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Béatrix Beck. Devancer la nuit, suivi de correspondance avec Roger Nimier. Par Gaëlle Obiégly

édition été 2020

Articles critiques

Dans Devancer la nuit, Béatrix Beck ravive la mémoire de son amitié avec Roger Nimier. Ils se sont fréquentés de 1951 à 1962, année de la mort de Nimier. Des lettres qu’ils ont échangées, la romancière transpose le ton. La matière même de ces lettres, c’est le ton de franchise. C’est assez rare. Le personnage d’Alexis Deblaise, dans Devancer la nuit, est inspiré de Roger Nimier. Le texte donne d’abord à entendre une conversation, celle de deux personnes qui font connaissance. Ils ont été présentés par des amis communs, les Tartempierre. Alexis Deblaise et Anaïs Dobleï, dont les noms se ressemblent, sont assis au restaurant. C’est un déjeuner. Ils en commentent tout de manière drôlatique. Il n’y a pas de narrateur, tout ce qui se dit est commenté par les locuteurs mêmes. Le texte doit son étrangeté à son aspect dépouillé. Cette forme dialoguée, Beatrix Beck, l’a expérimentée à plusieurs reprises. Elle y exploite un matériau autobiographique, ce qu’elle a fait constamment. Pour chaque texte, elle a cherché une nouvelle forme. Devancer la nuit s’appuie sur le genre épistolaire. La conversation d’Alexis Deblaise et d’Anaïs Dobleï se double d’une correspondance. Dans ce roman, les incises sont absentes de la conversation, incises qui permettent d’identifier le locuteur avant chaque prise de parole. Absents aussi le contexte des lettres et leur signature. Chacun signe A ; ils ont les mêmes initiales. Ceci a pour effet de nous introduire dans l’intimité des personnages, au cœur de leur relation. C’est exactement ce qui se joue dans toute correspondance. Puisque nous lisons des choses qui ne nous sont pas destinées. Ici, c’est pareil. Devancer la nuit exclue le lecteur. Ceci pour le confronter à ce qu’il lit. Qu’est-ce que cette situation ? Qui sont ces gens ? Que se disent-ils ? Où sont-ils ? Etc. L’économie du texte, dépouillé de narration et d’éléments de contexte, le rend, paradoxalement, volubile. Car c’est le jaillissement de la parole qui, alors, domine le texte. Un texte tout en vélocité. La matière de Devancer la nuit, et des lettres dont il provient, c’est cette rapidité dans l’échange, comme une partie de ping-pong. Il est difficile et vain de discerner le propos des deux personnages et de ces épistoliers-là. Le ton, en revanche, caractérise le texte qu’à deux ils construisent. La pudeur, l’élégance, l’orgueil reviennent sans cesse sous différents prétextes. Comme s’il s’agissait de se faire connaître par des attitudes. Il n’y a pas de formules de politesse, de salutations, d’introduction, ni même simplement de sentiments. On entre tout de suite dans le vif et en même temps on ne sait pas vraiment de quoi ils s’entretiennent. Pas de sentiments exprimés, cependant cela vibre d’un amour retenu. Le vouvoiement de Béatrix Beck et Roger Nimier fait penser à celui de certains couples. On y entend un partage profond ; ici, celui de la jubilation du bon mot. Devancer la nuit fait alterner les lettres et les passages dialogués, en écho sans doute à ce qui constitua la relation de Beck et Nimier dont les échanges ne sont pas seulement épistolaires. Ils se sont vus à l’occasion de cocktails, de déjeuners. En privé et dans les circonstances qu’offrait la vie littéraire de leur temps. D’ailleurs, à un moment, ils se disputent à propos d’un déjeuner. Béatrix les a invités, Roger Nimier et son épouse. Ils se sont amusés à composer le menu. Puis, il annule au prétexte d’une brouille avec Nadine. « Nous sommes en effet brouillés, mais pas comme le sont parfois les œufs. Je suis désolé de vous faire de la peine. Mettons aussi que je n’ai pas de cœur. » L’occasion encore une fois de faire un bon mot. C’est pour Nimier une façon d’être au monde comme l’écrit l’auteur de la postface. Malgré son admiration pour ce dandy qui se permet toutes les taquineries et désinvoltures, Beck ne craint pas de lui dire son mécontentement. Elle l’admire mais elle se moque de lui déplaire. Ils ont cela en commun, le détachement vis-à-vis des convenances. Ils n’ont pas recours aux onguents sociaux. Du moins dans leurs courriers. Ce sont des lettres brèves, des lettres efficaces. Comme s’ils conversaient rapidement par une porte entrouverte. On apprend sur l’un et l’autre, sur leur époque, par le biais de ces billets sarcastiques. On perçoit leur place dans le monde littéraire et journalistique, un peu leur vie de famille, leur rapport à la morale. Tout cela sans discours approfondi mais par des formules. La plaisanterie trahit la pudeur. Pudeur que Beck relève, non pour en faire la louange mais pour signaler un risque de pudibonderie. Ce dont Nimier fait mine de s’offusquer. La moindre évocation sentimentale est désamorcée.

Roger Nimier travaille pour le magazine Elle puis il dirige les pages littéraires du Nouveau Femina. Beatrix Beck lui en fait un peu le reproche, sous forme de question : « Pourquoi écrivez-vous pour les publications femelles ? » Elle lui propose de dîner chez elle, et de cuisiner, de dîner chez elle en compagnie de sa fille. Nimier passe commande à Beatrix Beck de « nouvelles optimistes » pour le magazine. Les liens sont privés, professionnels, littéraires. Leur première rencontre suit un article très élogieux que Nimier a consacré à Léon Morin, prêtre, roman pour lequel Beatrix Beck a obtenu le prix Goncourt. Mais ils s’étaient déjà adressés auparavant ce type de lettres courtes et vives qui nourrissent Devancer la nuit, première partie du présent ouvrage. La brièveté fait penser aux sms qui s’échangent de nos jours, avec leurs formules destinées à faire mouche et leur orthographe spécifique. Mais ce qui frappe dans ces échanges, c’est la franchise qui paradoxalement laisse entrevoir beaucoup de pudeur. Beck lui doit d’avoir obtenu la nationalité française et rend compte des étapes dans une lettre exceptionnellement longue où elle le remercie. Mais ce savoir-vivre, elle prend soin de le contrecarrer in extremis en reconnaissant s’être donné beaucoup de mal pour lui « écrire une lettre ennuyeuse à ce point. » Elle a attendu pendant dix-huit ans cette nationalité française. À cette occasion, Nimier organise un mince cocktail avec « 3 personnes un quart ». Beatrix beck y est conviée. Elle n’accepte ni refuse l’invitation. Elle demande : qui sont les autres invités. Il n’y a aucune hypocrisie entre eux. Elle ne craint pas non plus de refuser une commande, mais elle décline avec facétie. Pour le Nouveau Femina, mensuel dirigé par Hélène Lazareff, Nimier commande à la romancière un conte de Noël. Elle accepte sous conditions : qu’il se charge de trouver le sujet, qu’il rédige le texte et à la toute fin elle s’occupera de la ponctuation. Cette façon de refuser ne diffère pas du reste des échanges où Beck, méchante et gaie, fait face à Nimier, d’un détachement ostensible. Ce sont aussi leurs qualités littéraires.


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Fondation La Poste · Lettres de Béatrix Beck et Roger Nimier