Florilettres

Dominique Missika, Un amour de Kessel. Par Corinne Amar

édition été 2020

édition été 2020
Articles critiques

« Fils d'émigrés russes d'origine juive, né en Argentine. Mon père est né en Lituanie, à l'intérieur de l'immense ghetto juif qui allait de la mer Noire à la Baltique. » C’est ainsi que Joseph Kessel se présentait aux journalistes, la cigarette près de la bouche, avec sa voix grave et sa stature séduisante de colosse baroudeur, lorsqu’on lui demandait d’où il venait (archiva INA, 1960). Jeune aviateur pendant la Première Guerre mondiale, correspondant de guerre pendant la Seconde, grand reporter devenu romancier à succès et conteur né, il fut une légende. Joseph Kessel (1898-1979), auteur de L’Équipage, du Lion, de L’Armée des ombres, de romans qui donnèrent lieu à de mémorables adaptations au cinéma – Belle-de-Jour, La Passante du Sans-souci aujourd’hui auréolé d’une prestigieuse entrée dans la mythique collection de Gallimard, La Pléiade, aima beaucoup la vie, les voyages, les bouts du monde, les guerres, aima aussi beaucoup les femmes. L’essayiste, historienne, Dominique Missika, rend ici hommage au couple passionnel qu’il forma près de dix années durant avec la chanteuse de music-hall et actrice, Germaine Sablon, première interprète aussi du fameux Chant des partisans. Elle raconte cette relation amoureuse débutée en 1935 qui s’intensifia pendant la Deuxième Guerre mondiale, au cœur même de la Résistance, et prit fin brusquement en 1945, sans explication de Kessel.
Germaine Sablon (1899-1985), fille du compositeur Charles Sablon, sœur de Marcel, le metteur en scène, et de Jean, le réputé crooner, avait été élevée dans une famille de musiciens. « Chez les Sablon, tout le monde chante, danse, compose ou joue ». Lorsqu’elle rencontre l’écrivain dans un cabaret de Pigalle où elle chante, en 1935, elle est déjà une vedette du music-hall, comédienne, et d’une beauté conquérante, qui se remarque de tous. L’écrivain et grand reporter à ­Paris-Soir a 37 ans. Il est connu. L’idylle est immédiate. Elle est séparée de son mari, a un fils ; Kessel lui, vit avec Katia, qu’il finira par épouser tout en vivant avec Germaine Sablon – russe, ancienne mannequin qui, elle aussi, aime la vie et qui, amoureuse de Kessel sait qu’il n’est pas l’homme d’une seule femme. Katia sait aussi que Kessel est irrésistible.
« L’idylle Sablon-Kessel prend place dans un climat sombre. Il n’est pas sûr que Germaine s’en soit rendu compte sur le moment. Le pays est paralysé par les grèves et les manifestations du Front Populaire, mais Germaine n’est ni une suffragette ni une passionaria. Une chose lui tient à cœur, la mémoire de la Grande Guerre. Probablement pacifiste, elle est très proche du milieu des anciens combattants. » Car, si elle n’est pas militante, elle est intrépide, engagée, profondément patriote, et va le montrer.
Quand arrive la guerre, ils se voient tous les deux impliqués. Kessel couvre la guerre comme journaliste, Germaine Sablon elle, chante pour les soldats sur la ligne Maginot. En 1940, la France est à genoux, elle refuse la débâcle, entre la première dans la Résistance. Kessel suit, et s'engage dans les Forces Françaises Libres du Général de Gaulle. Germaine est partout, auprès de l'armée française, comme aide-infirmière, conductrice, directrice d'un foyer d'aide, elle s'occupe également de liaisons. L’un et l’autre aident réfugiés et combattants de « l’armée de l’ombre ». Ils se désirent, s’admirent, sont sur la même longueur d’onde lorsqu’ils se retrouvent ou œuvrent ensemble dans la lutte clandestine. La France occupée devient un danger même pour eux, ils vont devoir fuir ; s’ensuit tout un périple en voiture avec Maurice Druon, le neveu de Kessel (futur écrivain, lui aussi résistant et aussi futur académicien). Ils traversent la France, d’une ville à l’autre, se cachant, puis toujours en voiture, vont d’un pays à l’autre, sollicitant l’aide de passeurs, courant après les consulats et les visas, de Barcelone à Lisbonne, pour parvenir enfin, jusqu’au Général de Gaulle, à Londres.
Ils sont à Londres en 1943, lorsqu’un ami de Germaine, réalisateur, lui demande de chanter des chansons pour un film de propagande qu’il doit tourner, à l’intention du public américain, et destiné à récompenser l’effort de guerre américain. Il manque des paroles. Kessel accepte d’y participer, son neveu s’en mêle, et ensemble, ils créent ce chant fameux, Le chant des partisans, que Germaine Sablon enregistre dans un studio en mai 1943. Cette même année, Kessel écrit L’armée des ombres, son grand roman de la Résistance, à Londres, en pleine guerre, aussitôt publié par des éditeurs « résistants » en Algérie, à New York comme à Londres. « Combien d’écrivains – confiait-il en interview – font de longues enquêtes avant d’écrire un roman ! » tandis que, dans sa préface, il prévenait : « La vérité est seulement dans les faits », revendiquant le fait de capter l’instant présent, de se nourrir du reportage, pour décrire de l’intérieur une réalité et ses dangers vécus au quotidien par les héros de la Résistance.
Chapitre après chapitre – le style est romanesque plus qu’historique – l’auteure égraine les péripéties de ce couple hors du commun pendant les années de guerre, soulignant à quel point la figure extraordinaire de Germaine Sablon eut son importance et pourtant, combien son rôle fut injustement oublié sinon méconnu.
En 1943, Germaine apprend que son fils est à Alger, blessé pendant la bataille de Tunisie, et soigné à l’hôpital. Kessel lui demande de rester à Londres, tente de la retenir, elle part. Quand, au printemps 1945, deux ans plus tard, elle bénéficie enfin d’une permission pour se rendre à Paris où il est, la rupture entre les deux amants est définitive et sans explication : Kessel n’aura pas voulu attendre. « Germaine n’a jamais revu Jeff depuis le 28 mars 1945. Le 26 juillet 1979, Joseph Kessel est enterré dans la plus stricte intimité au cimetière du Montparnasse à Paris. « Le monde est extraordinaire, regarde comme c'est beau », furent les derniers mots de Joseph Kessel prononcés avant de mourir, le 23 juillet 1979. Il avait 81 ans et regardait à la télévision un reportage sur la spéléologie.
Il aimait la fête, elle signifiait pour lui le dépassement de la vie dans le plaisir. Il aimait l’alcool. Dans un entretien pour le journal L’Express, en 1969, il se confiait à Irène Allier autour d’une table ronde : « J'ai tellement bu dans mon existence, mais jamais seul. Mes plus belles fêtes se sont presque toujours déroulées dans les boîtes russes de Paris, où je m'étais fait beaucoup d'amis. Tant que je pouvais payer les additions, j'y allais jusqu'à l'extrême limite. Dans ces moments-là tout devient beau, les colères, les attendrissements. Il y a un véritable échange. Puis on sort, on parle, on entre dans une autre boîte, on accroche un clochard au passage, ou un truand, tout le monde est ami.   Et les femmes ? lui demandait-on. « Elles n'ont jamais fait partie de la fête ». 
Germaine Sablon mourra quelques années après lui, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

 


Dominique Missika
Un amour de Kessel.
Édition du Seuil,
208 pages, 18.00 €.

Dominique Missika est historienne. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la France pendant l’Occupation, dont L’Institutrice d’Izieu (Seuil, 2014) et Les Inséparables, Simone Veil et ses sœurs (Seuil, 2018).