« C’était un grand jeune homme…, un jour, il s’est avancé vers moi. Il avait un livre à la main, il a dit : voilà c’est pour vous. Et puis, il a pris l’habitude de venir s’asseoir à ma table, sur mon petit guéridon et de m’apporter des livres. Alors, ça, c’était merveilleux. »(1) C’est ainsi que la jeune inconnue, Raymonde Vincent (1908-1985) raconte sa rencontre avec l’écrivain franco-suisse Albert Béguin (1901-1957), un soir d’automne 1926. Elle est à Paris, au Dôme, café célèbre et quartier général du Montparnasse des artistes et intellectuels, et elle attend la rencontre providentielle.
Née dans une famille paysanne du Berry, dont elle s’est échappée pour venir à Paris, elle a à peine dix‑huit ans, est sans ressources et tente de survivre dans la capitale où elle vit de petits emplois et pose comme modèle pour des peintres à Montparnasse. Fils de pharmaciens de la Chaux-de-Fonds, l’universitaire suisse, Albert Béguin, libraire et traducteur, de sept ans son aîné, est déjà engagé dans l’univers des lettres, passionné de poésie, de philosophie et étudiant les romantiques allemands. Grâce à lui, Raymonde Vincent découvre le monde littéraire presque par imprégnation, prise d’une curiosité insatiable pour les livres. Quasiment illettrée, ayant appris à lire grâce au catéchisme et par les journaux de son village berrichon, elle se voit soudain ouvrir les portes d’un univers foisonnant. Le Grand Meaulnes sera une première lecture offerte, Albert voit en elle « un cœur pur, un esprit malléable et virginal, et dont il entend devenir le Pygmalion », souligne Renan Prévot dans son Introduction à la correspondance Raymonde Vincent et Albert Béguin, rappelant les inquiétudes de l’écrivain. « Serais-je assez fou pour la conduire où elle peut aller, ne devrais-je pas renoncer ? N’aura-t-elle pas besoin d’une main plus neuve ? Essayer de comprendre toujours, de guider intelligemment sans déformer... »(2) Cette rencontre sera le point de départ d’une relation amoureuse et intellectuelle. Ma toute petite, écrivez-moi bien vite, lui demande- t-il dans sa lettre datée du 9 mai 1927.
« Si vous saviez comme je me sens seul et triste ; je ne peux plus vivre seul. Je passe mon temps à me souvenir de vous, à penser au temps heureux que nous avons vécu ensemble. Plus j’y songe, plus je vois tout le bien que vous m’avez fait, tout ce qui a changé grâce à vous ».
Leur mariage sera célébré en 1929 en Suisse, terre natale de Béguin. Lui, après des études supérieures à la faculté des lettres de Genève et à la Sorbonne, est Docteur ès lettres ; de 1929 à 1934, il est recteur à l'université de Halle en Allemagne, il sera professeur à l'université de Bâle, à partir de 1937. Critique littéraire réputé sur les études concernant le romantisme allemand, auteur de L’âme romantique et le rêve (1937), il deviendra, à la mort d'Emmanuel Mounier (1905-1950), qui était philosophe et fondateur de la revue Esprit, directeur de la revue. Quant à elle, elle se sent bien seule en 1932, quand elle confie dans son journal vouloir écrire sur sa campagne. Ils sont à Berlin, et dans la grisaille de la ville, elle est livrée à elle-même, car Albert semble occupé ailleurs, après l’avoir grisée de lectures et de voyages. Pourtant, il la soutient activement, il la lit, l’encourage à écrire. Elle fait paraître Campagne en 1937 et obtient cette même année le prix Femina, incarnant tout à coup une littérature de la terre et de l’expérience vécue, marquée par une enfance paysanne et une sensibilité différente de celle des cercles universitaires. Cette relation met en lumière une contradiction douloureuse chez Béguin : lui qui défend une littérature de l’expérience intérieure se trouve confronté à un écrivain pour qui l’écriture est indissociable d’une fidélité absolue à la vie vécue. Raymonde Vincent se fera seule, précise son défenseur, admirateur de son œuvre, Renan Prévot. Elle finira par s’éloigner de la vie littéraire, retournant dans sa retraite berrichonne, refusant les compromis, les mondanités et même, en partie, le regard interprétatif que Béguin porte sur son écriture. « J’espère que le Berry vous fait du bien et que vous arrivez à travailler. Écrivez-moi. Je vous embrasse, Albert », lui écrit-il le 11 avril 1957. Peu après cette lettre, il prend froid, ce qui l’immobilise au lit. Une angine de poitrine s’est déclarée, il est en clinique à Rome. Elle accourt, veut être près de lui, l’accompagner jusqu’à la fin. Leur relation est ainsi marquée à la fois par l’union et l’inachevé : une rencontre essentielle, fondée sur une reconnaissance profonde, traversée par l’impossibilité de concilier totalement amour, littérature et institutions.
Dans ses lettres et écrits de l’époque, Béguin, qui s’intéresse aux œuvres qui explorent la vie intérieure, la mémoire et la dimension spirituelle de l’existence, insiste sur la manière dont Raymonde Vincent « parle avec les silences », « écrit ce qui ne se dit jamais », ce qui rejoint profondément ses propres recherches sur le romantisme et l’âme intérieure. « Une nostalgie spirituelle lui commandait de dire ce qu’elle avait pressenti à la faveur d’une solitude exceptionnellement protégée et d’une imagination laissée à sa propre fécondité. » (3) Là où les romantiques allemands exploraient le rêve et le mystère, Raymonde Vincent explore la ruralité, la pauvreté et le quotidien, mais avec la même intensité spirituelle. « Il y avait dans ses jugements et dans ce qu’elle exigeait d’autrui une sorte de violence et de besoin d’absolu qui désorientaient et qui étaient loin de faciliter son existence quotidienne », écrit Albert Béguin dans un «Prière d’insérer » de la réédition de Campagne (4). C’est un roman sans intrigue mais plein de présence, une suite de scènes rurales traversées par le rythme des saisons, une écriture de la terre et de la conscience où les personnages parlent peu, où les drames sont à peine esquissés, dans une sacralité du quotidien, vu à hauteur d’une enfant, Marie, jeune paysanne du Berry orpheline élevée par sa grand-mère, dans les communs d’un château. Le roman suit le parcours de Marie, de l’enfance à l’âge adulte, sur fond de travail agricole, de relations familiales et de bouleversements historiques, notamment la Première Guerre mondiale. Ce qui frappe sans doute dans Campagne, c’est la place centrale du silence, ce silence dense qui correspond à ce qu’Albert Béguin identifiait comme une condition essentielle de la vérité intérieure : se tenir à l’écoute de ce qui ne se dit pas immédiatement. De même, la perception du monde dans Campagne passe souvent par des états intermédiaires – crépuscule, fatigue, rêverie, demi-sommeil, qui rappellent la zone privilégiée par Béguin entre veille et rêve. Publié chez Stock, Campagne et son prix Femina consacrent immédiatement son auteure. Cette même année, Albert Béguin fait paraître son grand succès, L’Âme romantique et le rêve, où il développe une conception de la littérature comme quête intérieure, ouverte aux zones obscures de la conscience, du rêve, du silence et de l’inexprimé.
Le dialogue entre Albert Béguin et Raymonde Vincent ne relevait pas de l’influence directe ou de la collaboration explicite, mais d’une grande communauté autre : l’un élaborait une pensée de la littérature comme quête intérieure et écoute du silence ; l’autre en offrait une réalisation ancrée dans la terre et l’enfance, dans l’expérience vécue.
FloriLettres
Raymonde Vincent et Albert Béguin : Portrait croisé. Par Corinne Amar
édition janvier 2026
Portraits d’auteurs