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Henri Bosco : Portrait. Par Corinne Amar

édition février 2026

Portraits d’auteurs

« Qui n’a eu le désir, et même l’ambition, une fois au moins dans sa vie, d’écrire un livre pour enfants ? » confiait Henri Bosco dans une étude intitulée Les enfants m’ont dicté les livres que j’ai écrits pour eux. (1)
1945 marquait un tournant dans sa carrière romanesque : il faisait paraître cette même année, Le Mas Théotime – couronné par le prix Renaudot – et son roman le plus célèbre, L’Enfant et la rivière. Henri Bosco (1888–1976), qui mena parallèlement une carrière d’enseignant et de romancier, fut à raison ou à tort, enfermé dans la catégorie des écrivains pour enfants. Né à Avignon, l’écrivain portait en lui la mémoire des terres méridionales. Dans ses romans, la Provence n’est pas seulement un décor, elle est une présence vivante, spirituelle. Cette atmosphère singulière, on la retrouve dans Le Mas Théotime : une intrigue apparemment simple, traversée par la nature. Le récit s’inscrit dans une temporalité, avec une chronologie des saisons marquée par les travaux agricoles, toute une poétique de la terre. De même, dans Le chemin de Monclar : « C’était le monde de mon âme, un monde précis, et qui vivait sans impatience, un monde ami de ses propres confins, attaché à sa glèbe, un monde favorable à la lenteur, à la persistance, au secret, un monde fait depuis longtemps aux travaux, aux peines, aux joies de la fidélité et du silence. »(2) Et dans L’Enfant et la rivière, l’enfance est aussi ce territoire initiatique où la nature guide l’âme.
Henri Bosco a trois ans, lorsque ses parents quittent la ville et s’installent dans la banlieue. Il grandit dans un environnement rural et familial qui le marque. Enfant unique et souvent solitaire, il est sensible à ce que lui apportent ses deux parents – même si son père, artiste lyrique, est souvent absent et revendique sa solitude d’artiste. Dans Le Chemin de Monclar, Bosco évoque la figure de ce père, souvent muré dans son silence, souvent impassible, perdu dans une contemplation secrète à laquelle le fils n’a pas accès. Cette distance entre l’homme taciturne et l’enfant silencieux crée une double peine : celle de se sentir exclu des pensées et des sentiments paternels. Pourtant, l’enfant est fasciné par les contes que lui invente ce père et qui ouvrent en lui un espace prodigieux de rêverie. Par ailleurs, si la campagne, par ses attraits le fascine, il lui reconnaît aussi un aspect parfois ennuyeux qui l’oblige à s’évader par l’imagination autant qu’il le peut. De sa mère, il dira qu’elle est d’un caractère diamétralement opposé à celui de son père : enjouée, autoritaire, elle met en ordre le monde, l’organise, surprotège le sommeil difficile de l’enfant. Elle est soucieuse en toutes choses, mue par une trop grande sensibilité qui affecte la famille.
Écrivain, Henri Bosco n’a eu de cesse de revisiter dans son œuvre romanesque les lieux originaires de sa naissance, de sa jeunesse en Avignon. Le « Mas du Gage », dans le quartier de Monclar est le lieu d’enracinement de l’enfant. Auteur d’une trentaine de romans et récits poétiques, Bosco demeure attaché à cette enfance avignonnaise et associé à une Provence visionnaire : celle des rivières, des songes et du silence. « Il n’y a que cela qui compte pour moi, la campagne. J’en ai gardé le besoin et l’amour toute ma vie […]. Je me dis donc parfois que j’ai été un bout de campagne jadis », écrit-il au début d’Un oubli moins profond, le premier tome de ses souvenirs – un voyage dans son enfance, sans déroulement vraiment chronologique de sa vie.
L’adolescent est interne au collège d’Avignon, ville qu’il ne quitte pas, jusqu’à l’âge de dix-huit ans. On le destine à une carrière musicale, il suit des cours de musique au conservatoire. Il choisira finalement la carrière d’enseignant. Quand il n’étudie pas, il aime regagner la campagne maternelle et solitaire de chez lui au « Mas du Gage », entre Durance et Rhône, cet univers intime qu’il désigne comme « le monde de son âme », et qui est aussi l’occasion de retrouver l’enfant qui subsiste encore en lui.
Agrégé d'Italien en 1911 après des études à l'Université de Grenoble, il enseigne en lycée, à Avignon, puis à Bourg-en-Bresse, puis en Algérie. Entre 1914 et 1918, mobilisé, il devient sergent interprète dans l’Armée d’Orient. De 1920 à 1930, il est détaché à l’Institut français de Naples. Il y donne des cours d’italien. Il écrit des poèmes marqués par la Provence. Pendant cette période, il rencontre l’écrivain et philosophe Jean Grenier (1898-1971), lui aussi collègue à l’Institut français de Naples. Ils se lient d’une amitié intellectuelle profonde, fondée sur une même sensibilité méditerranéenne – Bosco, enraciné en Provence, Grenier, marqué par la Méditerranée et l’Algérie. Ils ont une commune exigence spirituelle et cet attachement presque métaphysique à la lumière, aux paysages, au silence. Lorsqu’en 1927, Jean Grenier devenu secrétaire chez Gaston Gallimard, aura en charge les manuscrits pour les éditions de La Nouvelle Revue française, il recommandera la publication du deuxième roman de Bosco, Irénée.
En 1922, l’historien et industriel Robert-Laurent Vibert invite Henri Bosco, alors professeur à Naples, à Lourmarin, en Luberon, pour l’été, dans le château dont il a fait l’acquisition quatre ans plus tôt, parce qu’il cherchait un lieu où réunir ses amis intellectuels ou artistes, « une citadelle du Génie méditerranéen ». C’est l’époque où Bosco écrit son premier roman Pierre Lampédouze, récit initiatique qui se passe en Provence et à Avignon et finit dans ce château de Lourmarin. Il y met la touche finale en juin 1923, lors de son deuxième séjour au château qui a été élu la « Petite Villa Médicis de Provence ».
Parmi les lieux de Provence qui comptent pour Henri Bosco, le village de Lourmarin se distinguera particulièrement, source d'inspiration et lieu de résidence pendant plusieurs décennies.
Il épouse Madeleine Rhodes le 16 juillet 1930. De 1931 à 1955, c’est la période marocaine où se situe l’ensemble de sa carrière, car il enseigne les Lettres classiques à Rabat. Au Maroc, il s’ouvre à une sensibilité particulière, à des courants intellectuels et spirituels qui nourrissent sa culture gréco-latine. C’est au Maroc qu’il rédige la plupart de ses livres, même si le Maroc n’y tient qu’une petite place, hormis un roman, L’Antiquaire, quelques poèmes, des articles.
En 1945, après son Prix Renaudot, il décide de prendre sa retraite anticipée, mais reste au Maroc une dizaine d’années, car c’est un pays qu’il aime profondément. En 1955, il quitte le Maroc avec sa femme, s’installe définitivement à Nice.
Henri Bosco a tenu, de 1930 à sa mort en 1976, un important journal intime, auquel il fait le plus souvent référence sous le titre de Diaire (un journal inédit, à l’exception d’extraits publiés dans différents volumes des Cahiers Henri Bosco). Il y évoque le fait qu’il écrit des histoires d’enfant pour se souvenir, pour son plaisir ou, plus précisément, pour le plaisir de l’enfant qui survit en lui et qu’il invente. « Car en me rappelant l’enfance que j’ai eue, je ne peux pas m’empêcher de me rappeler aussi l’enfance qu’alors je rêvais quelquefois d’avoir – l’enfance que je n’avais pas. »(3)

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1. Sandra L. Beckett, Écrire pour les enfants en rêvant l’enfance avec son « compagnon de songes », « Rêver l’enfance », Henri Bosco, Cahiers Robinson, n°4 – 1998, p.187.
2. Henri Bosco, Souvenirs II, Le chemin de Monclar, Gallimard, 1962, p. 10.
3. Henri Bosco, Diaire inédit, juin 1958, in « Rêver l’enfance », Henri Bosco, Cahiers Robinson, n°4 – 1998 (quatrième de couverture).