Renan Prévot est originaire de Châteauroux. Il est acteur, guide saisonnier à Gargilesse (Indre), maison secondaire de George Sand et depuis plusieurs années, il fait des recherches sur l’écrivaine Raymonde Vincent (1908-1985). Il a préfacé les rééditions de deux de ses romans : Campagne (Femina 1937) et Élisabeth (1943), paru respectivement en 2023 et 2024 aux éditions Le Passeur. Chez le même éditeur, il a établi, annoté et présenté la correspondance entre Raymonde Vincent et Albert Béguin 1927-1957, intitulée Nous vivons côte à côte d’une existence toute mêlée, qui paraît le 5 février 2026.
Vous avez préfacé deux romans de Raymonde Vincent qui ont été réédités par Le Passeur dans la collection « Les pages oubliées » : Campagne en 2023 (prix Femina 1937) et Élisabeth en 2024 (paru en 1943). Vous avez participé à un colloque en juin 2024 à l’Institut International de Recherches à Paris, Université de Chicago : « Albert Béguin, littérature et résistance » – votre intervention s’intitulait « Albert Béguin/ Raymonde Vincent, penser par la substance de l’autre ». Aujourd’hui paraît la correspondance de Raymonde Vincent et Albert Béguin (Le Passeur éditeur, janv. 2026) que vous avez établie, présentée et annotée. D’où vient votre intérêt pour ces deux écrivains et plus particulièrement pour Raymonde Vincent ?
Renan Prévot : Raymonde Vincent, c’est une histoire familiale. Elle s’est installée à Saint-Chartier, dans l’Indre, un an et demi après la mort d’Albert Béguin. Dans ce village, mes grands-parents tenaient la Poste d’où sont partis certains de ses manuscrits…
Cette dernière période de sa vie est particulièrement difficile, âpre, marquée par de faibles moyens financiers. Elle se nourrissait à peine, était dénutrie, et passait le plus clair de son temps allongée à écrire. Dans la correspondance, on perçoit les prémices d’une maladie mentale qu’elle a développée, une forme de paranoïa associée à d’autres troubles. Elle n’a jamais cherché à se soigner. Plusieurs fois, Albert Béguin laisse entendre qu’il faudrait qu’elle prenne soin d’elle. En mars dernier, j’ai eu la chance d’être invité à un colloque à Montpellier pour présenter cette partie méconnue de la vie de Raymonde Vincent. À partir de 1965, elle s’est mise à enseigner le catéchisme chez elle. Les enfants devaient rester confinés dans l’entrée de sa maison où elle leur donnait un catéchisme austère, le plus méthodique possible. Le ton n’était pas aussi lumineux que celui, parfois très imagé, de ses romans ou même de ses lettres. Je le sais grâce à mes deux oncles qui étaient parmi les élèves. L’un des deux, mon oncle Pierre, garde un très bon souvenir de Raymonde et il semble que c’était réciproque.
Dans son autobiographie, Le temps d’apprendre à vivre, que je cite beaucoup en notes car c’est un puits d’informations, Raymonde a un ton à charge contre Albert Béguin. Elle s’est d’ailleurs insurgée quand elle a appris que Julliard effectuait de grandes coupes dans son manuscrit. J’ai eu par conséquent quelques réticences à entrer dans l’œuvre de Béguin, mais je l’ai découverte et lue grâce à mon travail sur la correspondance et sa littérature est unique. C’est un poète.
Comment en êtes-vous venu à entreprendre la publication de leur correspondance ?
R.P. : L’édition de cette correspondance s’est faite en deux temps. Je travaille avec un ami qui est agriculteur et qui a sa petite maison d’édition à Châteauroux. On est allé ensemble, la première fois, consulter le fonds Raymonde Vincent qui est conservé aux archives du musée George Sand et de la Vallée Noire de La Châtre. On y a découvert des lettres de Claudel, une de Claude Simon qui dit dormir chaque nuit avec un exemplaire de Campagne sous son oreiller et être entré en littérature grâce à Raymonde Vincent, ainsi que des lettres d’Anne Hébert, autrice québécoise (Les Fous de Bassan, Seuil, prix Femina 1982). Il y avait un ensemble de trente lettres de/ou adressées à Albert Béguin. On pensait éditer cette correspondance parce que c’était dans nos moyens. Nous n’avions pas le dessein de publier à l’échelle nationale car le contenu n’y était pas. La correspondance entre Raymonde Vincent et Albert Béguin ne regroupait en fait que des lettres des années 1950. Et celles de Béguin ne le mettait pas du tout à l’honneur. Elles étaient purement formelles, administratives. Ce petit projet d’édition nous permettait quand même d’aborder plus précisément Albert Béguin. J’ai envoyé un premier message à la Chaux-de-fonds en leur demandant s’ils pouvaient m’adresser les lettres de Pierre Béguin, le frère d’Albert, pour mes notes. Ils m’ont répondu qu’ils avaient quatre dossiers de lettres entre Raymonde et Albert qui n’étaient pas répertoriés ! En effet, après la mort de Raymonde, à la fin des années 1980 ou peut-être début 1990, leur fille Monique a déposé ces dossiers à La Chaux-de-fonds. Mais personne ne s’est intéressé à ce fonds, ne l’a jamais consulté, numérisé ni valorisé. Les Archives ont commencé à l’inventorier l’année dernière parce qu’ils ont vu, avec le colloque Béguin, que ça pouvait potentiellement intéresser des chercheurs. J’ai passé deux jours à tout photographier et quand j’ai commencé à saisir les premières lettres, celles de 1927, j’ai été subjugué par ce que je lisais. Notamment la lettre de Béguin où il est en haut de la montagne de Cernier, là où il faisait ses excursions adolescent, et qu’il a cette tentation du saut dans le vide. Il dit que c’est à ce moment-là qu’il a compris toute la puissance de son amour pour Raymonde. Ainsi a commencé un projet éditorial plus conséquent.
Dans des notes, vous citez telle ou telle lettre qui n’a pas été retenue. Avez-vous supprimé du corpus beaucoup de lettres, fait des coupes ? Sur quels critères avez-vous procédé à la sélection ?
R.P. : J’ai été obligé de faire de nombreuses coupes et de supprimer beaucoup de lettres, peu de temps avant l’impression. Et même si je m’en voulais de faire ces choix, il est vrai que l’objet, tel qu’il est aujourd’hui, est valorisé par ces coupes. J’ai fait en sorte que les chercheurs puissent trouver toutes les sources d’informations qu’ils souhaitent. Des personnalités ont disparu de la correspondance mais il s’agit d’intimes qui ont un impact minime sur la vie et aucune incidence sur la littérature.
Presque tout ce qui est administratif a été supprimé, en dehors des moments où les correspondants nous informent de leurs soucis financiers car cela a son importance dans le quotidien.
Béguin est soucieux d’assurer un avenir à leurs deux enfants. À la fin de la correspondance, en 1957, il explique que c’est avant tout l’aspect financier qui l’a motivé à accepter le poste de directeur à la revue Esprit, pour succéder à Emmanuel Mounier, quand bien même il ne sera jamais réellement admis par la rédaction. Il était littéraire, moins tourné vers les sciences humaines. Il a fait beaucoup pour la revue mais l’essentiel de ses apports n’est pas passé à la postérité. Il va de soi que son champ d'action était ailleurs, le peu d'à-propos, la maladresse d'un texte qui se voudrait plus dépouillé comme Les Indes, l'Inde (La Baconnière, 1952), un récit de voyage à vocation sociologique, en fait état. Béguin est au confluent, dans « ce point de jonction entre la mystique et la présence au monde » (Poésie de la Présence), et de ce fait reste voué à la propagation d’un message poétique. Jamais il ne saura, ni ne pourra en l'effet, se soumettre au verbiage rigoureusement analytique et scientifique de ses contemporains au cours des années cinquante qui, pour la plupart, sont empreints des idéologies de leur époque.
Il y a aussi la question de l’engagement littéraire … Vous citez en note une lettre adressée à son ami Henri Treyer le 7 décembre 1941 alors que « la mise en place des Cahiers du Rhône commence à germer », dans laquelle il écrit : « Nous sommes en un temps de grandes épreuves, dont nous n’avons vu encore que les prémices. Que ceux qui en comprennent le sens et l’avertissement s’emploient à le dire et à lutter. »
R.P. : Béguin a créé les Cahiers du Rhône en 1942 notamment parce qu'il reprochait à Mounier son silence (contraint) en pleine Seconde Guerre Mondiale. Un aveu fait en radio durant l'année 1954 nous renseigne beaucoup et étaye son postulat – autre que l'intérêt financier notable – lors de la reprise de la revue Esprit : « Chaque jour je me trouve en communication avec ce que l'actualité humaine a de plus intense et de plus angoissant ; je ne peux pas devenir un étranger maintenant. » Il lui est primordial de préciser alors le rôle de l'écrivain / de l'artiste « partisan d'une présence appelée », et l'individualisme romantique de ses jeunes années tend à s'imprégner aux exigences politiques et social du personnalisme (ce qui était latent dans plusieurs des textes de Faiblesse) : c'est là son obsession, sa préoccupation à l'égard d'un nouvel ordre moral qui s'échafaude après-guerre, et le fantasme (partagé avec Raymonde Vincent) qu'une Révolution ontologique est en marche, perçue sous le prisme de la parole, œuvre de signification. Sa dévotion littéraire est ainsi mise au pas d'un engagement qui s'est multipolarisé, et il ne sera dès lors jamais en reste sur les questions actuelles (pour exemple : les prêtres ouvriers, les regains d'antisémitisme, le capitalisme et la mécanisation de nos sociétés, la Guerre Froide et l'affaire Gilson, le Vietnam ou les réformes de l'enseignement...). « Je ne peux vivre à côté des hommes sans me préoccuper d'abord de ce qu'ils sont, de ce qu'ils pourraient devenir » : C'est ce qu'il dit à Jean-Marie Domenach quelques jours avant sa mort. Domenach était secrétaire de 1946 à 1957 d’Esprit, il en reprendra la direction de 1957 à 1976 après le décès de Béguin.
L’échange de lettres commence en mai 1927. Ils ont respectivement 19 et 26 ans. Pouvez-vous nous parler de leur rencontre « improbable » : une jeune berrichonne presque illettrée (elle a 18 ans en 1926 et sait à peine écrire quand elle rencontre Albert Béguin) et un jeune intellectuel suisse de 25 ans...
R.P. : Elle ne sait pas bien écrire et lui, n’arrive pas à écrire. À ce moment-là, il a abandonné ses études en Sorbonne, sa première tentative de thèse, qui date du début des années 1920, portait sur le catholicisme de 1830. Il a trouvé pour l’heure une place de libraire-galeriste auprès de l’éditeur René Van der Berg (1891-1962) qui, associé à Louis Enlard, a publié notamment Jules Romains, Émile Henriot, Henri Michaux dans des éditions illustrée. Je pense que la véritable origine de l’alchimie entre Raymonde et Albert réside dans le fait qu’il est poète, avance dans un horizon vide, confronté à toutes sortes d’interrogations et que Raymonde, elle, n’a que des certitudes parce qu’elle croit. Lorsque Raymonde le rencontre, elle est modèle. Cependant les peintres sont tous partis en Bretagne ou dans le Sud de la France et elle se retrouve sans argent. Sa colocataire et elle peinent à payer leur logement, mais Raymonde demeure d’une foi inébranlable. Elle fréquente les cafés qu’elle considère comme des lieux de rencontres propices, car elle sait qu’elle possède un physique et une présence remarquables. Elle est animée par des convictions profondes et une détermination sans faille jusqu’à la fin de sa vie. Raymonde fait donc la connaissance d’Albert Béguin au Café du Dôme mais le premier soir, Louis Enlard, dandy de bonne famille qui se fera appeler Léo, vole la vedette à Béguin. Raymonde se rapproche de Léo et une brève rivalité s’instaure entre les deux amis. Albert Béguin va réussir à attirer son attention en lui offrant des livres chaque semaine. Progressivement, Raymonde plonge dans son monde. Puis, Béguin disparaît plusieurs semaines. Il part en décembre 1926 à la Chaux-de-Fonds chez ses parents pour les fêtes, sans lui écrire. De toute façon, Raymonde n’aurait pas pu lui répondre, elle n’en est pas encore capable. Il revient en mars 1927 et la correspondance débute véritablement en mai. Dans le corpus, j’ai gardé la toute première lettre, et la dernière aussi. Cette première lettre correspond au départ de Raymonde pour Monthoux dans le canton de Vaud en Suisse. Béguin veut détourner sa protégée de l’influence pernicieuse des cafés de Montparnasse et la fait inviter chez la peintre Claire-lise Monnier. Les Monnier sont des amis d’enfance d’Albert. Raymonde va poser pour Claire-Lise, rencontrer l’écrivain d’origine roumaine, Panaït Istrati (1884-1935) et d’un seul coup, elle accède à un monde qui lui semblait totalement inaccessible. Les Noces du matin, roman qu’elle a publié en 1950 au Seuil, se passe en Touraine mais dans un climat, une propriété semblable à Monthoux et raconte les intrigues amoureuses qui ont pu avoir lieu là-bas.
Dix ans après le début de cette correspondance, Raymonde Vincent reçoit le prix Fémina pour Campagne. Quelques mots sur ce roman, son écriture et sa réception ?
R.P. : Avec le prix Femina, son train de vie est complètement bouleversé. Jean Clément, le propriétaire d’une bâtisse du XIIIe siècle, le château de Laleuf sur la commune de Saint-Maur (Indre), propose à Raymonde Vincent le prêt de son bien. Elle contourne l’offre pour solliciter une location durable du château. De son côté, Béguin, qui s’était remis à travailler sur un projet de thèse au début des années 1930, publie la même année – donc en 1937 – aux Cahiers du Sud, L’âme romantique et le rêve, aboutissement de sa thèse consacrée au romantisme allemand, dirigée par le germaniste suisse Gottfried Bohnenblust. C’est une belle conjonction. D’autant plus qu’en 1939, Campagne fera l’objet de deux traductions anglaises, paraîtra le deuxième roman de Raymonde, Blanche, et L’âme romantique et le rêve sera réédité chez Corti.
Quant à l’écriture de Campagne, elle se fait par étape, contrairement à Blanche qu’elle écrit en quelques semaines. Il a fallu la libération du premier roman pour qu’elle trouve sa plume, sa voix. Elle n’a pas supporté les corrections que Jacques Chardonne (éditeur associé de Delamain) a imposé à son premier roman, en revanche, elle va les intégrer au deuxième. Chardonne a rayé de noir des pages entières de Campagne, il n’aime pas ses descriptions, que cela ne tienne, elle va être plus radicale et rentrer pleinement dans le silence paysan.
Elle raconte à Béguin que l’écriture de Campagne lui a été guidée, qu’il s’agit d’une vision un matin dans sa chambre à Berlin, en 1932. Elle revoit la tante Victoire, telle une idole sacrée, qui a été une mère de substitution à ses dix ans et ce souvenir d’enfance l’entraîne à écrire dans un cahier d’écolier (...comme Colette). Béguin n’en voit rien au début, il va le découvrir plus tard. Il aura besoin d’un avis et fera lire, pour validation, le manuscrit à Edmond Jaloux, fréquent collaborateur des éditions Stock, qui lui dira de l’envoyer aussitôt à Maurice Delamain, directeur de la maison d’édition.
Elle fait preuve d’un amour du récit dans ses lettres plus que dans ses romans où c’est de l’anti-récit. Construire sur des silences est une idée claudélienne. Henri Pourrat, Gustave Roud et C.-F. Ramuz parlent aussi de cette élégie des silences. Raymonde Vincent va toute sa vie épurer son style, jusqu’au roman Les terres heureuses (Julliard, 1977) où pendant 30 pages, il n’est question, sous forme de dialogue, que de la pluie et du beau temps. Pour moi, l’écriture de Raymonde est durassienne, car il y a ce rapport au souvenir dans lequel elle crée à chaque fois une nouvelle travée, même si c’est le même souvenir qui est ressassé. Dans la correspondance, c’est différent. Parfois, elle condense puis raconte et enrobe les événements, la réalité. Par exemple, dans une lettre datée de 1949, elle narre la fugue d’André dans la campagne en entretenant un ton très haletant.
« Toutes ces histoires de corrections, de conseils divers m’ont un peu dégoutée. Maintenant je désire avoir la paix et qu’on laisse mon livre tel qu’il est. », écrit Raymonde à Albert en mai 1937. Aussi, vous pointez dans votre introduction la difficulté pour une femme à être reconnue en tant qu’écrivain sans la tutelle de son mari…
R.P. : Raymonde est très ferme à l’égard d’Albert qui va vite comprendre qu’il ne pourra pas interférer dans sa littérature. Pourtant chez lui, il y a ce besoin d’écrire par procuration, car elle écrit l’œuvre qu’il ne pourra jamais écrire. Elle refuse que Campagne soit préfacé, même par des noms aussi prestigieux que Claudel, Mauriac ou Ramuz, suggérés par son éditeur. Le « prière d’insérer » rédigé par Albert Béguin échappera à la publication. Il est donc, pour elle, hors de question qu’un homme lui subtilise le succès de son œuvre.
La paternité du Prix Femina remis dix ans plus tôt, en 1927, à Marie-Claire de Marguerite Audoux, a très souvent été – et est encore – rapportée à Octave Mirbeau ; tout comme les premières œuvres de Colette furent attribuées à Willy avant qu’elle ne revendique la majeure partie de leur rédaction. Pour Raymonde, les questions se sont longtemps posées. J’ai lu des articles récents dans lesquels il y avait encore ce patronage d’Albert. Avec la correspondance, on a la preuve que ni Béguin, ni les éditions Stock n’ont touché à son deuxième roman. Les seules corrections effectuées sont orthographiques ou grammaticales. Un rapport très instinctif à l’écriture subsiste, qui existe aussi chez Colette et George Sand : il n’y a quasiment pas de brouillons. La version du texte est presque immédiate. Il arrive que Raymonde rature parfois une ou deux pages, mais en général le plan se fait en écrivant. Il est vrai qu’elle fait une deuxième version, mais la réécriture est très semblable à la première. Le seul écrit qu’elle va faire évoluer, ramifier d’année en année, c’est son autobiographie qui, à l’origine, s’appelait non pas Le temps d’apprendre à vivre mais « Ma vie avec Albert Béguin ». Jusqu’à trois semaines avant sa mort, elle écrivait encore sur Béguin. Elle était presque aveugle, écrivait au feutre noir sur des feuilles blanches pour pouvoir se lire. Sa secrétaire m’a confié un dossier qu’elle n’avait pas ouvert depuis la mort de Raymonde, en me disant que c’était le manuscrit de son autobiographie. Je me suis aperçu qu’il s’agissait d’une autre version de son dernier roman et pas du tout le manuscrit en question. En parallèle à ce dernier roman, elle a écrit une nouvelle, certainement quelques semaines avant sa mort parce que l’écriture est très altérée, qui s’intitule Le Bonheur. C’est sur Albert. Elle parle du moment où elle vient d’avoir le prix Femina. Ils vont voyager dans l’Indre pour visiter des châteaux et elle se dit : « On va vivre là, ensemble ». Elle écrit à la fin : « Ce moment heureux, fragile de ce qui s'appelait encore notre amour, parce que ce matin-là, il était porté par autre chose que lui-même. Albert et moi, de source différente, nous en étions imprégnés tous les deux. »
La déliquescence du couple apparaît dès 1929, peu après leur mariage… Une relation singulière s’installe entre eux : leur correspondance, qui va durer trente ans, en est le témoignage… « C’est un lien très fort et très curieux qui m’attache à vous. Je ne vois pas qu’il ressemble exactement au visage que l’on prête à l’amour en général, mais il ressemble encore moins à l’amitié. », écrit Albert Béguin.
R.P. : Et même bien avant le mariage ! Raymonde ne veut pas se marier, à raison. Béguin est très volage. Je n’ai pas voulu rentrer dans les détails dans l’appareil critique, mais on le sent à la lecture des lettres. Raymonde et Albert n’ont jamais divorcé bien qu’il y ait toujours des articles qui affirment le contraire. Trois semaines avant la mort de Béguin, ils font un voyage en Italie pour ressouder le mariage. Le lien qui les maintient est de l’ordre de l’espérance. J’aime cette lettre de 1953 dans laquelle il dit : « Je voudrais montrer que toute espérance a sa racine dans la déception, que tout amour y trouve sa vraie profondeur, que rien ne se fait jamais qui n’ait son origine dans ce malheur qui, comme dit Bernanos, est la “merveille de l’univers”. Et si je tiens à le dire, ce n’est pas parce que cela se vérifie depuis la fin de la guerre, dans l’histoire de ce temps ; c’est parce que toute mon histoire y est, et que vous ne pouvez pas empêcher que vous ne soyez avec moi dans cette infortune et cette espérance. » C’est vrai que leur mariage est une continuelle déception mais c’est ce qui les maintient aussi.
« Les conjoints se partagent la garde et l’éducation des enfants avec une rare modernité », est-il écrit dans l’introduction…
R.P. : L’éducation fait partie d’un quotidien qui est inféodé au travail. On ne sait pas quoi faire de Monique alors on l’emmène à la revue Esprit, dans la communauté des Murs Blancs. Albert Béguin y résidera quelques mois avec elle. On a envie de trouver un avenir à André, il accompagnera son père au Brésil à Rio, sur les traces de Bernanos.
Raymonde dit dans une lettre qu’elle culpabilise de ne pas avoir le sentiment familial mais en même temps, elle éprouve un grand attachement pour ces deux enfants.
Béguin les garde plus souvent que Raymonde et surtout dès le plus jeune âge. Ce qui n’est pas du tout conventionnel et plutôt moderne pour l’époque. Les lettres dans lesquelles il parle de Monique, à Bâle, qui grandit devant ses yeux, sont très drôles. Je n’en ai pas parlé dans l’introduction, mais Béguin était un excellent photographe et n’a cessé de faire des portraits de ses enfants. On a des centaines de clichés. Il faut dire que sa famille a possédé un appareil photo dès 1875. Par conséquent, il existe de très anciennes photos dans le fonds Béguin. C’est intéressant qu’il ait entretenu cette pratique. Au début de la relation avec Raymonde, avant qu’une certaine pudeur ne s’installe, il y a aussi beaucoup de photos d’elle, sous tous les angles, comme si c’était une manière de comprendre son corps et sa personne. En revanche, il n’y a quasiment pas de clichés de voyages.
La solitude est un terme qui revient très souvent dans la correspondance… « Rien de tel qu’une vie libre et seule pour redevenir saine », « Je crois aussi que pour la réussite, il faut faire le chemin seul », « Vous attendez beaucoup de votre solitude, dites-vous. C’est bien vrai Béguin, c’est presque toujours d’elle qu’il faut tout attendre. » etc.
R.P. : En effet, la solitude est évoquée maintes fois dans la correspondance.
Albert Béguin n’écrit pas ses lettres dans des cafés comme le fait Raymonde mais il a besoin d’être seul, et le lieu où il se trouve devient à chaque fois un vecteur pour la narration. S’il est à La Chaux-de-Fonds, dans sa chambre d’enfant, il décrit cette chambre où il a passé tant d’heures à lire. S’il se retrouve dans une chambre aux États-Unis, il plante le décor dès le début de la lettre. En même temps, il n’écrit que par et pour les autres. Béguin est aussi un mondain et Raymonde ne le supporte pas. À Halle, il est très content de faire la fête tous les soirs. Toute sa vie, il a ce besoin d’être porté par les autres. Ce qui n’est pas le cas de Raymonde. Béguin traverse le monde et Raymonde vit dans une grande austérité. On voit progressivement qu’elle se retranche de tout. À la fin de sa vie, elle est plus seule que jamais. Des amis, notamment les Kaegi (Werner Kaegi, professeur d’histoire à l’université de Bâle et Adrienne von Speyr) dont il est plusieurs fois question dans la correspondance, ou encore le poète Camille Bourniquel (directeur littéraire en 1957 d’Esprit) viennent la voir à Saint-Chartier. Elle ne les reçoit pas. Elle se cache dans le jardin. Cette solitude devient une obsession car plus elle avance dans le temps, plus elle éprouve des difficultés à écrire, et donc elle essaie d’évacuer tout ce qui pourrait être un paramètre divergent de l’écriture. Toute sa vie est littérature. Quand elle n’écrit pas, elle se tient au courant de la vie littéraire, regarde l’émission « Apostrophe » les jeudis soir. Le lendemain, sa secrétaire va à la librairie de la ville voisine acheter les livres dont il a été question. Elle s’assoie sur son banc dans le fond de son jardin et contemple pendant des heures le mouvement du monde, ce que faisait aussi George Sand. C’est une vie austère, assez doloriste. Elle était très croyante et pratiquante, allait à l’église tous les dimanches jusque dans les années 1970. Béguin, quant à lui, venait d’une famille suisse protestante mais sa mère ne pratiquait plus et son père était profondément athée. Il s’est converti au catholicisme.
Qu’apporte à l’histoire littéraire cette édition de correspondance ?
R.P. : Avant de préparer mon intervention pour le colloque de 2024, je ne m’étais pas posé la question. Puis en parcourant toutes ces lettres, jusqu’alors inédites, de Raymonde et d’Albert, où Bernanos est cité à de multiples reprises, j’ai songé à prévenir François Angelier, sachant qu’il travaillait spécifiquement sur une communication éclairant les liens entre Béguin et Bernanos. (« Béguin-Bernanos, le sacerdoce de l'amitié »). Je lui ai ainsi transmis toutes les occurrences dédiées, et il m’a répondu dans l’heure que ces découvertes étaient “révolutionnaires”, que jamais personne n’avait approché l’enfance de l’écrivain de cette façon, surtout narrée à travers les propos de sa sœur Marie-Thérèse, Madame Hattu dont parle à plusieurs reprises Raymonde Vincent en 1949. Fidèle au village de Pellevoisin, où se trouve aujourd’hui la tombe de Bernanos, la romancière mettra alors tout en œuvre pour aider son époux durant sa préparation du « Bernanos par lui-même ». Béguin était son dépositaire testamentaire. Il s’est chargé de l’édition des Dialogues des carmélites, de Monsieur Ouine, mais son travail a été oublié à tel point que ses archives sur Bernanos – avec des lettres de jeunesse et des lettres familiales de l’écrivain - ne sont pas à la Chaux-de-fonds mais à l’Humathèque du Campus Condorcet à Saint-Denis, dans le fonds Daniel Pézeril. En dehors de Bernanos et Claudel, c’est toute une pensée catholique de gauche, une génération nouvelle portée par des auteurs comme Pierre Emmanuel ou Jean Cayrol, dont on ne parle plus, qui est évoquée dans la correspondance de Raymonde Vincent et Albert Béguin.