La correspondance qui nous est donné à lire, dans cette très belle édition préfacée par l’écrivaine Cécile Wajsbrot et publiée par La Table Ronde (avec le soutien de la Fondation La Poste), est celle, inédite jusqu’à présent, des sœurs Vanessa Bell (1879-1961) et Virginia Woolf (1882-1941), nées Stephen. L’aînée, Vanessa, sera peintre, une artiste d'avant-garde ; elle épousera en 1907 le futur critique d’art Clive Bell. Virginia, la troisième de la fratrie (entre Thoby et Adrian), sera l'une des plus grandes romancières du XXe siècle ; elle se mariera en 1912 avec Léonard Woolf, éditeur et auteur d’essais littéraires et historiques. Ils fonderont ensemble la Hogarth Press. Quand débute cet échange épistolaire en 1904, leur père, l’historien et philosophe Leslie Stephen, est mort depuis quelques mois. Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian, qui ont déjà perdu leur mère neuf ans plus tôt, quittent alors la maison familiale de Kensington, à Londres, et s’installent dans une demeure à Bloomsbury. Choisir ce quartier londonien révèle une certaine forme de transgression parce qu’il a encore, à l’époque édouardienne, la réputation de ne pas être parfaitement « respectable ». Thoby (sur lequel sera modelé le héros de La chambre de Jacob de Virginia Woolf – il meurt à 26 ans) y invite régulièrement ses amis de Cambridge. Bloomsbury devient le lieu de résidence des intellectuels et des artistes qui comptent, outre la famille Stephen, Lytton Strachey, le peintre Duncan Grant, le journaliste Desmond MacCarthy, l’économiste John Maynard Keynes, et bien sûr Leonard Woolf et Clive Bell, pour ne citer qu'eux… Dans les lettres, on assiste à la formation, autour des deux sœurs, de ce groupe caractérisé par « une liberté d’attitudes, de mœurs, de choix esthétiques, d’écriture », qui a pris le nom du quartier où il est né. Le peintre et historien de l’art Roger Fry en deviendra une figure essentielle et un ami fidèle pour Vanessa et Virginia. Les lettres disent les avancées littéraires et artistiques mais aussi les événements du quotidien, les deuils, les joies, les questionnements sur l'amour, les commérages… Elles sont empreintes d’un humour caustique, d'originalité et d’une grande tendresse. « Si le livre s’ouvre sur la santé mentale de Virginia et se clôt sur la lettre que celle-ci envoie à sa sœur peu de jours avant de se donner la mort et qui sonne comme une lettre d’adieu (...), de l’une à l’autre, c’est le flux de la vie qui ne cesse de couler, un fleuve abondant qui bruisse de mille sons, joyeux ou graves, et traverse les paysages les plus divers. », écrit, en préambule à la correspondance, Cécile Wajsbrot que nous avons interviewée. Le recueil, intitulé Baisers du Singe, est illustré de peintures et de photographies. Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Biasio ont traduit les 215 lettres qui le composent et Marie Boizet s’est chargée des notes et des paragraphes contextuels.
FloriLettres
Édito avril 2026. Par Nathalie Jungerman
Virginia Woolf, Vanessa Bell. Correspondance 1904-1941
Édito