On croyait l’œuvre et la vie de Marcel Proust explorées jusque dans leurs replis les plus secrets et voici qu’apparaît un ensemble de cent lettres inédites, recueillies parmi les papiers conservés par l’écrivain lui-même et récemment entrées à la Bibliothèque nationale de France. Réunies sous le titre Cent lettres inédites. Correspondance retrouvée (1886-1922), ces pages ouvrent une fenêtre supplémentaire sur l’existence quotidienne, les affections, les inquiétudes et le travail de celui qui a fait du souvenir et de la mémoire, l’une des aventures les plus élevées de la littérature.1 Les lettres de Marcel Proust, si on les compare à son roman, lui ressemblent à peu près dans la mesure où l’envers d’une tapisserie ressemble à l’endroit, écrivait Philippe Kolb, dans son Avant-propos à la Correspondance de Marcel Proust : On y distingue tous les fils, toutes les couleurs ; ce qui manque, c’est la netteté du dessin, le fini, l’art en somme. De même, dans les lettres de Proust, nous retrouvons beaucoup de ce qu’il a mis dans son œuvre, mais nous voyons cela sous un jour moins poétique, plus véridique.2
Les lettres, les brouillons de courrier, les billets parfois jamais envoyés suivent le fil de son existence, entre 1886 et 1922. Ils révèlent un homme aux prises avec des préoccupations très concrètes : difficultés financières, santé fragile, relations amicales et sentimentales, gestion domestique ou encore, soucis liés à l’élaboration de son œuvre.
La grande présente parmi les destinataires est sa mère. Jeanne Weil Proust (1849-1905) ne fut pas seulement la mère adorée de Marcel Proust, elle fut sa première interlocutrice intellectuelle. Issue d’une famille juive alsacienne cultivée, excellente anglophone, elle partageait avec son fils le goût de la littérature. Il est sûr que sa tendresse vigilante, mêlée d’exigence, entretint profondément l’imaginaire proustien. Lorsqu’il lui écrit, c’est toujours avec la même ferveur, la même proximité, et comme un enfant avec sa mère, il commence par : Ma chère petite maman. Elle est sa confidente, sa mémoire vive. « Veux-tu garder ce petit mot parce que j’y note en une seconde q.q. pensées, d’ailleurs bien médiocres, qui me sont venues en me déshabillant. (…). En grande hâte mille tendres baisers, Marcel. »3
Il lui confie jusqu’à son endormissement pénible, sa demande d’amour maternel comme ses plaintes compliquées, ses longs réquisitoires. Plus loin toujours, Marcel Proust à Jeanne Proust : [Entre juillet 1896 et le 26 septembre 1905], « Onze heures 1/4 toujours pas commencé même à songer à reposer, soit café, soit trional [un somnifère] rencontrant dîner. Mais toujours pas de crise. Mille tendres baisers. Marcel ».
Mme Proust et Marcel échangent presque chaque jour un billet, n’étant pas réveillés aux mêmes heures. Il arrive aussi, souvent, qu’il juge ses lettres – qu’il les juge mal – et invite ses destinataires à prendre des précautions pour les lire. Il n’en reste pas moins que le malade est sauvé par sa correspondance : elle est pour lui le seul moyen de maîtriser l’espace et même, d’ouvrir grand les portes de l’imaginaire.
Au fil des pages surgit toute une galerie de présences qui éclairent d’une lumière émouvante une relation qui marqua profondément l’écrivain. Nous entendons la voix de Proust dans sa spontanéité, avant que l’expérience vécue ne soit transformée par l’alchimie romanesque. Or, l’ouvrage ne se limite pas aux lettres écrites par Proust. Il rassemble également des courriers reçus, offrant ainsi un précieux jeu d’échos. Des proches tels que Lucien Daudet – écrivain et peintre, fils du romancier Alphonse Daudet – y apparaissent, ou l’éditeur Alfred Vallette. Plus touchantes encore, sont les voix modestes qui émergent de cette correspondance, dont celle de Céleste Albaret, fidèle gouvernante. Ses mots semblent accompagner l’écrivain jusqu’au seuil de sa disparition – elle-même, qui écrit à Robert Proust, à propos de son frère Marcel : [Novembre 1922] : « Monsieur le Professeur, Monsieur a passé une nuit affreuse, ainsi que la journée – Beaucoup de quintes qui l’étouffent terriblement. Monsieur est toujours plus que jamais résolu à ne pas se laisser soigner, ni à avoir du feu dans sa chambre qui est glaciale. Je suis désespérée de sentir que personne ne pourra avoir un peu d’influence sur lui. »4 Proust allait mourir quelque jours plus tard, le 18 novembre 1922.
De sa chambre close, Marcel Proust contrôle tout, et Céleste ne laisse passer quiconque. Ainsi, c’est par les lettres de ses nombreux correspondants que Marcel entre en contact avec l’extérieur. Thierry Maulnier, qui a préfacé les Lettres de Marcel Proust à Antoine Bibesco5, voit dans les lettres que Proust écrivait, comme un appel d’air ; une sorte d’obligation où se trouve le malade menacé d’asphyxie d’établir des relations d’ordre respiratoire – d’où le fait que même au cœur de ses lettres les plus brèves, les plus futiles dans leur objet, une subreptice angoisse se manifeste, telle une urgence, une impatience, une plainte. Marcel Proust, à Céleste Albaret : [Octobre ou début novembre 1922] : « Par distraction, dans ma colère, j’ai éteint ce bougeoir alors que j’en avais infiniment besoin. Je vais me donner une crise exprès pour me calmer par la souffrance. Donc donnez-moi vite une tasse de queue de cerise pour que je prenne du dial, grand réveilleur des quintes. Et une petite cuiller. »6 Plus loin, [Entre 1936 et 1939] : « Je suis extrêmement souffrant et j’ai besoin immédiatement de tilleul. Or je ne sais pas ce que vous avez fait de la bouilloire électrique mais elle ne chauffe pas »7.
Ce recueil s’inscrit dans le prolongement des Lettres retrouvées publiées en 1966 par Philip Kolb (Plon) et viennent compléter cette collection épistolaire constituée par Proust lui-même. Il renouvelle le regard porté sur l’écrivain en faisant apparaître les liens subtils entre la vie vécue et l’œuvre en gestation. Derrière chaque billet, derrière chaque formule rapide ou chaque demande pratique, on perçoit déjà les thèmes qui irrigueront À la recherche du temps perdu : la fragilité des êtres, la persistance du souvenir, les mouvements du désir, l’observation minutieuse du monde social.
L’écrivain que l’on découvre n’est plus seulement le maître du temps retrouvé ; il devient un homme qui souffre, attend, espère, remercie, s’inquiète et travaille avec obstination. Plusieurs passages montrent un Proust suspendu aux réponses de ceux qui comptent pour lui. On pense notamment à ses échanges avec le compositeur, chef d'orchestre, d'origine vénézuélienne, Reynaldo Hahn, dont le compagnonnage et l'amitié amoureuse fut parmi les plus importantes de sa vie. Certaines lettres laissent apparaître son besoin presque anxieux de maintenir le lien, son impatience devant le silence ou son désir d'obtenir un signe d'affection. On trouve également des exemples plus quotidiens : Proust attend des nouvelles de sa santé auprès de médecins, des réponses d'éditeurs concernant la publication de son œuvre, ou encore des informations de ses proches. Ces attentes, qui pourraient sembler banales, prennent sous sa plume une intensité particulière. Elles témoignent d'une sensibilité exacerbée au temps qui s'écoule et à l'incertitude qui accompagne toute relation humaine. Pourtant, la correspondance révèle un homme bien moins isolé qu'on ne l'imagine.
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1. Correspondance de Marcel Proust, Texte établi, présenté et annoté par Philippe Kolb, Plon, 1969, Avant-propos.
2. Marcel Proust, Cent lettres inédites. Correspondance retrouvée 1886-1922, Honoré Champion, p., 32
3. Marcel Proust, Cent lettres inédites, op. cité. Centième et dernière lettre du recueil, p. 232.
4. Lettres de Marcel Proust à Bibesco. Préface de Thierry Maulnier, La Guilde du Livre, 1949. Rééd. Prodinnova, 2023
5. Marcel Proust, Cent lettres inédites, op. cité, p. 209.
6. Marcel Proust, Cent lettres inédites, op. cité, p. 231.