Florilettres

André Breton et Simone Debout. Correspondance 1958-1966. Par Gaëlle Obiégly

édition mars 2020

édition mars 2020
Articles critiques

C’est la correspondance de Simone Debout et André Breton qui occupe la première partie de ce livre. On y lira, ensuite, un texte que Simone Debout a écrit très récemment à propos de Charles Fourier qu’elle connaît très bien. Elle est l’éditrice de ses Œuvres complètes (Anthropos, 1966-1968 ; Presses du réel, 1998-2003). C’est par Fourier que Simone Debout et André Breton se sont rencontrés. De leurs lettres, il est le sujet principal, ou le prétexte. André Breton l’a découvert alors qu’il était en exil à New York, durant l’Occupation. Les échanges entre lui et elles sont d’une affectivité déséquilibrée. L’exaltation se lit, se voit, s’entend subrepticement.

Dans une lettre datée du 26 décembre 1958, Simone Debout dit que le prestige de Breton est « bienfaisant car il défait les murailles d’impossibles ». C’est une manière de justifier, par des raisons objectives, les sentiments qu’elle lui voue. Sentiments que l’on perçoit lorsqu’elle évoque par images la visite qu’elle lui a faite à son domicile parisien, rue Fontaine. Elle se souvient particulièrement d’un papillon d’un rose ardent exceptionnel qui était sur la table de l’écrivain. Ce rose ardent est la couleur poétique, celle de la chair aussi, celle d’une personne, de son épaisseur, de son intimité. Cela se condense dans une image. Celle-ci, produite par le regard de Simone Debout, rappelle un moment de Croisière de Virginia Woolf où la jeune Rachel, abasourdie d’enthousiasme se fige un instant devant un papillon qui ouvre et referme ses ailes avec lenteur, posé sur une pierre plate. C’est un tournant érotique où l’on voit le désir créer un lien fécond avec le monde et faire naître une curiosité faramineuse. Simone Debout, qui a étudié la philosophie subversive de Fourier dans ses dimensions politiques et sensuelles, lui donne corps dans ses lettres à Breton mais aussi dans un essai, intitulé Mémoire, inclus dans ce beau volume. Livre d’un bleu qui copie celui du cahier dans lequel Simone Debout prit des notes sur des œuvres d’André Breton. Celui qui est en photo dans le volume concerne Arcane 17.
Comment se sont-ils rencontrés ? En 1947, André Breton, de retour d’exil publie l’Ode à Charles Fourier. Son poème s’inscrit dans une démarche politique. Il entend raviver l’utopie, cette « conjugaison du sensible et de la résistance opposée à toute soumission comme à toute oppression ». Je cite ici Florent Perrier qui a écrit la préface de cette correspondance. Mais cette publication qui porte haut Fourier – la figure des courants souterrains du XIXème siècle – semble déplacée. Car on sort à peine, au moment de la publication, des catastrophes du XXème siècle.  Dix ans s’écouleront avant que vienne vers André Breton, Simone Debout, une passionnée de l’œuvre de Fourier. Il voit en elle une incarnation des vœux de Fourier pour qui les progrès sociaux ont leur source dans celui des femmes vers la liberté.
Ce livre se rapporte à un trio. Trois êtres liés par des coïncidences, c’est-à-dire des faits commandés par un désir intense. Des faits qui s’organisent selon des convergences mystérieuses. Simone Debout, André Breton, il y a entre eux Charles Fourier auquel ils doivent leur relation. La trace épistolaire de leur passionné partage intellectuel a été recueillie par Florent Perrier et Agnès Chekroun. Le livre intense qui en résulte s’inscrit dans le merveilleux catalogue des Éditions Claire Paulhan grâce auxquelles nous découvrons Simone Debout. Elle est née Devouassoux le 29 mai 1919. Résistante, elle prend le nom Debout en 1942. Elle a enseigné la philosophie, notamment au lycée Stendhal à Grenoble. On la voit en photo parmi ses élèves normaliennes en 1943. On la voit aussi, grave, altière, les mains plongées dans les poches de son pantalon d’homme, sur le perron de la maison où elle s’est mariée l’été 1947 avec Ludwig Oleszkiewicz. Ces images accompagnent la dernière partie de l’ouvrage. Dans un texte intitulé Rétrospections, Simone Debout relate des faits et rencontres de ses années de résistante. Au printemps 1942, elle était secrétaire des étudiants communistes de la Sorbonne. Les moments de ce récit nous donnent à connaître non seulement son parcours mais sa personne. Elle y expose la méthode qu’elle mit au point pour décoder une phrase poétique arrivée dans sa boîte aux lettres. Et la coïncidence qui s’en suivit.
Hormis l’étude consacrée par Simone Debout à la révolution passionnelle qui unit André Breton et Charles Fourier et le texte autobiographique où elle articule action et poésie à travers le récit d’une coïncidence, c’est une correspondance subtile. L’autre protagoniste, bien connu, est André Breton. La première chose qu’il lui dit tient au recto d’une carte postale de Saint-Cirq-Lapopie, sa villégiature où le rejoignent tous les étés ses amis surréalistes. En une seule phrase efficiente, il lui fait part de « l’extrême bien » qu’il pense de la thèse qu’elle lui a présentée, de l’effet que cela a produit sur lui, à savoir une exaltation de l’amour qu’il portait déjà à Fourier. Et en toute fin de phrase, Breton évoque l’effet persistant que lui a fait de Simone Debout le regard d’un « si beau bleu » et  d’une « si grande loyauté ». Dans sa réponse, elle exprime l’enthousiasme qui fut le sien à la découverte de Nadja et de L’Amour fou. On perçoit son émotion à correspondre avec l’auteur de ces œuvres majeures. Car non seulement Breton lui dit son enthousiasme mais il lui propose de publier des morceaux de sa thèse dans la revue Le surréalisme, même. Cette lettre datée du 6 septembre 1958 est animée du bonheur de partager sa passion pour Fourier avec l’écrivain qu’elle admire. L’effervescence contenue se manifeste avec discrétion et évidence. Elle projette un voyage à Paris qui sera l’occasion de lire des manuscrits de Fourier et de parler avec Breton de ces lectures. L’admiration qu’elle a pour lui est réciproque ; c’est une source de joie et un moteur pour la pensée. Cependant, les adresses sont plus raides chez elle que sous son stylo à lui. « Monsieur » lui dit-elle du début à la fin de leur correspondance où l’amitié de Breton ne cesse d’être démonstrative. Outre Fourier, ce qui fait la matière des lettres de Simone Debout à André Breton, c’est l’actualité politique. Le 28 septembre 1958, il fut proposé aux Français de ratifier la constitution de la Vème République. Ce référendum permit le retour du général De Gaulle à la tête de l’État dans un contexte de grande instabilité ministérielle et de guerre d’Algérie. Simone Debout commente cette situation et ce qui a motivé ce oui. Elle constate aussi que le « socialisme ne vit plus vraiment en France » et que la place prise par De Gaulle, « ce grand homme est un accident du pourrissement socialiste ». Pour finir, elle regrette d’avoir écrit ces choses au lieu de les lui dire de vive voix. Son désir d’une rencontre prochaine, d’une conversation s’exprime alors. Mais face à lui, elle est moins exaltée que dans ses lettres. Il lui a d’ailleurs fait remarquer la « glace » qui subsiste pendant ses visites. On la perçoit un peu dans ses courriers, en même temps que sa flamme.


André Breton et Simone Debout,
Correspondance 1958-1966. Suivi de Mémoire. D’André Breton à Charles Fourier : la révolution passionnelle et de Rétrospections.
Édition établie, annotée et présentée par Florent Perrier, avec le concours d’Agnès Chekroum.
Éditions Claire Paulhan, 288 p., 35 €