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Gustave Courbet, Correspondance avec Mathilde - Prix Sévigné 2025

édition janvier 2026

Articles critiques

Quand elle s’aventure à écrire à Gustave Courbet, alors au faîte de sa gloire, Mathilde lui dit deux choses : qu’elle est laide et qu’elle l’admire. C’est peut-être ce qui attire le maestro vers elle. Quoiqu’il en soit, il répond aussitôt à sa groupie âgée de trente ans qu’il ne connaît pas et qui restera jusqu’à la publication récente de leur correspondance inconnue du grand public. Est-il touché par la manière dont elle se présente elle-même : « peu jolie femme ou plutôt point du tout » ? Dans d’autres lettres, elle revient sur sa « triste figure ». Mathilde ne cherche pas à séduire cet homme de talent, de génie, un « être supérieur » avec lequel elle entreprend d’abord de vivre en pensée. Bien qu’entreprenante, elle semble sans attente. C’est, du moins, au tout début, une femme modeste, charitable, débordante de compassion qui s’avance vers Gustave Courbet. Opportunément. Car il a besoin de sympathie. Il sort de prison ; il est calomnié ; sa santé est très altérée ; il souffre notamment d’obésité. De plus, ses tourments judiciaires ne sont pas terminés. On le considère comme responsable du déboulonnage de la colonne Vendôme. Accusé de vandalisme, il va devoir payer. Il se réfugie à Ornans en mai 1872, puis doit s’exiler en Suisse en 1873 sans avoir pu retourner à Paris.

Mais entre sa sortie de prison et son exil, il aura vécu une drôle d’histoire. Un amour à distance. Gustave Courbet et Mathilde de Svazzema ont formé un couple qui s’est entièrement fabriqué par l’écriture. De l’automne 1872 au printemps 1873, ils ont échangé plus de cent lettres. Le célèbre artiste en a écrit 25. Elle, 91. 

Lors de la découverte de ces papiers dans le grenier de la bibliothèque de Besançon, c’est la réapparition d’un bloc de la correspondance de Courbet qui crée l’intérêt. L’autre personnage de ce binôme n’est pas célèbre. Toutefois, pour ce qui est de l’audace, Mathilde n’a rien à envier à son illustre partenaire. Si l’on se demande pourquoi ces lettres ont été dissimulées jusqu’alors, il est facile de le comprendre en les lisant. Dans un premier temps, on les a mises hors d’atteinte pour protéger leur auteur ; puisque le sexe est le moteur de cette correspondance. Si Mathilde est à l’initiative de cette relation épistolaire, c’est Gustave qui lui donne clairement une tournure érotique. Or, un scandale de mœurs aurait pu aggraver son cas. On a donc caché toutes ces lettres par précaution, puis on les a tout simplement oubliées. 

Plus d’un siècle a passé ; ces courriers au contenu explosif ont dormi dans la bibliothèque de Besançon où, par hasard, ils ont été retrouvés. Aujourd’hui, le tabou sexuel défait, les lettres peuvent être appréhender autrement. Elles permettent de nouvelles interprétations des œuvres de Courbet. Les textes qui accompagnent la présente édition des lettres échangées avec Mathilde soulignent leur apport à la cohérence de l’artiste. 

Quant à Mathilde, elle incarne l’aventure aux divers sens du terme. La lecture de leurs échanges nous fait vivre la création d’un couple aussi intense qu’insolite. Leur amour à distance se déploie dans maintes postures sur le papier. Commencé dans l’admiration et la sincérité, passé par la passion et la joie, il finit très mal. Sans toutefois s’éteindre. 

Elle signe ses missives Mathilde Carly de Svazzema. On apprend à la connaître au fil des lettres, car elle se raconte et se décrit à celui qui devient son amant virtuel. Mais aussi, grâce à l’appareil critique de l’ouvrage, on reçoit des informations annexes et indispensables sur l’historique de celle qui fut qualifiée en son temps de « rouleuse d’hommes. » D’abord, sentimentale avec le cœur sur la main, elle s’offre à la libido de son Gustave, dont elle veut être « la petite putain », et finit par demander de l’argent. Certes, d’habile manière. 

C’est la lettre du 8 décembre 1872 qui nous met la puce à l’oreille. Quelles sont les réelles intentions de Mathilde ? Quelques semaines auparavant, elle a commencé à écrire à son petit monsieur, qu’elle nomme ainsi pour exprimer son affection croissante, qui devient son « bien-aimé », son « trésor », son Gustave et déborde en « chère adoration ». Bien que les lettres de Courbet soient manquantes, on comprend qu’il lui demande de se dépeindre. Elle est sobre et, on l’a dit, elle ne cherche jamais à s’embellir. Sauf lorsqu’elle compare son oreille à une huître d’Ostende. Ce qui, comme certainement Courbet, nous invite à envisager la matière visqueuse, la nacre qui se cache en elle. Elle devient de plus en plus visuelle et tactile dans les descriptions de sa « triste figure » et de ce qu’elle recouvre : un cœur embrasé. Et cette femme soudain exprime maints désirs d’union, de fusion, de bouche, de succion, des envies de se « mettre presque nue », des envies de se coucher. C’est l’amour fou qui se dit, généreusement, le manque de l’autre, la volonté de lui obéir, de vivre sous son emprise. Tout faire pour lui, pour le satisfaire, pour être son modèle, être regardée, être peinte par lui. On devine qu’il est précis dans ses demandes ; on sait qu’elle joue le jeu avec délice ; on perçoit qu’elle attise l’excitation en se soumettant à ses caprices, notamment des descriptions de son corps à elle et même un tracé de sa vulve sur une feuille.

Leur rencontre, leur étreinte réelle, est un horizon. Inatteignable, donc. Cela n’aura, de fait, jamais lieu. 

Mathilde répète que lorsqu’elle choisit d’aimer, elle aime sans restriction. Le conditionnel de telle lettre indique ses désirs et son engagement. « Je voudrais mollement et voluptueusement m’étendre sur vous, plaçant amoureusement ma jambe sur la vôtre, ma bouche sur certaine chevelure que vous possédez, vous les mâchant avec rage. » Mais son amour sort des limites du corps de son amant pour tenter toutes les aventures. Partir pour l’Amérique, les Indes, s’il le lui demandait. Généreuse de son corps, Mathilde ne lésine pas non plus sur les évocations de sa pauvreté. Ce qui l’amène à parler d’argent. Alors, ses verbes conjugués au conditionnel pour exprimer, paradoxalement, son amour inconditionnel, virent au mode impératif. « Envoyez promptement ce que votre cœur vous dictera, ce que votre bourse pourra faire. » 

Ainsi, à travers les propos explicitement sexuels qui animent leur correspondance, on voit se dessiner une escroquerie. La lecture des lettres devient aussi captivante que celle d’un roman – mais un roman réel racontant un couple virtuel. C’est une narration où, au milieu de l’emballement affectif, on décèle des enjeux matériels et une manipulation possible de la part de Mathilde. 

Cette correspondance est intéressante aussi parce qu’elle éclaire les codes du désir et de la transgression dans l’écriture privée au XIXème siècle. Ces lettres nous donnent l’impression d’une conversation en continu. Et, bien sûr, l’autre niveau d’intérêt concerne Courbet. Il apparaît ici intime, impulsif, et inventif dans la langue. Le peintre que tout le monde connaît pour L’origine du monde, un tableau qui fait encore scandale, représente ici le sexe féminin avec d’autres moyens. Du corps de Mathilde, il évoque avec exaltation les orifices qu’il nomme « le grand con de [sa] bien-aimée » et la « petite rosette ». Gustave s’adresse à elle, tendrement, l’appelant son « petit lutin », aspirant follement à entrer dans son corps, certes, mais aussi à de paisibles repos, à la serrer dans ses bras, car « les instants qui suivent l’action sont si délicieux ». Leurs étreintes sont virtuelles, mais si précisément et si ardemment dites qu’elles semblent avoir lieu. De fait, elles ont lieu – sur le papier, dans les mots. 


Discours des lauréats Prix Sévigné 2025 - 20 janvier 2026 | Fondation la Poste