Florilettres

Dernières parutions, édition été 2020. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition été 2020

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Dernières parutions

NOUVELLES

Yànnis Palavos, Blague. Traduit du grec par Michel Volkovitch. La Grèce de Yànnis Palavos, né en 1980 en Grèce du Nord, auteur de deux recueils de nouvelles et d’un scénario de bande-dessinée (Le croque-mort - chronique sociale de son pays, douce-amère, parue en 2015, éd. Steinkis) n’est, là encore, ni urbaine ni touristique. Ces dix-sept nouvelles – tantôt mini récits, tantôt journal ou faux journal, chroniques de la vie quotidienne – mêlant réalité et fantastique, et magnifiquement traduites, nous parlent de scènes de tous les jours à la campagne, dans cette Grèce rurale du Nord qu’il connaît bien. Entre élevages de volailles et de porcs, de vergers, d’agriculteurs ou d’éleveurs qui travaillent dur, de jeunes qui se débrouillent comme ils peuvent, exilés dans des villes ou au chômage ou de retour au village, le décor est planté. Une grand-mère décédée ressuscite jeune et raconte sa vie à son petit-fils ; un tueur de porcs spécialiste des méthodes douces se prend d’affection pour un bébé-truie ; un mort se réincarne en agrafeuse ; un fax se met à penser et prend des libertés avec son propriétaire qui essaye vainement de faire publier son roman, ne reçoit que des lettres de refus qu’il décide d’épingler sur le mur en face de son lit. Elles disent toutes plus ou moins : « Cher Monsieur, Votre œuvre n’est pas sans qualités, cependant nous avons le regret de vous informer qu’elle n’entre pas dans le cadre de nos collections. Nous vous souhaitons de tout cœur le plus grand succès (…) ». Le ton est drôle tant cela sonne juste – pour peu qu’on ait de l’imagination aussi – c’est comique, parce que des fax y raisonnent comme des humains ou c’est tendre tant c’est vivant, traversé de portraits de l’humanité dans un coin du monde qu’on voudrait connaître, même si on meurt beaucoup dans ces nouvelles, même si l’avenir y est souvent bouché, que les couples ont du mal à tenir, que les héros ne mettent pas de casque lorsqu’ils roulent à Vespa, pour ne pas perdre leurs cheveux mais que ces derniers finissent par tomber quand même. Quidam éditeur, 116 p.,13,50 €. Corinne Amar

Couverture du livre d'Etgar Keret, Incident au fond de la galaxie

Etgar Keret, Incident au fond de la galaxie. Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech. Né en 1967, il est en Israël l'un des auteurs les plus populaires de sa génération. Ici, vingt-deux nouvelles, cocasses ou mélancoliques, nourries d’absurde, de poésie et d’humour noir, avec un sens de l'image et des dialogues où l’on reconnait la touche du scénariste de films tout autant que l’influence de Kafka. Chez Etgar Keret, il n’est pas rare qu’un poisson rouge saute hors de son bocal pour regarder la télévision dans un fauteuil, comme dans La nuit, que les humains se métamorphosent en bêtes comme dans Papas lapins, que des êtres disparaissent soudainement ou encore, que des échanges épistolaires loufoques dans une même nouvelle courent tout le long du recueil et se glissent entre les différentes histoires, comme dans Escape room « Incident au fond de la galaxie ». « On m’a vivement recommandé votre escape room et je souhaite l’essayer avec ma mère jeudi prochain, dans la matinée ou à midi. C’est pourquoi je voudrais m’assurer que la salle est accessible aux handicapés en chaise roulante comme cela est précisé sur votre site Internet (…) ». Un fils veut faire visiter une énigmatique « escape room » à sa mère, le jour anniversaire de la Shoah, justement pour lui faire oublier ses propres souvenirs de guerre. Il envoie une succession de mails au directeur de ce centre spécialisé dans l’astronomie, qui lui répond que ce jour précisément, les visites sont impossibles : c’est un jour férié en Israël…Tonique, drôle, caustique, doux-amer, désabusé, ironique, jamais méchant, le ton des nouvelles charme par son inventivité. Savoureuse aussi, celle qui s’appelle Crumble : un jeune homme, qui vit toujours chez sa mère qui veille sur son obésité, fête le jour de ses 50 ans au restaurant où elle l’a invité pour lui faire plaisir. Elle lui interdit de prendre un dessert : elle lui a préparé un crumble maison. Éd. de l’Olivier, 234 p., 21,50 €. Corinne Amar

RÉCITS

Couverture du livre de Chantal Thomas, Café vivre

Chantal Thomas, Café Vivre. Chroniques en passant. Dans ces chroniques écrites de 2014 à 2018 pour le journal Sud-Ouest, Chantal Thomas nous invite à la suivre dans ses rêveries et ses sources d'inspiration. « Il suffit, pour habiter le monde, de savoir rendre grâce à sa changeante beauté », nous souffle-t-elle avec érudition et légèreté au fil des pages. Chaque livre, chaque rencontre, chaque voyage, chaque regard posé autour de soi est « une chance d'aventure, émotive, intellectuelle – la recherche d'une certaine qualité de vibrations. » Qu'elle convoque ses impressions de voyages, ses souvenirs d'enfance, son besoin de lecture, des bribes de conversations ; ce que cherche à saisir l'écrivaine, ce sont tous ces « moments fugitifs, voués à l'effacement. » Moments qu'a si bien photographiés selon elle Jacques Henri Lartigue, « le capteur de bonheur » et de corps en mouvement. Les lieux, les voyages innervent son œuvre et ses chroniques. Arcachon la ramène à son enfance, à sa mère et à ses grands-parents et a forgé son goût pour les paysages maritimes. L'énergie des villes l'enivre, parcourir les rues de Paris, de Montréal, de Kyoto, de Taipei ou de New York, est toujours une expérience passionnante. Qui dit ville, dit musées et cafés. Où qu'elle se trouve, elle aime faire des pauses dans les cafés, s'imprégner des images, écouter les pensées qui lui viennent. Tout séjour à New York, débute immanquablement par une balade dans Central Park, une visite de La Frick Collection et un petit-déjeuner au Café Orlin à East Village. Dans le métro, elle observe attentivement les voyageurs hypnotisés par leurs téléphones portables et ceux qui lisent, absorbés dans « un plaisir qui relève d'une exigence profonde, celle de ne pas vivre uniquement soumis à une suite de pressions, mais de jouir de la liberté d'une distance critique, d'un espace intérieur : " d'une chambre à soi " (Virginia Woolf). » Ce pouvoir des mots, ce qu'ils déposent en nous, Chantal Thomas en donne la mesure à travers ses livres et ses auteurs d'élection : Sade, Casanova, Colette, Roland Barthes, Rousseau, Nicolas Bouvier ou encore Hemingway pour Paris est une fête. « Les livres fétiches jouent le rôle de révélateurs. Telle une présence amie, ils nous aident à démêler qui nous sommes (…) et nous soutiennent dans les épisodes clefs de l'existence. » Pérégrinations urbaines, réminiscences du passé ou littérature, chaque texte ici déplié se veut le reflet d'un voyage dans l'espace et intérieur, d'une joie d'exister, d'une curiosité jamais rassasiée des autres et du monde. Éd. Seuil, Fiction & Cie, 206 p., 17 €. Élisabeth Miso

Couverture du livre d'Olivier Sacks, Chaque chose à sa place

Oliver Sacks, Chaque chose à sa place. Premières amours et derniers récits. Traduction de l'anglais (États-Unis) Christian Cler. Oliver Sacks, neurologue de renom, décédé en 2015, auteur de L'Éveil ou de L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, ouvrages mondialement reconnus, a contribué par la subtilité et la sensibilité de son approche à modifier le regard porté sur les maladies neurologiques. Dans Chaque chose à sa place, il mêle éléments autobiographiques, considérations diverses et observations scientifiques, comme autant d'illustrations de sa vivacité intellectuelle, de son humour et de sa vocation de scientifique. Il aborde notamment quelques-unes de ses multiples passions. De sa pratique assidue de la natation, plaisir aquatique transmis par son père, il dit tirer un bien-être proche de l'extase tant l'esprit peut flotter librement. Il a grandi à Londres, entouré de trois frères et de parents médecins, à qui il doit cette conception résolument humaniste de la médecine. Dès son plus jeune âge, il ne pense qu'à explorer les musées, les bibliothèques, les jardins botaniques et les zoos, au point de se laisser enfermer une nuit entière dans le Muséum d'histoire naturelle de South Kensington. C'est la même soif de découvertes et de rencontres qui motive son périple en moto à son arrivée aux États-Unis en 1960 ou lui fait partager un moment de grande émotion avec une femelle orang-outan au zoo de Toronto. « Bien qu'ayant eu des chiens et d'autres animaux que j'ai aimés, je n'ai jamais vécu d'instant semblable : c'est en présence de cette congénère primate uniquement que j'ai fait l'expérience de cette reconnaissance mutuelle, empreinte d'une si grande impression de parenté. » Dans les hôpitaux et les maisons de retraite new-yorkais où il a exercé, il a pu étudier pendant près de cinquante ans nombre de troubles du comportement : maladie d'Alzheimer, Parkinson, syndrome de Gilles de la Tourette, psychose maniaco-dépressive, hallucinations, et a toujours privilégié l'accompagnement humain et social des malades. « La solidarité, la camaraderie, la possibilité de travailler et de laisser libre cours à sa créativité, le respect de l'individualité, tout cela est étroitement associé à la psychothérapie et aux traitements médicamenteux éventuellement nécessaires. » Constatant l'effet apaisant et vivifiant de la nature et de la musique sur ses patients, il a développé de nouvelles prises en charge thérapeutiques adaptées à la personnalité de chacun. Éd. Christian Bourgois, 304 p., 22 €. Élisabeth Miso

ROMANS

Couverture du livre de Aslı Erdoǧan, Requiem pour une ville perdue.

Aslı Erdoǧan, Requiem pour une ville perdue. Traduction du turc Julien Lapeyre de Cabanes. « Aujourd'hui, ce matin, d'entre tant de mots innombrables, d'entre tous les mots justes qui s'entassent, je n'en ai choisi qu'un seul : Vie. Ce mot, je lui courrai après jusqu'à en perdre haleine. Je dois croire sans m'arrêter, sans cesse accélérer. Jusqu'à ce qui m'attend… » La romancière et journaliste turque ne pouvait imaginer le cauchemar qui allait être le sien quand elle a écrit Requiem pour une ville perdue, paru en 2009 dans son pays. Arrêtée en août 2016, elle est restée incarcérée plus de quatre mois pour avoir collaboré avec le journal prokurde Özgür Gündem. Accusée d’« appartenance à une organisation terroriste » et d'« atteinte à l'intégrité de l'État », elle risquait la prison à perpétuité. Comme bien d'autres intellectuels et opposants, elle est devenue la cible du régime répressif en place en Turquie. Après sa libération sous contrôle judiciaire, elle s'est exilée en Allemagne où elle réside toujours. Elle a finalement été acquittée le 14 février 2020. Aslı Erdoǧan se retourne sur son passé, son enfance, parle de sa mère, de solitude, d'absence, des êtres aimés disparus, du déchirement que provoque le « cours inexorable du temps et l'inlassable transformation de " l'instant " en passé. » L’ensemble est assez sombre mais vibre d’une musique singulière, porté par une langue extrêmement poétique.  L’auteure donne à voir l'âme de Galata, son quartier stambouliote dont elle aime tant les lumières, la vue sur le Bosphore, le linge étendu aux fenêtres, les chats efflanqués. Elle décrit sa quête insatiable de mots, les heures sans sommeil habitées par ce besoin irrépressible d'écrire, à attendre « qu'un mot traverse d'un bout à l'autre le vide où il fut lancé, puis se transforme en mille scintillements…» « J'écris afin de pouvoir continuer de croire qu'existe en moi un être qui jamais ne m'abandonnera, ni ne disparaîtra. Je tisse des murs de mots pour clore les brèches de l'existence.» Éd. Actes Sud, 144 p., 17 €. Élisabeth Miso