C’est à de fréquentes et pénibles séparations que nous devons la lecture d’une correspondance des plus émouvantes. Celles de deux âmes-sœurs issues de mondes sociaux aux antipodes. Leur amour fou débouche sur une vie conjugale marquée par la tendresse, l’union, l’entraide.
« Livy chérie, quelle bouffée d’amour apporte un peu de séparation ! », Mark Twain écrit ceci en 1874 à celle qu’il a épousée en 1870. Auparavant, il lui a envoyé une quantité de lettres, certaines sont très longues. Il a regretté aussi de ne pas exprimer en sa présence l’intensité de son amour. Au fond, les lettres sont surtout pour lui l’occasion de dire son amour. On voit ses déclarations évoluer au cours de leur relation mais leur amour ne varie pas, lui.
Dans les premières lettres, il la nomme sa sœur. Il se désigne comme son frère. C’est une façon de nommer des liens profonds.
En 1868, il a trente-deux ans. Il se considère comme d’un grand âge. Il y a des ratures dans ses lettres et il les commente. « Au revoir – que la paix et la prospérité soient avec vous. Je n’ai pas raturé ces mots pour exciter votre curiosité ou pour vous faire enrager, mais parce que c’était superflu ». Les ratures témoignent d’une propension au repentir. De fait, il exprime des regrets, de la honte dans ses premières lettres et se rabaisse constamment. Olivia lui apparaît comme incarnation de la perfection. Il lui rend compte aussi d’une rencontre avec un homme qui lui a parlé de l’importance de la prière. S’il a été sensible à ses propos, c’est parce qu’ils entrent en résonance avec la foi de son amoureuse. Cet homme lui a fait l’éloge de la prière gratuite, désintéressée. C’est à marquer d’une pierre blanche : je me suis fait un ami, écrit-il. Il s’agit du révérend Twichell. Son nom reviendra dans les lettres à différentes époques de son histoire d’amour avec Olivia. Il a du mal à trouver des mots suffisamment forts pour dire combien il a de considération pour l’homme qu’il vient de rencontrer et avec lequel il noue également des liens profonds. Ce pasteur, congrégationaliste à Hartford, Connecticut, restera l’un des plus proches amis de Twain durant toute sa vie. Il a fait sa connaissance au cours d’une fête paroissiale. La correspondance contient de nombreuses descriptions de rencontres marquantes. L’auteur des Aventures de Huckleberry Finn apparaît comme un homme généreux et touché par les attitudes des personnes vues au cours de ses déplacements à travers l’état puis le pays puis le monde.
Samuel Langhorne Clemens, connu sous son nom de plume Mark Twain, va de ville en ville pour donner des conférences. C’est ce qui l’amène à voyager autant. Ses conférences ont tellement de succès qu’il est de plus en plus demandé. Il est donc souvent loin d’Olivia. Jusqu’à la fin, les lettres seront l’occasion de lui dire son amour. Ce qu’il ne parvient pas toujours à lui exprimer de vive voix, semble-t-il. Pourtant, ce n’est pas un homme timide. Son succès de conférencier en témoigne. On voit, au fil des semaines, son importance croître. Les déplacements sont de plus en plus nombreux. Il attire les foules. Ainsi, il parle à Providence devant 1800 personnes dans une salle qui ne compte que 1500 sièges. « Donne grande satisfaction. Mais ce soir, ma chérie… ce soir c’est le hic. Impossible de dire vraiment comment je m’en sortirai. Ils veulent que je revienne parler à Providence cette saison ; je leur ai dit que je n’avais pas de disponibilité. » Une autre fois, quelques jours plus tard, dans une autre grande ville, il se produit dans une salle immense où l’on a dû refuser plusieurs centaines de spectateurs, car il n’y avait plus de sièges. Ce qu’il appelle ses « pèlerinages » lui coûte beaucoup. À ses succès, il préfère l’intimité du foyer, le repos auprès d’Olivia. Malgré sa vie de tournées, ils sont parvenus à fonder une famille. C’est Olivia, dite Livy, qui tient la maison. Mark Twain s’en remet à elle pour de nombreux aspects de sa vie aussi bien professionnelle, domestique, spirituelle.
Certes, cette correspondance est avant tout un échange amoureux. Néanmoins, les allusions à ses tournées et conférences sont à foison. Que nous apprennent-elles sur Mark Twain ? Où ont lieu ses conférences ? À quelle fréquence ? On peut le suivre grâce aux dates et indications topographiques de chaque lettre. Et souvent il donne des éléments concrets sur les conditions où il se trouve, sur son humeur aussi et ses difficultés à travailler. Nous apprenons qu’il apprend ses interventions par cœur. Comme un acteur, de fait. Il a contribué à faire de l’écrivain une figure publique médiatique, bien avant l’ère des médias de masse. Les journaux, notamment le Times, reproduisent ses conférences et tentent, par une certaine ponctuation, de restituer sa manière traînante de parler. Contrairement aux conférenciers traditionnels, souvent solennels, Twain adopte un débit lent accentuant l’effet comique. Les lettres évoquent le rire suscité par ses monologues très travaillés dans leur écriture comme dans leur interprétation. Véritable performeur, et peut-être précurseur du stand-up, Twain a mis au point un style oral qui le distingue des nombreux conférenciers de son époque. À l’époque, les États-Unis connaissent un âge d’or des lectures publiques. Des écrivains, explorateurs et humoristes parcouraient le pays. Les conférences étaient alors un divertissement populaire majeur. Et elles constituaient une source de revenus importante et représentaient une nécessité financière pour Twain. Il a très vite compris que son humour oral était aussi puissant que son écriture. Il travaille ses interventions dans la solitude de ses chambres d’hôtel avant d’écrire, au coucher, ses lettres à Olivia. Sur scène, devant des milliers de spectateurs, il raconte, il digresse, il commente sur un ton détaché, d’un sérieux artificiel et avec un visage impassible se livre à des absurdités.
Dans ses lettres, c’est un amoureux excessif. Il écrit de très longues lettres, c’est plus fort que lui, du moins les premiers temps de leur amour. Et si elles se raréfient à certains moments, l’expression de son amour, elle, demeure centrale et tendre. Ils sont d’ailleurs mutuellement tendres. Olivia, qu’on aurait envie d’appeler nous aussi Livy, tant cette correspondance nous invite à l’affection, apparaît à la moitié de l’ouvrage. En personne, pourrait-on dire. Car, jusqu’alors, elle n’existe que sous la plume de l’homme qui la vénère. Et soudain, elle est là. Elle répond ; elle parle à son tour. On s’est fait une idée de cette femme. On a cru à une créature angélique. Elle est simple, concrète, affectueuse. Elle déplore l’absence de son aimé, elle raconte un peu ses activités domestiques, le soin au bébé, les jeux des enfants, ses visites et elle manifeste une certaine sagesse. Elle incite son époux fraternel à lui apprendre à avoir l’esprit « pas de souci ». Car, dit-elle, il n’y a rien de plus préjudiciable au bonheur d’une famille qu’une femme qui se fait du souci…
Mark Twain et Olivia se soutiennent. Bien que souvent séparés, ils s’accompagnent dans leurs actions et méditations quotidiennes. Elle exerce une influence sur la vie spirituelle de l’écrivain qui, grâce à elle, se rapproche de la religion. Elle contribue à ses succès. Et la seule motivation pour laquelle ce grand fumeur renoncerait au tabagisme tiendrai à « Livy Chérie ». « J’ai raisonnablement peur qu’un jour, tu me demandes d’arrêter de fumer, mais si tu le fais, tu le feras avec tant de grâce, malgré tout, que tu réussiras à me convaincre que je ne voulais plus fumer ! »
FloriLettres
Mark Twain, Lettres d'amour à Olivia. Par Gaëlle Obiégly
édition février 2026
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