le suppose, Jacques Rivière a besoin d’être aidé, appuyé, secondé par ce que l’on appelle un secrétaire — une fonction à laquelle Jean Paulhan donne toute sa respiration. Assez vite, Jean Paulhan confie à Jacques Rivière son intention de se séparer de sa première femme. Jacques Rivière se confie à Jean Paulhan sur les effets de la mort de sa mère et du remariage de son père. Leur différence d’âge est légère, et compensée : le plus jeune, Jacques Rivière connaît déjà La N.R.F. de l’intérieur, mais Jean Paulhan, de deux ans son aîné, a déjà l’expérience d’autres revues. De fait, ils s’entendent, et semblent d’accord sur toutes les questions. Aucun des deux ne suscite de conflit vis-à-vis de l’autre. C’est d’autant plus remarquable que surgissent Dada, et les prémices des avant-gardes surréalistes, éléments hautement clivants dans le champ littéraire contemporain. Finalement, la collaboration de Jean Paulhan et de Jacques Rivière a été exemplaire.
Les lettres et les « notes de travail » montrent combien l’un et l’autre se soucient des textes qu’ils reçoivent et avec quelle exigence, acuité d’analyse et rigueur ils les éditent…
B.B. : On savait déjà que la lecture des correspondances était la meilleure entrée dans le monde des écrivains. Il y eut en 1887 un certain Louis Paulian pour publier un remarquable ouvrage sur La Poste aux lettres, chez Hachette, dans la Bibliothèque des écoles et des familles. Quel que soit son lien avec lui, Jean Paulhan, grand épistolier, aura beaucoup contribué à remplir les boites aux lettres de son quartier, mais beaucoup donné, aussi, au genre épistolaire et à ses nuances.
Et les notes de travail qu’il échange avec Jacques Rivière sont un document exceptionnel : un dialogue écrit, qui consigne les questions qui se posent à Jacques Rivière, et les réponses apportées par Jean Paulhan, jusqu’à la minutie. Elles sont une sorte de réunion à distance, avant la lettre. C’est d’ailleurs un des intérêts de cette correspondance : elle ne se borne pas aux grands noms et fait place à une myriade d’auteurs. Elle écrit une histoire de la littérature non malthusienne, habitée, voire peuplée. Pour le reste, Jacques Rivière et Jean Paulhan sont faits du même bois : au minimum, ils prennent la littérature au sérieux, mais c’est encore trop peu dire.
Pourquoi, à votre avis, Jacques Rivière semble avoir quelques réticences quant à la poésie de Max Jacob ?
B.B. : Il est probable que Jacques Rivière avait une réticence personnelle devant la poésie lyrique, l’expression métaphorique des mouvements intérieurs, les facilités qu’elle peut se permettre. Il n’était pas le seul. Et Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Max Jacob, Saint-John Perse en ont fait les frais.
Jean Paulhan, qui n’a pas la même réticence, a cherché à renouer ces fils. Ce n’est pas une question de quantité. L’immense majorité des textes publiés par La N.R.F. restent en prose. La NRF est une revue en prose qui attache la plus grande importance à la poésie. C’est en tout cas l’idée que le lecteur peut en avoir.
Gardons aussi à l’esprit que parmi les écrivains, il y en a de variablement supportables ; et, toujours dans cet esprit de nuance, que Jacques Rivière, probablement sous l’influence de Jean Paulhan, a cherché à modérer ses propres réserves sur Max Jacob. On peut avancer que sur Max Jacob, Jacques Rivière a fait des progrès. Ce sont des hommes qui savent penser contre eux-mêmes.
En février 1925, Jacques Rivière meurt d’une fièvre typhoïde. Il a 38 ans. Les lettres de sa veuve avec Jean Paulhan, notamment, sont rassemblées dans la deuxième partie de ce volume. Pouvez-vous nous parler des tensions et désaccords qui émergent autour de la mémoire de Jacques Rivière ?
B.B. : La mort de Jacques Rivière en février 1925 a été un traumatisme majeur. Isabelle Rivière, la veuve de Jacques Rivière, n’avait pas sur son mari les mêmes souvenirs que les amis de Jacques Rivière, ceux de la NRF. Deux points de cristallisation sont apparus : la question religieuse et la question conjugale. Placée devant les textes posthumes, Isabelle Rivière a fait des choix de publication qui mettaient en valeur la foi de Jacques Rivière, alors que sur ce point-là et autant que l’on puisse en juger, Jacques Rivière ne s’était pas manifesté comme un chrétien fervent devant ses amis, leur écrivant même, peut-être par idéalisme, le contraire. Par ailleurs, Jacques Rivière a aimé d’autres femmes qu’Isabelle Rivière : Antoinette Morin-Pons par exemple, dont Gallimard a publié en novembre la correspondance avec lui. La foi et le couple : les deux points sont significatifs de la société française contemporaine. Les écrivains sont capables d’en faire les thèmes de leur roman. Mais les tensions dont vous parlez mettent aussi en exergue les choix d’édition posthume et la responsabilité des ayants droit.
Vous avez remarquablement annoté les lettres afin d’éclairer le contexte historique, littéraire et personnel dans lequel évoluent les correspondants. Depuis combien de temps travaillez-vous à cet ouvrage ?
B.B. : J’essaie de faire alterner projets au long cours et projets à courte ou moyenne échéance. Pendant vingt ans, j’ai songé à écrire un livre sur Baudelaire et son éditeur Poulet-Malassis. Il est paru en 2021 : Baudelaire à la campagne (Fario, 2021). Je sais que cela peut paraître long, ou lent. Mais mon but n’est pas d’écrire des essais d’actualité immédiate ni d’ajouter une plaquette à celles qui courent déjà le monde. Ici, l’intérêt premier était aussi pour moi de lire, réellement lire, les livres dont parlaient Jacques Rivière et Jean Paulhan dans leur correspondance. Cela ne pouvait pas se faire dans la précipitation ni dans la désinvolture — celle qui consiste à faire semblant d’avoir lu les livres dont on parle ou à laisser entendre que ce n’est pas la peine de les lire. Ce fut donc à nouveau vingt ans, mais naturellement pas de manière exclusive : j’ai aussi publié cinq tomes des œuvres complètes de Jean Paulhan, chez Gallimard, avec le soutien de la fondation Jacqueline et Pierre Domec, à l’Académie française. J’ai d’ailleurs d’autres projets de vingt ans.
Cent ans après la disparition de Jacques Rivière (1886-1925), des livres sont publiés, réédités, un colloque a eu lieu en juin, un autre en septembre, auxquels vous avez participé et une exposition est présentée à la bibliothèque patrimoniale de Bourges...
B.B. : On peut s’en étonner, mais la mémoire est aussi matérielle, industrielle : la correspondance Jean Paulhan / Jacques Rivière a été imprimée en 2025 par Paillart à Abbeville, celui-là même qui imprimait La N.R.F., plus d’un siècle auparavant. Il y a toujours une imprimerie à Saint-Amand-Montrond, comme il y en a près d’Alençon. Pour le reste, il n’est jamais inutile de se placer devant des hommes et des femmes qui croient en ce qu’ils font et qui ont le sens de la nuance. L’essentiel est de donner à Jacques Rivière de nouveaux lecteurs. De nouveaux chercheurs apparaissent également, dont on espère qu’ils sauront prolonger leurs travaux au-delà de la circonstance d’un seul centenaire. Là est l’enjeu — réussi, je crois — du premier centenaire de la mort de Jacques Rivière.