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Lettres choisies - Correspondance de la famille de Montalivet

édition été 2026

Lettres et extraits choisis

Correspondance de la famille de Montalivet 
© Honoré Champion, 2026

C’est toujours le traité, mon cher Beau-Père, qui agite l’opinion publique. Voilà d’aveux en aveux le parti Rouher et Benedetti amené à reconnaître la complicité avec les entreprises de M. de Bismarck sur la paix de l’Europe. Pour faire retomber la responsabilité sur qui doit en porter le fardeau devant l’histoire, le ministère a demandé à M. Benedetti la lettre qui consomme ce matin son humiliation et celle de la politique insensée qui a préparé en 1866 par ses fautes la terrible crise que nous traversons. Il paraît, et je ne sais si les journaux français vous le diront ce soir, que cette révélation n’est que la première d’une série que M. de Bismarck se promet de donner au monde. Ainsi nous apprendrons toutes les hontes de notre diplomatie souterraine. C’est le coup de grâce des hommes de Sadowa et on en ressentirait une satisfaction réelle si le drapeau de la France n’était pas engagé par eux et à cause d’eux, du moins les soldats qui le portent sont braves et loyaux et ils sont plus capables d’appeler la victoire que ces politiques italiens qui n’ont pris de Machiavel que la ruse et qui n’ont pas la première qualité des fourbes, l’habileté. Je voudrais être à Lagrange pour savoir de vous, mon cher Beau-Père, si, dans ce temps de surprises, vous avez jamais rencontré un plus pitoyable incident qui révélât plus clairement l’incapacité notoire de nos gouvernants. Écrire sous la dictée un projet de traité ! C’est une ineptie qui laisse tout croire et permet de tout craindre.
Il y a de meilleures nouvelles de l’opinion publique anglaise. Les journaux de Berlin sont si violents contre l’Angleterre que Londres revient un peu vers nous. Cependant Lord Malmesbury a protesté contre les efforts accomplis pour faire sortir le Danemark de sa neutralité. On dit ici que notre armée de transport n’est pas prête.
Veuillez agréer, mon cher Beau-Père, l’hommage de mon plus filial attachement,
G. Picot
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Paris, dimanche 14 août 1870

Mon cher Beau-Père,
Je n’ai pu vous écrire hier et j’ai regretté d’autant plus vivement ce contre-temps que j’avais à vous remercier sincèrement des lettres que vous m’avez adressées et qui m’ont profondément ému. Oui, c’est avec la même ardeur que je sens aujourd’hui le besoin de l’union pour repousser les Prussiens, sauf à travailler ensemble sans faiblesse et avec une énergique détermination à l’affranchissement politique d’un pays qui commence à comprendre ses fautes. Ce sera là l’œuvre de demain. Il faut auparavant mettre son patriotisme à une rude épreuve en se battant pour le drapeau français, sans voir quel est celui qui par le fait le porte. Hier, à 5 h. le bruit s’est répandu dans Paris que la Chambre était en train de prononcer la déchéance. Il n’y avait de vrai qu’une mise à l’étude de la question, dans un comité secret qui a offert le spectacle d’une droite muette en présence des qualifications les plus violentes données au chef de l’État. « D’heure en heure, dit M. Thiers, les députés glissent sur une pente rapide. »
M. Barthélémy Saint-Hilaire croit que le Comité de défense sera voté dans peu de jours, à voir le caractère de la discussion d’hier dans lequel l’opportunité plus que le principe a été mise en cause. D’ailleurs il ne faut pas se dissimuler qu’il y a, dès à présent, deux gouvernements en France : celui de Metz et celui de Paris. Quoi que puisse dire le Général de Palikao, le Maréchal Bazaine trouve auprès de lui, sinon un chef, du moins un obstacle qui le gêne. Ce fait a été reconnu par les personnes les plus autorisées réunies hier au soir chez M. Thiers.
Ainsi tout marche vers une révolution que la Chambre a le tort de retarder, mais qui sera inévitable. Dieu veuille que le Corps législatif ne se laisse pas devancer par les faubourgs !
Quant à la question militaire, le Général Trochu, que j’ai vu hier au soir, l’a exposée avec son talent habituel. Il n’y aurait de sensé que la retraite sur Paris : une armée manœuvrant devant la ville fortifiée serait dans une situation admirable et, si Paris, qu’on ne peut investir, se sentait surexcité par un chef populaire, les Prussiens pourraient trouver en France leur tombeau.
À Metz, nous avons 120 000 hommes. Les Prussiens, 10 corps de 25 000 h. soit 250 000 h. C’est 1 contre 2 ; tout dépend donc du commandement de Bazaine.
Derrière cette armée, il y a 31 000 h. à Châlons, les débris de Mac-Mahon (20 000 h.), les divisions de Canrobert, les 4e bataillons qui rejoignent, les troupes d’Algérie qui reviennent, les 11 régiments disséminés dans les villes du Midi qui remontent vers Paris, enfin les éléments d’une dernière armée qui peut encore couvrir la capitale, si elle se défend.
Voilà la théorie du Général Trochu qui la dégage des illusions coupables
dont à l’heure actuelle le Général Montauban entretient encore le public en parlant de 80 000 à Châlons, du corps de 35 000 prêts en 3 jours, et du corps du Général Vinoy prêt en 8, alors qu’en 20 jours de travail acharné, on pourrait peut-être rassembler tout au plus 80 000 hommes sous Paris.
Je vous envoie ce résumé sans y rien changer, mon cher Beau-Père, convaincu que vous ne cherchez dans mes lettres que des faits précis et des chiffres exacts et voulant avant tout vous instruire de la situation vraie des esprits.
Croyez, mon cher Beau-Père, à mon plus respectueux et plus filial attachement.
G. Picot
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Paris, lundi 19 septembre 1870

Absence complète de lettres ce matin, ma chère maman, c’est le troisième jour que je n’en ai pas des enfants. Je sens vivement cette privation et il me faut tout mon courage pour ne pas me laisser abattre par une profonde tristesse. Vous devez être comme nous environnés de silence et la pensée de votre souffrance double la mienne.
Ne sachant pas si mes pages te parviendront, je n’ai plus le courage de t’écrire qu’un mot. Nous allons très bien et notre pensée ne pouvant pas être enfermée dans le cercle de fer d’un siège s’envole souvent vers vous pour vous porter voeux et tendresse. À ce propos je suis désolé de n’avoir pas songé comme moyen de correspondance au pigeon voyageur, vous nous auriez confié une volière de ces jolis oiseaux, impatients de retourner dans le Berry, et que nous aurions lâchés tour à tour en leur attachant une lettre avec une faveur autour du cou. Il est trop tard à présent pour organiser ces moyens extrêmes, et il faut nous résigner à souffrir en abandonnant notre volonté entre les mains de Dieu. Je comprends bien l’émotion que t’a causée la lettre de Marie, le dévouement de cette chère soeur est bien remarquable, son fils a eu avant-hier une intéressante mission, il a été inspecter les travaux de fermeture des portes laissées ouvertes jusque-là pour le passage des chemins de fer. Ce travail est terminé et paraît-il très bien fait.
(...) On fait courir le bruit que les Prussiens ont essayé de surprendre le fort de Bicêtre cette nuit à 2 h du matin, ils ont été repoussés avec succès. Pensant que vous ne recevez probablement plus de journaux, et que tu n’auras pas lu la lettre de Mgr Dupanloup, je me décide à te l’envoyer. Tu trouveras à la suite la lettre d’un prisonnier français échappé des mains des Prussiens qui est très saisissante. Adieu, ma chère maman.
Je t’embrasse bien tendrement ainsi que mon cher Papa et Amélie.
Marthe

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mercredi 16 novembre 1870
60e jour du siège

Un second pigeon vient de nous arriver, ma chère maman, et il a été doublement le bienvenu, puisqu’il nous annonce l’heureuse reprise d’Orléans par nos troupes. L’armée de la Loire existe donc bien réellement et elle se signale tout d’abord par un succès. Je ne veux pas me laisser entraîner à une trop vive satisfaction, malgré le texte enthousiaste de la dépêche de Tours, car Gambetta s’est déjà fait illusion plusieurs fois et je craindrais trop une déception. Ce qui paraît acquis, c’est que nous avons remporté un avantage sérieux, n’est-ce pas ? Non seulement le pigeon apportant des nouvelles au gouvernement, mais il portait attaché à son cou une série de petits télégrammes photographiés microscopiquement qui ont apporté à plus de mille personnes des bulletins de leurs familles. Comment ne s’en trouvait-il pas un seul pour nous, pour M. de Villeneuve, pour Laurent ou pour Mme de Chabaud ! Que se passe-t-il dans le Berry ? Je me désole et ma tristesse est doublée depuis hier car je ne rencontre que des visages illuminés par la joie d’avoir des nouvelles et je ressens douloureusement mon isolement. J’écris sans relâche et mon cruel monologue m’afflige chaque jour davantage. Étienne Dulong a eu une bonne dépêche de sa femme, les amis de Georges des leurs, enfin peut-être serais-je plus favorisée la prochaine fois, je ne rêve plus que de l’arrivée de pigeons.
(...) Georges a été un peu fatigué par sa dernière nuit de garde et cependant il est forcé de recommencer demain, je le soigne de mon mieux et je suis persuadée que ce petit malaise ne sera rien.
Je vais à merveille, traînant ma lourde personne, t’ai-je dit, ma chère maman, que je comptais nourrir ? La sage-femme m’y encourage beaucoup, je n’ai donc pas à hésiter et j’en suis bien heureuse. L’entrée de Paris étant fermée aux Bourguignonnes, j’aurais été forcée de m’adresser à une Parisienne et je préfère de beaucoup nourrir moi-même ce cher Baby qui sera ma consolation au milieu de nos épreuves. Le siège de Paris nous décide à l’appeler Geneviève si c’est une fille, nous le nommerons François si c’est un 3e garçon, j’espère que tu approuveras ces choix, le baptême n’aura lieu du reste que lorsque les voies nous seront réouvertes, car je désire que mon petit Charles soit parrain.
Adieu, ma bien-aimée maman, que de prières j’adresse au Ciel pour mon cher papa, puisse-t-il ne pas trop souffrir de tant de cruelles épreuves ! C’est le voeu que je ne cesse de former du plus profond de mon coeur. La dépêche de Tours nous annonce 2 000 morts à la bataille d’Orléans, j’ose à peine songer à tous ceux que je connais et qui ont peut-être expiré dans cette glorieuse journée ! Aussi mon émotion et mon anxiété sont-elles grandes.
Je t’embrasse tendrement, ma chère maman, ainsi que mon cher papa, et Amélie. Transmets, je te prie, à Gustave, mes bien affectueuses pensées.
Marthe

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110e jour du siège
13e lettre depuis la naissance de François

Marthe va si bien, ma chère Belle-Mère, et les ballons sont si rares depuis trois jours que j’ai laissé passer deux soirées sans vous écrire. François tête bien et sa mère, si nous étions en été, ayant atteint le 16e jour, serait bien prêt de se lever. Mais que nous sommes loin d’une température douce ! Que le vent souffle du nord comme hier, du sud comme aujourd’hui, le thermomètre se maintient à 6 ou 7 au-dessous de zéro. Marthe a 15 ou 16 degrés de plus que dehors et nous nous ingénions pour dépasser 10 sans y arriver. Aussi jugez-vous qu’elle doit demeurer au lit jusqu’à un changement de climat. Dans ma chambre, je varie entre 0 et 1 degré, n’ayant plus de bois, et réservant ce qui reste pour Marthe.
Laurent est venu s’installer hier rue Pigalle. Le colonel a décidé que tous les Saint-Cyriens habiteraient chez leurs parents ou à leur caserne. Laurent a préféré oncle et tante et nous sommes très heureux de devenir de plus en plus ses tuteurs, pour lui plus encore pour sa mère qui veille de son côté, par un touchant échange, sur nos petits trésors.
Toujours point de nouvelles de Chanzy. Depuis le 13 décembre ! Ici, nous pouvons tenir jusqu’à l’anniversaire de votre mariage, au dire des plus pessimistes, plus longtemps suivant les optimistes. Vous voyez que les Prussiens ne comprendront rien à notre langage, ce qui est l’important.
Aujourd’hui, le bombardement a été terrible : nos oreilles sont remplies des éclats du canon. Au centre de Paris, le roulement dominait tout. C’est Vanves, Issy et Montrouge qui sont l’objet de ce feu redoublé : Dieu veuille que le tir soit d’une impuissance aussi absolue que sur les forts de l’est qui sont sortis sans une blessure des 9 jours de bombardement qu’ils viennent de subir !
Comme nous pensons à vous, mes chers parents, à vos angoisses et à tout ce que vous savez des nôtres dispersés et envahis. Nous ne saurions trop vous répéter que nous ne devons pas vous troubler un instant. Votre chère Marthe va trop bien pour que nous soyons une préoccupation. Croyez à mes plus respectueux sentiments,
Georges