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Blanche Lee Childe et Pierre Loti. Lettres d’Oirda et Messages lointains. Par Gaëlle Obiégly

édition janvier 2023

Articles critiques

Même si le volume de lettres se clôt par la prose de Loti, il n’est pas le personnage principal de cet ouvrage. C’est Blanche Lee Childe qui anime les pages de ce livre. Elle a initié la correspondance avec le romancier dont nous pouvons lire quelques « messages lointains » en fin de volume alors que Blanche s’approche d’une mort prématurée. Née en 1837, elle meurt assez jeune de la phtisie en 1887. Loti est plus jeune qu’elle d’une quinzaine d’années. Elle lui a adressé une lettre d’admiratrice après avoir lu Fleurs d’ennui. Du reste, le mot « ennui » et ses dérivés abondent dans cet ensemble de lettres. Sans doute parce que l’un et l’autre le redoutent. L’ennui est la bête noire de Blanche. Si elle le mentionne tant, sans doute est-ce pour exorciser ce démon sournois. Elle mène une vie paisible entre le Loiret, en été, et des pays lointains en hiver. Quant à Loti, il est sans cesse ailleurs. Officier de marine, il mène une vie aussi militaire qu’exotique. Ce sont ses phrases et ses aventures qui ont incité Blanche à lui faire part de son plaisir de lectrice. D’emblée, Blanche Lee Childe ne laisse pas Loti indifférent. Lui qui a de nombreuses admiratrices, celle-ci compte pour lui particulièrement. Blanche Lee Childe, dont le souvenir s’est effacé, a inspiré bien des passions. Pour l’archéologue Salomon Reinach, elle incarne l’amour idéal. Ils auront aussi une correspondance. Dans ses lettres à Loti, elle mentionne d’autres interlocuteurs, faisant ainsi état de son existence mondaine tout comme de ses possessions. Elle laisse entrevoir à Loti la possibilité de lui faire profiter de ses relations et de son château bien qu’il ne lui ait rien demandé, semble-t-il. Oirda n’attend rien de Loti non plus : ni promesse de vie partagée, ni son soutien dans le monde des lettres. Elle n’a pas besoin de lui car elle a une fortune et des relations importantes. C’est une mondaine riche. Vous allez rire, lui écrit-elle. Et de poursuivre : J’ai aussi un troisième château […] et vous y viendrez comme à votre vrai « country home ». Ce flirt innocent entre deux êtres éloignés par la force des choses réserve une surprise. Au fil des pages, on voit cette femme, en apparence si fragile, en quête d’une conversation avec un « camarade », se métamorphoser en quelques mois en un puissant mentor. Elle contribua à la réussite de Mon frère Yves. Grâce aux relations de Blanche Lee Childe, Loti a publié ce texte en feuilleton dans la Revue des deux Mondes dès l’été 1883. Cette publication périodique connaît un grand succès et débouchera sur l’édition d’un livre. Revenons à présent sur les épisodes qui ont précédé cette parution.

Tout a commencé six mois plus tôt, en décembre 1882. Pierre Loti a reçu un message signé Oirda, ce qui signifie la rose en arabe. Cette inconnue, masquée de surcroît, lui a fait part de son admiration après avoir lu Fleurs d’ennui tout juste paru. Pierre Loti est alors un romancier à la mode. Il figurera dans le questionnaire de Marcel Proust en tant qu’écrivain préféré de l’auteur d’À la Recherche du temps perdu. C’est par une simple lettre qu’a commencé une relation très forte entre un officier de marine sillonnant les mers du globe et une Parisienne, se dépaysant l’hiver. Ils commentent et se racontent diverses choses au fil de lettres qui courent le monde. Tous les chemins mènent à Loti, c’est ce qui transparaît. À la fin de cet ouvrage, on aura vu une intimité s’établir entre l’admiratrice masquée et le romancier des lointains. Cela aboutit à des confidences et notamment à l’évocation d’un enterrement qui, dépeint par Oirda, a tout d’une féérie. Féérie qui contraste avec le dégoût que lui inspire la défunte, sa tante. Blanche Lee Childe, alias Oirda, insiste sur le fait qu’elle ne l’aimait pas. Et elle prend plaisir à décrire ses charmantes obsèques. La cérémonie était touchante, dit-elle. « Il y avait plus de 1200 personnes qui suivaient le grand char panache. Un temps gris, les champs tout piqués de bleuets, de pavots, la verdure merveilleuse. Un enterrement à la campagne est touchant et naturel. Notre pauvre petite église était exquise d’aspect intérieur. Les tentures, les fleurs, les grands lampadaires avec les torches à flammes bleues. Et cette foule interminable de paysans émus parce que notre nom est si aimé ici. Je pensais à vous pendant ce grand office. Quand je sens quelque chose de pittoresque qui me prend, il me semble que je vous ai là près de moi et que nous le sentirions de même ensemble. » Ce genre d’évocation et de partage a un certain effet sur Loti qui, après la mort de son « amie noble et exquis », en garde à l’esprit une image « étrangement vivante ».

Pendant les neuf premiers mois de cette correspondance, Pierre Loti écrit un roman. Mon frère Yves, qui sera son premier best-seller. En parallèle s’organise une intrigue que les lettres et leur appareil de notes nous révèlent.

Tout d’abord, Loti accepte de nouer une relation à distance, par l’entremise de la poste restante, avec une inconnue qui déguise son écriture. C’est au mois de décembre 1882.

Deuxième épisode : l’inconnue qui signe Oirda est démasquée. Avant la mi-janvier 1883, par un indiscret que le romancier a sollicité. Loti hésite à continuer. Une lettre perdue fait d’ailleurs penser à Oirda que tout est fini.

Troisième épisode : La lettre perdue refait surface. Et la correspondance reprend entre Oirda et Loti. Une première rencontre a même lieu, le vendredi 20 avril 1883, à Rochefort. Oirda débarque du train, avec une brassée de roses blanches sur la poitrine. À propos de cette visite, on lit dans le Journal de Loti cité par Hervé Duchêne qui édite cette correspondance : « Toute vêtue de noir, un voile noir très épais, un vrai masque sur la figure, elle arrive à la maison, où je l’attends vêtu de blanc, à l’entrée du salon, sur la marche, elle trébuche… c’est drôle, cette entrevue. » Il conclut : « Ensuite elle ôte son voile – et nous devenons assez bons amis. » On apprend qu’ils ont dîné en tête-à-tête, très convenablement, sous l’œil de la servante Mélanie.

Quatrième épisode. Malheureusement, le rêve de Oirda s’effondre. Elle prévoyait d’accueillir son nouvel ami à La Rochelle, dans un chalet loué pour l’été. Elle envisageait de lui rendre visite à Rochefort. Mais il doit partir. Il embarque sur l’Atalante pour mener des opérations militaires au Tonkin. 

Cinquième épisode : C’est le dénouement. Le marin est parti en expédition pour de longs mois. Cultivant de bonnes relations avec la sœur, la mère et la nièce de Loti, Oirda, comme en pénitence, se morfond dans la location rochelaise. Mais elle savoure une victoire. Elle a fait de Loti la coqueluche de son salon et elle a su user de son influence dans les milieux littéraires pour le faire éditer là où elle a ses entrées. La Revue des deux Mondes publie en feuilleton Mon frère Yves dès l’été 1883. Enfin, Blanche, alias Oirda, lui fait un aveu : « savez-vous, Loti, que je vous aime beaucoup ? »

Le masque levé, une intimité nouvelle s’annonce. On la découvrira à la fin du livre, dans une dernière partie mince mais intense constituée des lettres que Loti lui envoie des ports lointains où il passe.