FloriLettres

Dernières parutions, édition janvier 2026. Par Élisabeth Miso et Corinne Amar

édition janvier 2026

Dernières parutions

Récits

Éric Vuillard, Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid. « Si l’on veut essayer de comprendre Billy, (…) il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l’on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C’est là que se tient Billy, le petit sauvage. » Toujours prêt à ausculter les ressorts de la violence et du pouvoir à l’œuvre dans l’histoire des nations, et notamment dans celle des États-Unis, Éric Vuillard raconte ici la vie de Billy the Kid. Du célèbre hors-la-loi de l’Ouest américain, on ne sait pas grand-chose. Sa date de naissance exacte en 1859 n’est pas avérée, pas plus que son patronyme. Au fil des récits et des documents, il apparaît sous le nom de William Henry McCarty ou Antrim ou Bonney. Orphelin à quatorze ans, il se débrouille comme il peut, d’emplois précaires en petits larcins. Le 17 août 1877, à 17 ans, à Camp Grant (Arizona) il tue un homme pour la première fois. C’est au Nouveau-Mexique que va s’étoffer sa légende et où il trouvera la mort en 1881, à vingt et un ans, abattu par le shérif Pat Garrett. Il sévit un temps, dans la bande de voleurs de chevaux et de bétail de Jesse Evans, puis change de clan lors de la guerre de territoires du comté de Lincoln qui oppose John Dolan et John Tunstall, deux grands propriétaires. Comme tous ses compagnons de mauvaise fortune, Billy the Kid n’a connu que la brutalité, la solitude, l’errance, la pauvreté, l’illusion de la liberté, « la poussière, les yeux éblouis par un soleil miteux, la mort vaine. » Ces jeunes desperados ont servi la grande entreprise d’appropriation des terres de notables peu recommandables, qui sauront par la suite recouvrir leurs méfaits d’un beau vernis de respectabilité. « Une fois la colonisation achevée, le petit peuple errant de garçons vachers, de brigands et de voleurs devenait insupportable. » Éric Vuillard pulvérise les mythes de l’Amérique, rappelant avec férocité combien les fondations de son histoire reposent sur la violence et sur la voracité des plus puissants. Éd. Actes Sud, 176 p., 20,90 €. Élisabeth Miso

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Tatania Tolstoï, Sur mon père. En tant que fille aînée et confidente privilégiée, Tatiana Tolstoï a voulu rétablir la vérité sur ses parents et sur les raisons qui ont poussé Léon Tolstoï à fuir, en pleine nuit, son foyer le 28 octobre 1910. En 1928, elle publie donc ce texte en français, illustré d’extraits des journaux intimes et de la correspondance de ses parents, pour faire toute la lumière sur leur couple et sur les tourments existentiels de son père. En se mariant en 1862, l’écrivain russe souhaite rompre avec un passé tumultueux. Sophie Behrs, de seize ans sa cadette, va lui apporter la stabilité dont il a besoin. La jeune femme renonce aux attraits de la ville et s’acclimate à sa nouvelle vie à la campagne, dans la demeure d’Iasnaïa Poliana. Dans son journal de 1863, Tolstoï pressent déjà que les sacrifices qu’elle fait pourront un jour se retourner contre lui. Les deux époux se vouent un amour profond. Sophie est tout entière dévouée à sa famille et d’une aide précieuse au quotidien pour que s’épanouisse le génie littéraire de son mari. L’auteur de Guerre et Paix n’a cessé de désirer s’élever spirituellement, de s’interroger sur le sens de la vie. Après vingt ans d’une union heureuse, il traverse une crise religieuse qui va fracturer l’équilibre de son foyer. Il est désormais convaincu « qu’au lieu de vivre uniquement pour son bien personnel, l’homme est tenu de concourir au bien des autres hommes. » Il s’indigne de l’exploitation des plus démunis, dénonce toutes les formes de violence, l’hypocrisie de l’Église, aspire à une vie modeste, délestée des biens matériels. Sophie ne peut épouser une telle radicalité de pensée, et malgré tout leur attachement mutuel, un gouffre se creuse entre eux, rendant leur vie commune de plus en plus infernale. Un premier départ est envisagé en 1897, comme le mentionne une lettre jamais remise à sa femme « (…) je désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et si ce n’est l’accord parfait, du moins autre chose que ce désaccord criant entre ma vie, mes convictions et ma conscience. » À quatre-vingt-deux ans, il s’échappe enfin et mourra, quelques jours plus tard, le 7 novembre 1910, d’une pneumonie, dans la maison d’un chef de gare à Astapovo. Éd. Allia, 128 p., 7,50 €. Élisabeth Miso

Romans

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Cathy Karsenty, La fille de ma mère. Cathy Karsenty ne s’est jamais sentie proche de sa mère, le silence s’étant toujours immiscé entre elles. La maladie d’Alzheimer de sa mère et les bouleversements qu’elle a induit sont venus lui rappeler ce sentiment d’être « sans doute passées à côté l’une de l’autre ». Dans ce premier roman, l’illustratrice et autrice sonde cet étrange lien mère-fille. Claudine, Clotilde de son vrai prénom, l’a élevée sans père, pour elle toute seule, supportant mal que sa fille s’attache à d’autres personnes. Seule sa sœur Simone parvenait à soustraire l’enfant à sa possessivité pour des vacances. Cathy Karsenty recompose le parcours de sa mère, issue d’une famille juive d’Algérie, et l’histoire du couple qu’elle a formé avec Louis B., un homme marié qu’elle a quitté, une fois sa fille entrée dans sa vie. Jusqu’à l’adolescence, l’autrice n’a jamais rien su de son père. Elle se souvient des trois conversations, quand elle avait dix-sept, vingt-cinq et trente-sept ans, où sa mère a laissé filtrer quelques informations sur son géniteur, dissipant brièvement « le brouillard qui accompagne [s]es origines » depuis l’enfance. « J’ai l’impression de n’avoir jamais vraiment démarré, attendant de sa part qu’elle cesse de faire obstacle, elle et son mystère décevant, et hop la vie est passée. Comme si tout ce qu’elle ne disait pas me plaquait au sol et m’empêchait d’avancer. » Quand elle doit placer sa mère dans un EHPAD, elle vide l’appartement où elle a grandi et découvre une boîte à chaussures contenant des photographies et une correspondance entre ses parents. Cathy Karsenty se penche, par des détails à la fois drôles et tragiques, sur la fragilité de nos existences, sur les questions que soulèvent la complexité des liens humains, la quête d’un récit familial et la confrontation au déclin et à la perte d’un être cher. « Je la vois s’éloigner de moi. Je suppose qu’un jour elle ne me reconnaîtra plus du tout. J’attends. J’apprends que cela s’appelle le deuil blanc. Comme une balle à blanc ou un bac blanc, c’est pour de faux, mais la gravité est là. » Éd. Seuil, 192 p., 192 €. Élisabeth Miso

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Olivia Elkaïm, La disparition des choses. « Le train s’ébranle. Le petit garçon se tient sagement derrière le carreau. Il agite la main. Une pancarte avec son nom, son prénom, sa date de naissance, 7 mars 1936, pend à son cou. ». Paris est aux mains des Allemands. C’est un matin d’automne 1941, Gare de Lyon. Une mère tient la main de son enfant de cinq ans qu’elle lâche devant le convoi de la Croix-Rouge qui part pour Grenoble, en zone libre. Elle l’arrache à elle, au Belleville de son enfance, il faut le mettre à l’abri de la guerre. Il ne la reverra plus jamais. Elle, c’est Cécile Perec, juive et polonaise, coiffeuse – elle tient un salon pour dames – épouse d’André, mère de Georges Perec, le futur écrivain célèbre de La disparition, de La Vie mode d’emploi, membre de l’Oulipo, mort en 1982. En 1943, Cyrla Szulewicz, dite « Cécile », est déportée à Auschwitz. Il n’y a presque pas de trace d’elle – comme il existe peu de témoignages de ces mères séparées de leurs enfants en 1941. Comment écrire quand l’essentiel a disparu ? La disparition de sa mère irriguera en filigrane toute l’œuvre à venir de Perec. Le livre mêle biographie et réflexion littéraire, où l’auteure cherche Cécile dans les livres de son fils, questionne ce qu’il dit explicitement dans W. ou le souvenir d’enfance : je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. Elle ressuscite la mère absente dans des scènes imaginaires et en interrogeant les derniers amis vivants de Pérec, cherche dans les souvenirs manquants et les fantômes du passé, un écho direct à ses propres obsessions de mère, de femme, d’écrivaine. Alors, là où Perec ne peut pas se souvenir, là où il écrit contre le vide ou la mémoire trouée, elle imagine, enquête, traque, reconstitue. Cette quête si fragile, poignante, de l’intensité du lien, même dans l’absence du fils, elle cherche à la prolonger, lui donner chair, dans une écriture travaillée par ce qui ne peut pas être dit. Éd. Stock, 272 p., 20, 90 €. Corinne Amar

Autobiographies

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Louis Arnaud. La révolution intérieure. Quittant Paris en juillet 2022 dans un projet ambitieux de tour du monde pour donner un sens à son existence, l’auteur arrive en Iran, étape de ses rêves. Mais le rêve devient cauchemar : il est arrêté en pleine rue avec ses amis le 28 septembre à Téhéran, alors que se déroulent des manifestations importantes dans le pays après la mort de la jeune Iranienne, Mahsa Amini. Elles ont provoqué une répression très forte du régime, des arrestations massives, une méfiance accrue à l’égard des étrangers. Il est conduit dans la plus atroce prison politique d’Iran, Evin. « Un lieu de torture et d’effroi, dont beaucoup ne ressortent jamais. On me met un bandeau sur les yeux : tout s’efface. Tout devient gouffre. Comment suis-je arrivé là ? Comment, en suivant le parfum d’une rose, devient-on l’ennemi d’un État ? » Il revient sur l’épreuve extrême qu’il a traversée en tant qu’otage et prisonnier d’État en Iran entre 2022 et 2024. Soumis à des interrogatoires répétés, à une pression psychologique constante, à la torture, à la terreur, à la haine fanatique, il comprend au fur et à mesure de son enfermement carcéral ce que signifie dompter son mental et ses peurs, alors que tout vise à vous briser. Là où tout semble figé, il met le monde en mouvement. Peu à peu, les certitudes se fissurent. Puisant dans ses souvenirs de lectures, dans ce qu’il voit, ce qu’il vit, il raconte ainsi comment, à la limite de la folie, il entreprend une transformation, observateur de sa propre douleur, puis acteur d’une résistance intérieure. Le récit fait aussi place aux liens humains inattendus qui naissent dans l’univers carcéral : ces histoires d’amitié forte qu’il noue, ces gestes de solidarité puissante avec d’autres détenus, parfois des geôliers – tous ces sursauts d’humanité dans l’enfer. Un pays qui l’avait accueilli quatre ans plus tôt, dont il aimait le peuple, l’hospitalité, la langue, et dont désormais il se sent uni, là, en prison, avec les combattants de la liberté. Éd. Equateurs, 347 p. 21 €. Corinne Amar

Revues

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Les Moments littéraires n°55. La revue de l'écrit intime - Hélène Hoppenot
Ambassadrice, diariste et photographe
Ce numéro des Moments littéraires est entièrement consacré à Hélène Hoppenot.
Née à Paris en juillet 1894, Hélène Delacour épouse, en 1917, Henri Hoppenot, diplomate. Elle suivra son mari dans ses différents postes (Rio de Janeiro, Téhéran, Santiago du Chili, Berne, Beyrouth, Berlin, Pékin, Paris, Montevideo, Washington, Berne, New-York, Saïgon). L’aventure commence en avril 1917 quand son mari est nommé secrétaire d'ambassade à Rio de Janeiro ; le couple rejoint le ministre plénipotentiaire Paul Claudel et son secrétaire personnel Darius Milhaud.
Dès Rio, Hélène Hoppenot tient son Journal intime où elle y raconte ses coups de coeur devant des superbes paysages, ses révoltes face à la misère et brosse les portraits des hommes politiques ou des artistes qu’elle rencontre.
Pendant les quatre années en Chine, elle remplacera sa plume par un Rolleiflex car « ce qui est parfait ne se raconte pas » et c’est par la photographie qu’elle captera la vie quotidienne, les paysages, les traditions et les monuments. De cette période, elle tirera un livre de photos (Extrême-Orient). Par la suite, trois autres livres seront publiés.
Le sommaire du n°55 :  https://www.lesmomentslitteraires.fr/