Madame de Sévigné
Lettres choisies
Édition de Nathalie Freidel
© Gallimard, Folio Classique, 2026
À Madame de Grignan
À Livry, Mardi saint 24e mars [1671]
Voici une terrible causerie, ma pauvre bonne. Il y a trois heures que je suis ici ; je suis partie de Paris avec l’Abbé, Hélène, Hébert et Marphise, dans le dessein de me retirer pour jusqu’à jeudi au soir du monde et du bruit. Je prétends être en solitude. Je fais de ceci une petite Trappe ; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. J’ai dessein d’y jeûner beaucoup par toutes sortes de raisons, marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre et, sur le tout, m’ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous. Je n’ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant tenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur ? Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue. Il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose de quelque manière que ce soit. Et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le cœur. Je vous vois ; vous m’êtes présente. Je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent, mais j’ai beau tourner, j’ai beau chercher, cette chère enfant que j’aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi ; je ne l’ai plus. Sur cela je pleure sans pouvoir m’en empêcher : je n’en puis plus, ma chère bonne. Voilà qui est bien faible, mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre. Le hasard peut faire qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu’elle est écrite. À cela je ne sais point de remède. Elle sert toujours à me soulager présentement ; c’est tout ce que je lui demande. L’état où ce lieu ici m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses, mais vous devez les aimer, et respecter mes larmes qui viennent d’un cœur tout à vous.
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À Madame de Grignan
Aux Rochers, mercredi 19 août [1671]
Vous me dites fort plaisamment l’état où vous met mon papier parfumé. Ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que je suis morte, et ne se figurent point que ce soit une moindre nouvelle. Il s’en faut peu que je ne me corrige de la manière que vous l’avez imaginé ; j’irai toujours dans les excès pour ce qui vous sera bon et qui dépendra de moi. J’avais déjà pensé que mon papier pourrait vous faire mal, mais ce n’était qu’au mois de novembre que j’avais résolu d’en changer ; je commence dès aujourd’hui, et vous n’avez plus à vous défendre de la puanteur.
Vous avez une assez bonne quantité de Grignan ; Dieu vous délivre de la tante, elle m’incommode d’ici. Les manches du Chevalier font un bel effet à table. Quoiqu’elles entraînent tout, je doute qu’elles m’entraînent aussi ; quelque faiblesse que j’aie pour les modes, j’ai une grande aversion pour cette saleté. Il y aurait de quoi faire une belle provision à Vitré. Je n’ai jamais vu une si grande chère. Nulle table à la cour ne peut être comparée à la moindre des douze ou quinze qui y sont ; aussi est-ce pour nourrir trois cents personnes qui n’ont que cette bonne ville, après avoir fait vos compliments à Mme de Chaulnes, à Mlle de Murinais. On ne peut jamais ni les mieux recevoir, ni les mieux rendre. <La Murinais voulut lire son nom, doutant de son bonheur. Je crois que cette fille vous plairait ; elle a quelques chose dans l’humeur qui ne vous serait pas désagréable.>
Toute la Bretagne était ivre ce jour-là. Nous avions dîné à part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et avaient bu chacun quarante santés ; celle du Roi avait été la première, et tous les verres cassés après l’avoir bue. Le prétexte était une joie et une reconnaissance extrême de cent mille écus que le Roi a donnés à la province sur le présent qu’on lui a fait, voulant récompenser <la bonne grâce qu’on a eue à lui obéir. Par cet effet de sa libéralité,> ce n’est donc plus que deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq cents. Le Roi a écrit de sa propre main mille bontés pour sa bonne province de Bretagne. Le Gouverneur a lu la lettre aux États et la copie en a été enregistrées ; il s’est élevé un cri jusqu’au ciel de « Vive le Roi », et ensuite on s’est mis à boire, mais boire, Dieu sait ! M. de Chaulnes n’a pas oublié la gouvernante de Provence, et un Breton ayant voulu nommer votre nom et ne le sachant pas, s’est levé, et a dit tout haut : « C’est donc à la santé de Mme de Carignan. » Cette sottise a fait rire M. de Chaulnes et d’Harouys jusqu’aux larmes. Les Bretons ont continué, croyant bien dire, et vous ne serez d’ici à plus de huit jours que Madame de Carignan ; quelques-uns disent la comtesse de Carignan ; voilà en quel état j’ai laissé les choses.
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À Madame de Grignan
À Paris, ce mardi 12e octobre [1677]
Eh ! Oui, ma bonne,
Quand octobre prend sa fin,
La Toussaint est au matin.
Je l’avais déjà pensé plus de quatre fois, et je m’en allais vous apprendre cette nouvelle, si vous ne m’aviez prévenue. Voilà donc ce mois entamé et fini ; j’en suis d’accord. Vous connaissez bien une dame qui n’aime point à changer un louis d’or, parce qu’elle trouve le même inconvénient pour la monnaie. Cette dame a plus de sacs de mille francs que nous n’avons de louis ; suivons son exemple d’économie. Ma bonne, je m’en vais un peu causer avec vous, quoique cette lettre ne parte pas aujourd’hui.
Nous déménageons, ma mignonne, et parce qyue mes gens feront mieux que moi, je les laisse tous ici, et me dérobe à cet embarras, et au sabbat inhumain de Mme Bernard, qui m’éveille dès six heures avec ses menuisiers : ces adieux consolent de la séparation. La Gargan est en Blésois, chez Fieubet, et la d’Escars à Vaux, de sorte que je suis transportée de quitter la Courtaude. J’y reviendrai quand tout en sera dehors.
Ma bonne, nous avons une contestation, d’Hacqueville et moi. Il veut que vous soyez avec moi dans le bel appartement ; moi, je voulais que vous fussiez en bas, au-dessous de moi, où il y a toutes les mêmes pièces, afin d’être moins cousue et moins près de moi. Voici ses raisons contre les miennes. Il dit que le haut est bien plus clair et plus propre que le bas ; il a raison. Il y a une grande salle commune que je meublerai, puis un passage, puis une grande chambre, – c’est la vôtre. De cette chambre, on passe dans celle de Mme de Lillebonne, – c’est la mienne. Et de cette grande chambre, on va dans une petite, que vous ne connaissez pas, qui est votre panier, votre grippeminaud, que je vous meublerai, et où vous coucherez, si vous voulez. La grande sera meublée aussi de votre lit ; j’aurai assez de tapisserie. Cette petite chambre est jolie. […]
Monsieur de Grignan sera au bout de la salle, mon fils en bas sans que la grande salle soit meublée, le Bien Bon sur une petite aile très jolie. Voilà comment le grand d’Hacqueville a tout rangé. Si vous aiméz mieux le bas, vous n’avez qu’à le dire, ma bonne ; on le fera ajuster. Un peu de vitres plus grandes et plus nettes : on cherchera de quoi meubler la salle. Enfin votre décision fera notre arrangement, car cette maison est tellement grande que ce n’est pas une affaire de loger encore mon fils. Il y a quatre remises de carrosse ; on en peut faire une cinquième ; l’écurie pour dix-huit chevaux. Je crois que nous serons fort bien. Adressez-y désormais vos lettres : à l’hôtel de Carnavalet, rue des Filles-Bleues, voilà l’affaire. Nous croyons que vous n’aurez pas besoin d’apporter des tapisseries mais plutôt des serviettes, si vous ne voulez qu’on les achète ici. Le jardin est parfaitement beau et propre ; je croyais que ce fût un manège tant M. et Mme de Lillebonne sont sales, mais j’ai été trompée. Écrivez-moi sur tout cela.
[…]
J’ai été à Saint-Maur voir Mme de La Fayette. Je suis fort satisfaite de son affliction sur la perte de ce bon Bayard ; elle ne peut s’en taire ni s’y accoutumer. Elle ne prend plus que du lait ; sa santé est d’une délicatesse étrange. Voilà ce que je crains pour vous, ma bonne, car vous ne sauriez point bien vous conserver comme elle. Mon Dieu, que je serai ravie de voir de mes deux yeux cette santé que tout le monde me promet, et sur quoi vous m’avez si bien trompée quand vous avez voulu ! Ah mon Dieu ! Il y a bien de la friponnerie dans le monde ! Toujours de grandes lettres ! Je ne comprends pas comme vous pouviez faire. Vous vous fâchez quand vous recevez trois des miennes à la fois ; eh ! ma belle, sont-elles écrites de même ? ne voyez-vous point bien que c’est quelque fois l’ouvrage de douze jours ?
[…]
Ma bonne, l’espérance de vous voir, de vous attendre, de vous bien recevoir, me vaut mille fois mieux que toutes les eaux de Vichy, quoique j’en sois parfaitement contente. J’attends une de vos lettres, mais je ne l’attendrai point pour fermer celle-ci ; j’y ferai réponse vendredi.
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À Coulanges
À Grignan, le [mardi] 26 avril [1695]
Quand vous m‘écrivez, mon aimable cousin, j’en ai une joie sensible. Vos lettres sont agréables comme vous ; on les lit avec un plaisir qui se répand partout. On aime à vous entendre, on vous approuve, on vous admire, chacun selon le degré de chaleur qu’il a pour vous. Quand vous ne m’écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point, je dis : « Mon cousin est dans quelque palais enchanté. Mon cousin n’est point à lui. On aura sans doute enlevé mon pauvre cousin. » Et j’attends avec patience le retour de votre souvenir sans jamais douter de votre amitié, car le moyen que vous ne m’aimiez pas ? C’est la première chose que vous avez faite quand vous avez commencé d’ouvrir les yeux, et c’est moi aussi qui ai commencé la mode de vous aimer et de vous trouver aimable ; une amitié si bien conditionnée ne craint point les injures du temps. Il nous paraît que ce temps, qui fait tant de mal en passant sur la tête des autres, ne vous en fait aucun. Vous ne connaissez plus rien à votre baptistaire ; vous êtes persuadé qu’on a fait une très grosse erreur à la date de l’année. Le chevalier de Grignan dit qu’on a mis sur le sien tout ce qu’on a ôté du vôtre, et il a raison ; c’est ainsi qu’il faut compter son âge. Pour moi, que rien n’avertit encore du nombre de mes années, je suis quelquefois surprise de ma santé. Je suis guérie de mille petites incommodités que j’avais autrefois. Non seulement j’avance doucement comme une tortue, mais je suis prête à croire que je vais comme une écrevisse. Cependant je fais des efforts pour n’être point la dupe de ces trompeuses apparences et, dans quelques années, je vous conseillerai d’en faire autant.
Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin. C’est un lieu très enchanté, dont M. et Mme de Chaulnes vont reprendre possession. Vous allez retrouver les enfants de ces petits rossignols que vous avez si joliment chantés ; ils doivent redoubler leurs chants en apprenant de vous le bonheur qu’ils auront de voir plus souvent les maîtres de ce beau séjour.
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