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Jacques Rivière : Portrait. Par Corinne Amar

édition novembre 2025

Portraits d’auteurs

Jacques Rivière (1886-1925)fut critique littéraire, pictural et musical, s’essaya même au roman, avant d’être directeur de La Nouvelle Revue Française après la guerre et jusqu’à sa mort.

Né à Bordeaux dans un milieu aisé, avec un père professeur de médecine, son enfance fut bouleversée par la perte de sa mère à l'âge de dix ans. 
Adolescent, il entreprend des études de lettres au lycée Lakanal à Sceaux, où il se lie d'amitié avec Alain-Fournier, dont il voit « naître Le Grand Meaulnes », et fréquente sa sœur, Isabelle, qui deviendra son épouse. Il fait la connaissance d’André Gide et commence à publier des articles dans La Nouvelle Revue française, dès sa création en 1909. 
Fondée par de jeunes intellectuels (André Gide, Jacques Copeau, Henri Ghéon, Jean Schlumberger, André Ruyters, Michel Arnauld), La NRF, « revue mensuelle de littérature et de critique », défend une avant-garde littéraire capable d’explorer plusieurs genres esthétiques.  Elle « prône une vision de l’art et de la littérature basée sur le désintéressement politique et économique, et s’imposera comme la « rose des vents » culturelle de l’entre-deux-guerres, selon l’expression de François Mauriac. ». (1) Jacques Rivière est reconnu comme jeune critique talentueux, et son rôle dans la revue prendra de plus en plus d'importance. Dans une lettre à son ami Alain-Fournier, le 12 octobre 1905, il a alors dix-neuf ans, il questionne son « effroyable plasticité » : « dès que je trouve une pensée qui ressemble à la mienne, je m’abandonne à elle. Je prends tous les contours qu’elle m’impose. » (2) La lecture, revêtant une dimension existentielle, est pour lui une manière de mieux se connaître, à commencer par celle qu’il entreprend de Paul Claudel dont il confie au même Alain-Fournier, non pas qu’il entre dans mais qu’il est pénétré par. « Au fond je suis pénétré par lui d’un enseignement sans forme et sans mots qui commande toute ma vie intérieure ». Et s’il confie que Paul Claudel l’a révélé tout entier à lui-même, ce sont encore des mots similaires qui reviennent bien des années plus tard sous sa plume, en 1923, à propos de Marcel Proust, qui lui font voir l’auteur de La Recherche comme « le révélateur le plus effrayant que je pouvais rencontrer sur moi-même ». (3)

Avant la guerre, Rivière montre très peu d'intérêt pour les questions politiques, ses lectures sont essentiellement littéraires, en critique comme en créateur. La musique et les beaux-arts, à côté de la littérature, sont ses grandes passions. Parmi les soixante-treize études écrites pour La NRF, vingt et une, datées de décembre 1909 à mars 1920, concerneront des œuvres de compositeurs, parmi lesquelles Debussy ou Stravinski – à qui il consacrera quatre études dont la plus importante au Sacre du printemps. On voit ainsi comment la personnalité de Jacques Rivière se construit dans la rencontre avec l’œuvre d’autrui et de quelle façon il se laisse imprégner pour mieux se connaître lui-même. Comme romancier, on lui connaît deux ouvrages dont un seul publié de son vivant : Aimée, commencé avant 14-18, poursuivi en captivité et paru chez Gallimard en 1922 ainsi que Florence, inachevé et édité à titre posthume par son épouse en 1935.

Lorsque la guerre éclate, Jacques Rivière a vingt-huit ans. Il est le secrétaire de rédaction de La Nouvelle Revue française (depuis janvier 1912) sous la direction de Jacques Copeau. La NRF n'a pas encore le rayonnement qu'elle connaîtra dans l'entre-deux-guerres, mais elle prétend dépasser le symbolisme, annonce le retour du roman et du théâtre, et promet, par-dessus tout, l'autonomie de l'art vis-à-vis de la politique et de la morale. Avec l'arrivée de la guerre, elle arrête sa publication. L'équipe éditoriale est dispersée. Rivière, mobilisé le 1er août, rejoint comme sergent son unité, le 220e régiment d'infanterie. 
Le 24 août 1914, il est fait prisonnier. S’ensuivent trois années de captivité en Allemagne, vécues comme un traumatisme. Le 14 juin 1917, il est libéré et arrive en Suisse, où sa femme le retrouve, accompagnée de Jacqueline, leur petite fille née en 1911. Elle écrit à la tante de Rivière : « Une fois le premier moment de joie passé, il est triste et sombre et j'ai peur qu'il faille bien du temps pour lui rapprendre à être heureux. » (4) La disparition au front de son grand ami Alain-Fournier, en septembre 1914, l’a plongé dans une douleur profonde et a laissé chez lui un sentiment de vide. En présentant son œuvre, après la guerre, Rivière insistera sur leur lien unique : une « fraternité d’esprit et de cœur » que rien n’a remplacée. De son expérience de la captivité, il tirera des textes marquants, dont L’Allemand et les Carnets de guerre « Je savais bien que tout, autour de moi, restait possible et joyeux. Je comprenais que le monde n'avait pas changé. Mais il était défendu à mon cœur d'en jouir. » (5)

Après un an passé en Suisse, où depuis juin 1917 il se repose de ses trois années de prisonnier de guerre, il regagne la France, avec sa femme et sa fille, le 17 juillet 1918. (Ils auront un deuxième enfant, Alain, en mars 1920)Il obtient deux mois de permission qu’il passe en famille, puis il est envoyé à la caserne Niel de Toulouse, où il surveille, d’octobre 1918 à janvier 1919, « le va-et-vient des permissionnaires ». Lorsque Jean Paulhan (1884-1968), jeune écrivain encore peu connu, adresse ses premiers textes à Jacques Rivière, celui-ci est déjà une figure de La Nouvelle Revue Française. Très rapidement, une relation faite d’estime et d’exigence s’instaure entre eux. Rivière voit en Paulhan un esprit libre, curieux de toutes les formes du langage, et qui lui redonne espoir. Il lui écrit, depuis Toulouse :

25-12-[19]18. Monsieur, Après un détour par Paris, votre livre me parvient ici, où je suis, pour quelques jours encore, employé à la réception des prisonniers de guerre. Il va m’être un précieux délassement et m’aidera à achever plus patiemment mon séjour à la caserne. Déjà les quelques lignes que j’ai happées par-ci par-là me donnent une vive curiosité. Peut-être vous ferai-je plaisir en vous annonçant que, mes amis et moi, nous envisageons une reprise aussi prochaine que possible de La Nouvelle Revue Française » (6).

En 1919, il devient directeur de La NRF, qu’il contribue à renouveler profondément, attirant de nouveaux talents comme Jean Paulhan qui devient un ami et un correspondant régulier. Rivière reconnaît très tôt les qualités critiques de Paulhan, l’invite à rejoindre la revue en 1920, d’abord comme lecteur, puis pour assurer son secrétariat, et son rôle apparaît officiellement dès le numéro de juillet 1920 (7).

Leur correspondance – quoique interrompue par la mort prématurée de Rivière – nous montre une réelle estime réciproque fondée sur des échanges critiques et littéraires, une amitié intellectuelle profonde et une collaboration professionnelle étroite. Leur relation aura façonné La NRF, influencé la publication et la réception de nombreux auteurs contemporains et contribué à définir une méthode de critique particulière.

Il y a cent ans, le 14 février 1925, Jacques Rivière mourrait à Paris de la typhoïde, à l’âge de trente-huit ans.

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1. Isabelle Perreault, Département des littératures de l’Université Laval, dans Érudit, « Jacques rivière et la musique debussyste - La NRF : au carrefour entre tradition et modernité » : https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2015-v46-n2-etudlitt02691/1037706ar.pdf
2. Jacques Rivière et Alain-Fournier, Correspondance, Gallimard, 1926, rééd. 1948, t I,  p. 92 et 253.
3. Jacques Rivière et Alain-Fournier, Correspondance, op. cité, p. 221.
4. Isabelle Rivière, Lettre du 10 juillet 1917, citée dans Jean Lacouture, Une adolescence du siècle. Jacques Rivière et la NRF, Paris, Gallimard, « Folio », p. 566.
5. En marge de L'Allemand, publié pour le troisième anniversaire de la mort de Rivière dans La NRF du 1er mars 1928, 15e année, no 174, p. 289-297. (Date probablement de l'été 1917).
6. Jean Paulhan & Jacques Rivière, Correspondance 1918-1924, éd. Claire Paulhan, 2025, lettre 2, p. 37.
7. NRF n° 82, 1er juillet 1920 : Directeur : Jacques Rivière / Secrétaire : Jean Paulhan.